Chers recruteurs

9 Fév

Chers mesdames et messieurs les recruteurs,

Depuis des années déjà, vous publiez des annonces dans la presse ou sur Internet, dans lesquelles, bien souvent, ne figurent ni le nom de l’entreprise, ni sa localisation géographique précise. Ces annonces sont également très évasives sur le salaire proposé pour le poste, lorsque par chance il y est fait allusion. Et je ne parle même pas des indications sur la taille de l’équipe au sein de laquelle le candidat à cette annonce sera amené à travailler, ni de l’ambiance qui peut y régner, élément pourtant fondamental puisque, est-il besoin de le rappeler, le futur salarié passera tout de même entre 8 et 12 heures avec ces dites personnes, entre 218 et 230 jours par an. Il est également extrêmement compliqué à la lecture des quelques paragraphes servant à décrire le poste et le profil attendu, de savoir si l’entreprise dispose d’un projet, d’une stratégie, et de valeurs pouvant susciter l’adhésion. Toutes les personnes cherchant en emploi vous sont néanmoins reconnaissantes de consentir à définir le poste à occuper, au moins dans les grandes lignes.

Vous listez ensuite une liste de compétences et de diplômes que vous souhaitez voir apparaître sur les CV que vous recevrez. Il est étonnant de voir à quel point vous parvenez soudainement, lorsque vous en venez à cette partie, à faire preuve d’une précision hors normes dans votre expression. Il semblerait toutefois que certains parmi vous soient assez mal renseignés sur la réalité du marché de l’emploi. En même temps, il apparaissait déjà dans le début de votre texte, que vous étiez aussi peu au fait de la réalité de l’entreprise qui fait appel à vos services. A ce titre, je me permets de vous signaler que les technico-commerciaux ayant suivi une formation d’ingénieur, âgés de moins de 30 ans, parlant 4 langues, désireux de passer 4 nuits par semaine dans un hôtel de ZAC pour un salaire dépassant de peu celui d’un ouvrier des usines Ford dans les années 20, n’existe pas. J’admets avoir un peu forcé le trait sur mon exemple, il n’en reste pas moins que les exigences affichées relègueraient parfois Dali au rang d’hyperréaliste. Vos futurs lecteurs apprécieraient donc vivement que vous vous concentriez sur l’essentiel (qui est ailleurs que dans Lactel, nous sommes bien d’accord).

Un autre point crucial en ce qui concerne vos annonces est que, si vous faites preuve d’une audace peu commune et d’un lyrisme qui fait sans doute pâlir d’envie Hugo et Apollinaire depuis leur tombe, vous redevenez incroyablement conventionnels lorsqu’il s’agit de sélectionner les personnes qui auront le privilège d’accéder à un premier entretien. Il semblerait que prendre le risque de recevoir un homme ou une femme ayant exercé précédemment des fonctions dont l’intitulé diffère de celui du poste à pourvoir dépasse de loin l’esprit aventurier dont vous êtes pourtant sans nul doute pourvu(e). Là aussi, je m’autorise à vous faire une révélation qui pourrait changer le cours de votre vie : les actifs sont pour la plupart polyvalents, adaptables, et désireux de réaliser et d’apprendre des choses nouvelles au fil de leurs 42 (et bientôt plus) années de vie professionnelle. Et que bien souvent, ils ont pu développer au cours de leur expérience la totalité ou bon nombre des capacités que leur futur employeur recherche. Il peut donc être bénéfique pour eux, pour vous, et pour l’entreprise qui souhaite intégrer un nouveau collaborateur, de les laisser s’exprimer sur ce sujet et vous montrer qu’ils sont non seulement motivés, mais aussi aptes à assumer les responsabilités qui leur incomberont. Il se peut même que le fait de faire appel à une personne ayant eu précédemment d’autres attributions apporte un nouveau souffle à l’entreprise et à l’équipe avec laquelle elle travaillera.

