Du plaisir de tourner les pages

23 Nov

Si vous ne l’avez pas déjà plus ou moins perçu lors de mes précédentes interventions, je suis très attachée à mélanger tradition et modernité, les pieds dans le 21ème siècle, la tête dans ceux qui l’ont précédé. Il est donc des domaines dans lesquels j’aime à vivre à l’ancienne. Et la lecture en fait partie, même si, comme vous le verrez (instant teasing), je ne me sers de cette thématique que comme un bon prétexte pour vous emmener un peu ailleurs (la ruse est une technique old school que j’affectionne tout particulièrement).

Mais quelle que soit mon intention finale, je ne me permettrais pas de vous priver du propos initialement annoncé, frustration qui serait d’abord mienne tant le sujet m’est cher. J’en étais donc rendue à vous parler de manuscrits, et, à ce sujet, je voudrais défendre l’honneur du livre papier contre les kindle et autres tablettes de lecture qui font aujourd’hui fureur. Je ne cherche pas à nier leur praticité, ni leur caractère innovant, et j’entends bien l’argument qui consiste à dire que des ouvrages tels que « le Seigneur de Bombay » (Vikram Chandra) pèsent le poids d’un lingot d’or et sont donc éminemment plus transportables une fois réduits à un fichier texte de 10MO (je doute toutefois qu’un tel ouvrage soit si léger, même informatiquement parlant).

Car c’est précisément ce qui fait leur identité, tous ces paramètres physiques qui font que l’on peut se les approprier. Un livre se caractérise ainsi d’abord par son format, vous constaterez ainsi que certains optent plus volontiers pour les tailles standard, d’autres dont je fais partie ne jurent que par les formats poche, d’abord parce qu’ils tiennent – en général – dans un sac à main (vous aurez bien compris que ce n’est pas le cas du Seigneur de Bombay), et surtout parce qu’ils sont plus maniables, détail qui prend toute son importance lorsqu’on a l’habitude de bouquiner dans les boîtes à sardines roulantes de la RATP. De la même manière, il est des adeptes des couvertures cartonnées, signes de solidité, et là aussi, même si je trouve les volumes de la pléiade d’une grande beauté, il faut bien admettre que la prise en main en est moins aisée (eh oui, sur ce point, je concède la supériorité à notre époque). Un kindle, c’est juste un truc plat, quoiqu’on lise ça a toujours la même taille et la même épaisseur (bon d’accord, ça tient TOUJOURS dans le sac à main, mais là encore, c’est un faux argument, ça a du charme d’avoir un sac à livre en plus du sac à main et du porte-document).

Et puis un livre c’est aussi un volume, et c’est là que j’en viens au sujet qui justifie mon titre : le plaisir de lire est très étroitement corrélé à celui de faire se succéder les pages. Nous avons tous notre technique sur ce point, certains humidifient le bout de leur index, parfois de manière volontairement provocante pour leur voisin / voisine de la boîte à sardines, d’autres ont le doigté d’un magicien pendant un tour de cartes, d’autres encore prennent leur temps tandis que j’en connais qui dès qu’ils arrivent en haut de la page recto sont déjà prêts à dégainer au moment où leurs yeux atteindront le dernier paragraphe, le majeur ou le marque page inséré au verso. Et c’est sans parler de la fierté que l’on éprouve, lorsqu’en hiver, encombré par ses gants, on s’acharne maladroitement à trouver le moyen de poursuivre notre roman (je bénis les personnes ayant inventé les mitaines à capuches, grâce auxquelles j’ai désormais cessé de me ridiculiser lorsque la température est voisine de zéro degré). Là encore, avec une tablette, on perd tout de cette danse de la page qui tourne au rythme enlevé d’un allegro lorsque l’on est emporté par le lyrisme d’Anne-Marie Garat et de sa main du diable (celui-là aussi requiert un sac à livres), au son des histoires rock’n’roll de Christopher Buckley  ou très doucement tel un air de jazz pour s’imprégner de la force du chœur des femmes de Martin Wrinckler. A la place, le vulgaire mouvement d’un index, qui va toujours dans le même sens, tel une mer sans ressac, autant dire que cela est décevant.

