Laissons le temps au temps

28 Déc

Nous vivons aujourd’hui, surtout nous, Parisiens et Parisiennes, dans un sentiment d’urgence permanent, alimenté par les injonctions des uns et des autres, auxquelles se rajoutent bien souvent les nôtres.

Nous courons le matin pour être à l’heure au travail. Là, nous nous dépêchons de prendre notre café lavasse à la machine pour traiter les mails qui se sont accumulés depuis la veille. Puis il nous faut jongler tels des acrobates entre les dossiers qui figurent sur la top list du grand chef peau rouge col blanc et doivent donc passer avant tout les autres, ceux qui  sont suivis de très près par notre manager direct, ceux dont l’échéance est vraiment proche et sur lesquels nous aimerions pouvoir plancher pour tenir la deadline, et enfin, ceux qui nous tiennent à cœur, mais qui ne sont pas jugés prioritaires par tous ceux qui viennent avant nous dans la ligne hiérarchique. Et cela sans oublier toutes ces personnes bien intentionnées qui nous envoient des courriels à répétitions, comprenant difficilement que nous ne répondions pas à leurs sollicitations dans l’heure.

Une fois notre studieuse journée terminée, nous nous empressons de quitter nos bureaux pour recourir attraper le métro, les parents de jeunes enfants devant s’acquitter de leurs devoirs de bons éducateurs aimants et attentionnés, les autres se pressant pour faire les courses et lancer une lessive avant l’heure limite tolérée dans leur immeuble, ou simplement, pour ceux qui sont en couple, pour être présent pour leur conjoint qui s’impatiente. Et lorsque nous sommes libres, ce qui est souvent le cas des célibataires, nous avons pour beaucoup cette tendance à sur-remplir les agendas, prévoyant pour les plus mondains un verre avec notre ami Z à 19h30, puis un dîner avec la bande du mardi à 20h30, le nombre d’engagements pouvant doubler les vendredi et samedi soir (pot puis dîner puis soirée 1 puis soirée 2…). Cette course après la montre ne se calme pas le week-end, loin s’en faut, puisqu’il faut en « profiter » pour faire ce qu’on n’a pas eu le temps de boucler pendant la semaine, à savoir pour certains workaholics ou salariés sous pression encore travailler, pour les autres passer l’aspirateur et le plumeau, faire la tournée hebdomadaire au supermarché, écouler la paperasse administrative, réparer une bricole cassée, recoudre ses boutons. Et aussi et surtout maximiser sa vie sociale pendant les quelques heures qui s’offrent à nous, nous posant à demi pour un café avant de filer prendre le thé en ayant casé une séance shopping au milieu, pour finir par nous détendre deux heures au ciné afin de souffler avant les 2 soirées évoquées précédemment.

Tout cela est trépidant, satisfaisant aussi dans une certaine mesure, mais à moins d’avoir un cerveau qui fonctionne aussi bien que celui d’Einstein, des jambes de marathonien, un sourire à toute épreuve et un besoin de sommeil réduit au plus strict minimum, ce rythme est impossible à tenir sur le long terme (et c’est une femme à tendance hyperactive qui vous le dit !). Pour casser cette épreuve de résistance, il est donc essentiel, au moins épisodiquement, de savoir prendre son temps. Se débarrasser des « to do  lists » plus longues que la circonférence de la terre, brancher son répondeur et se concentrer sur une chose à la fois, sans penser à ce qui suivra.

Au travail, où cela peut sembler difficile, cela nécessite d’arriver à imposer ses arguments de façon claire pour éviter les pertes de temps. Témoigner à ses supérieurs l’intérêt que l’on porte aux priorités qu’ils nous ont assignées, mais leur faire valoir dans le même temps que la bonne marche de l’entreprise passe par le respect des délais sur les autres tâches que nous assumons. Eux aussi subissent les mêmes affres que nous, si nous savons nous montrer convaincants, posés, et glisser une touche d’humour dans nos propos, ils pourraient même en venir à nous imiter. Une fois fini le classement des piles « urgentissime », « très urgent », « archi-prioritaire », « vraiment très important » et « peut attendre » (cette dernière pile étant naturellement fictive, je viens de l’inventer), nous pouvons enfin sereinement bloquer la demi-heure ou les deux heures à venir pour avancer (en coupant aussi le téléphone si possible), avec deux avantages majeurs : nous serons contents et sereins à la fin de cette plage horaire parce que nous aurons eu la possibilité de bien faire la tâche prévue, et aucune interférence ne sera venue ternir ce moment privilégié où nous faisons ce pour quoi nous venons le matin. Il est alors temps de répondre aux dix courriels reçus dans l’intervalle, de la part de Mme L. qui doit être au bord de la crise de tachycardie parce qu’elle n’a pas eu de retour à ses 35 questions dans l’heure. A ce sujet, une petite astuce pour mieux gérer les courriels venant de tous les émules de Mme L. : si vous êtes face à cette race d’impatients, dès la première missive envoyée sur outlook, répondez que vous avez bien reçu la demande et que vous y répondrez à tel moment précis. Cette méthode évite le harcèlement écrit dans 90% à 95% des cas. Naturellement, vous n’avez pas systématiquement la possibilité de vous dégager ces plages de concentration, mais que cela ne vous empêche pas de persévérer. A force de ténacité, votre société finira peut-être par breveter cette façon de gérer les priorités.

Dans les transports, sauf si vous êtes REELLEMENT en retard, arrêtez de courir, surtout pendant vos temps de loisirs. Aux heures de pointe, il passe un métro toutes les deux à trois minutes, ce délai passant de 5 à 10 minutes aux heures creuses (ce conseil ne s’applique pas aux trains de banlieue du dimanche qui peuvent ne passer que toutes les demi-heures et que vous avez donc tout intérêt à attraper au vol). Rater sa rame peut en effet être contrariant, mais dans l’absolu, est-ce que cela vaut vraiment la peine de risquer une entorse ou de se faire coincer pile au moment de la fermeture des portes ? Votre avenir se joue-t-il vraiment dans les 5 minutes à venir ?  Sans doute pas, donc continuez à marcher, et prenez ces quelques secondes pour observer les gens sur le quai et respirer (pour les stations où l’air est respirable). De la même manière, si vous êtes suffisamment en avance et que tous les wagons sont archipleins, attendez la prochaine rame, il est rare, sauf sur certaines lignes ou lors d’évènements particuliers (type match de foot ou concert au stade de France), que deux trains qui se suivent soient aussi remplis.

Lorsque vous êtes chez vous, au lieu de vous affairer sans cesse pour que tout soit nickel, laissez parfois un peu de désordre s’installer (pas trop longtemps quand même, il ne s’agit pas de transformer votre logement en candidat pour « c’est du propre » sur M6). Une miette de poussière ne tue pas, un panier à linge sale plus rempli qu’à l’accoutumée non plus, et vous avez certainement encore une chemise avec tous ses boutons en place. A la place, si vous aimez cuisiner, consacrez-y du temps, préparez-vous une belle assiette bien présentée qui vous donnera envie de manger, plutôt que vous contenter de deux tranches de jambon sous vide ou d’une barquette surgelée. Et si la préparation de la nourriture n’est pas votre fort, allez donc placer ce plat surgelé au micro-ondes et consacrez ce temps gagné au plaisir de feuilleter les pages d’un journal ou de savourer un bon roman.

Enfin, il est primordial, pour gagner en sérénité, de garder des cases vides dans son agenda. Le vide peut vous faire peur, à moi aussi, parce qu’il va contre le besoin de savoir où l’on va, d’être en relation avec les autres aussi et surtout, d’avoir l’impression de profiter pleinement de chaque instant de sa vie. Mais ces cases vides sont des occasions de laisser nos envies ressurgir, d’octroyer un peu de repos à notre corps et/ou à notre cerveau, et de nous laisser surprendre par nous-mêmes. Partir nous balader sans itinéraire, en nous guidant au fur et à mesure des curiosités que l’on découvre, s’arrêter dix minutes pour observer un parterre de fleurs ou un immeuble atypique, nous poser dans un café avec un bouquin et ne lire que dix pages parce que l’on se laisser captiver par les conversations autour de nous, découvrir une expo en passant devant un petit musée inconnu… ou simplement faire une sieste qui devait durer vingt minutes et qui s’est prolongée trois heures. Ces instants à soi sont des lieux pour se ressourcer, et surtout pour entendre ce que l’on a à se dire, un peu comme donner rendez-vous à cet être si extraordinaire que l’on nomme « je » ou « moi ». Prendre des nouvelles de cet être qui nous est si cher, bonnes ou mauvaises, et lui faire passer un bon moment, le laisser s’émerveiller de tous les petits riens qui ont croisé sa route ces dernières semaines / journées / heures. Laisser les minutes défiler sans regarder sa montre et regarder les autres s’agiter avant de se recaler sur leurs pas… ou pas.

Le temps est une denrée rare, je vous l’accorde, raison de plus pour en faire bon usage.

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