Et surtout, ce qui est le plus important, c’est la perte de cette excitation que l’on ressent lorsque l’on commence à feuilleter un nouvel ouvrage de parcourir tout doucement les premières pages, dubitatifs, dans l’expectative, puis de s’emballer et de vouloir au plus vite le terminer – sans oublier de le savourer – ce qui se traduit par cette surveillance du déséquilibre entre le nombre de feuillets lus et celui restant. Ce plaisir qui s’intensifie, encore plus lorsque l’on s’est attaqué à un beau pavé, de voir que l’on a passé la moitié, que l’on est désormais dans la meilleure partie de cette course effrénée que l’on se livre à soi-même, que la ligne d’arrivée est désormais visible, et que de ce fait, sachant où l’on se trouve, à quelle distance, on peut soit choisir d’accélérer, soit s’amuser à s’approcher sans se presser, revenant même parfois en arrière relire certaines phrases trop vite passées ou qui nous ont fait percuter, reprenant parfois la description des personnages faite en introduction pour voir comment ceux-ci ont évolué, naviguant dans ces pages à notre gré, laissant parfois notre esprit vagabonder pour se rendre compte que nous sommes arrivés du numéro 256 au 262 sans nous être concentrés sur un seul mot parce que nos pensées ont pris le pas sur ce que nous avions sous les yeux, et repartir de ce fait du 256, désormais pleinement attentifs… Et finalement atteindre les dernières phrases, et refermer le volume avec satisfaction, en se demandant si on va lui faire une place dans sa bibliothèque déjà bien pleine, et à quel endroit, ou le mettre dans la cave dans un carton qui traîne, le laisser sur un banc pour distraire son futur occupant, ou enfin le jeter lorsqu’il est hélas mauvais (je ne considère pas que jeter un mauvais livre soit un sacrilège, c’est au contraire un service rendu à tous ceux qui éviteront de perdre leur temps avec un écrit médiocre pour le consacrer à des essais plus prometteurs). A ce stade, vous percevez donc bien à quel point lire un livre est une expérience infiniment plus riche que de faire défiler du texte sur un objet high-tech de couleur grise et de forme rectangulaire et de choisir à la fin de supprimer le fichier ou de le stocker sur son disque dur externe.

Pour moi, il en va des expériences de vie comme des expériences de lecture (pour ceux qui rêvassent alors qu’on est encore très loin de la page 256, c’est là que le teasing prend fin). Forrest Gump nous enseignait que « la vie, c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Pour moi, la vie c’est un peu comme une bibliothèque : elle peut être toute neuve, avec des étagères entières encore vides, ou tellement pleine que l’on se demande comment tout y tient. Les volumes peuvent y être triés par thèmes, par taille, par époque, par niveau d’intérêt, ou alignés simplement dans l’ordre de lecture, sans classement. Ce qui est bien, dans une bibliothèque, c’’est qu’on y voit son passé, mais avec de la hauteur. On peut si on le souhaite aller reconsulter un petit recueil de nouvelles, se repassant avec une nostalgie joyeuse ces petits moments de légèreté. On peut aussi choisir de s’acharner sur Dostoïevski (je présente mes excuses à ses adorateurs), mastiquant et remastiquant une histoire somme toute banale et qui pourrait se résumer en 10 pages. Ou relire un texte plein de poésie, ce dire que c’était une œuvre réussie, et que l’on veut désormais explorer des tranches de vie comparables. Et puis, bien sûr, une bibliothèque, cela vit, il faut savoir se séparer de certains livres qui ont pu nous plaire à une époque, qui même ont été importants et plaisants, mais dont on sait avec certitude qu’on n’éprouvera plus ni le besoin ni l’envie d’aller y chercher ce qui y est contenu. Ce tri est d’autant plus profitable qu’il laisse de la place pour la nouveauté. Parce que, bien sûr une bibliothèque peut aussi contenir uniquement des ouvrages déjà terminés, ou aussi d’autres qui ont su attirer notre attention, auxquels on a bien l’intention de s’attaquer, mais bon « en ce moment, je n’ai pas le temps, tu comprends », il y a ça et ça et ça d’urgent, lire c’est un luxe pour ceux qui ont rien de mieux à faire : ça ne vous fait pas penser à tous ces projets sacrifiés sur l’autel de la procrastination ? Mais vous êtes encore là ? Cela me flatte, je l’admets, mais vous feriez mieux de filer vous emparer de ce bouquin sur l’étagère qui n’attend que vous pour s’animer…

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2 Réponses to “Du plaisir de tourner les pages”

  1. blogdemissbavarde 30 novembre 2012 à 10:41 #

    depuis que je prends le métro j’aime pouvoir relire de nouveau… et trimballer mon gros livre dans mon sac j’adore 🙂 le trajet passe plus vite

    • plumechocolat 30 novembre 2012 à 16:08 #

      je crois que le métro est un des meilleurs amis des libraires (ou qu’il devrait l’être) 😉

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