Je me réjouis de voir que certains parmi vous ont pris conscience de tout ou partie de ces éléments et rédigent en conséquence des annonces claires, réalistes, et qui donnent envie de répondre dans l’instant, et, plus important encore, de s’impliquer et de relever les défis liés au poste. Vous remarquerez sans doute aussi que la qualité des lettres de motivation que vous recevez dans un tel cas est sans doute supérieure à celle que vous pouvez attendre lorsque l’annonce est évasive et décourageante. J’espère pour les autres que vous serez sensible à mon propos et apporterez une vigilance particulière à l’équilibre entre les informations communiquées et les demandes exprimées. Cette pratique accroîtra à mon sens vos chances de réussir votre recrutement (et donc de bénéficier de la prime afférente) de manière exponentielle.

Je vous prie donc, cher recruteur, chère recrutrice, de croire en toute la considération des trois millions de personnes au chômage et des sans doute quelques autres millions de salariés en recherche de mobilité, pour votre contribution à l’amélioration des définitions de postes et du caractère constructif des rencontres entre ceux qui souhaitent travailler et ceux qui souhaitent les faire travailler.

Publicités

19 Réponses to “Chers recruteurs”

  1. Claude Ribeiro 24 septembre 2013 à 06:54 #

    et vous n’abordez pas les annonces publiées par Pole Emploi, on ne peut plus laconique ! serait-ce encore un cordonnier mal chaussé ??

  2. Valérie 6 septembre 2013 à 19:13 #

    Bonjour,

    J’adore cet article qui, pour un coup de gueule, me paraît tout de même très posé. J’aime aussi l’analyse de Luc qui me paraît tout à fait pertinente.

    N’oublions quand même pas que, dans l’histoire, il ne s’agit que d’annonces et que les rédiger autrement ne changera pas pour autant la réalité d’un recrutement parfois ubuesque, ou le manque d’esprit d’aventure (d’entreprise ?!) que notre auteur évoque dans son troisième paragraphe et auquel je me heurte quotidiennement.

    Bon courage à tous !

    • plumechocolat 10 septembre 2013 à 11:43 #

      Oui, hélas l’esprit d’audace dans les recrutements n’est pas de mise, et là où changer de métier ou de types de missions assurées apparaît possible et même souhaitable en interne, dès lors que l’on postule ailleurs, il semble que le titre compte davantage que les compétences acquises. Ce qui peut d’ailleurs parfois induire en erreur, un même intitulé de poste pouvant correspondre à des réalités très différentes entre deux secteurs ;-).

  3. stephane rios (@stefounet) 3 septembre 2013 à 18:22 #

    D’ailleurs dans le domaine informatique / Internet où le marché est beaucoup plus tendu et où il est très compliqué de recruter, de nombreux sites de recrutement ont pris le contrepied de ces annonces « leader dans son domaine recrute un(e) expert blahblahblah ». Ex : jobprod, chooseyourboss et dans une moindre mesure remixjobs.

    Quand on a cherché à recruter pour notre boite, on a essayé justement de faire une annonce sympa qui reflétait notre état d’esprit plutôt qu’un catalogue de compétences (https://remixjobs.com/emploi/Developpement/Developpeur-NodeJS-passionne-H-F/18334, http://www.fasterize.com/fr/jobs).

    Ça a plutôt pas mal marché mais même en étant ouvert, en tant qu’employeur, on est souvent plus enclin à choisir un candidat qui aura tout coché qu’un candidat qui voudrait tout cocher … Résultat, il faut des fois se forcer pour passer l’impression que donne le CV (sale instrument s’il en est puisque ce n’est qu’un catalogue de réalisations) et se reposer sur le discours volontariste de certains.

    Bref, c’est pas gagné !

    • plumechocolat 4 septembre 2013 à 23:18 #

      Il est certain que pour des secteurs où la demande est supérieure à l’offre, il est nécessaire de faire preuve de plus d’inventivité pour attirer. Et, comme vous le soulignez, d’aller contre certains préjugés ou au moins contre la facilité. Même paradoxe que pour les jeunes qui ne peuvent pas accéder à une première expérience parce qu’ils n’ont pas d’expérience, on a tendance à se méfier de ceux qui ont exercé un autre métier avant, alors que parfois, cette expérience fait plus que compenser les lacunes qu’ils peuvent avoir.
      Enfin, je vois que vous avez pourvu votre poste, c’est chouette, un emploi de créé !!

  4. Luc 3 septembre 2013 à 14:07 #

    Ce texte est remarquable de justesse mais trop modeste dans sa conclusion.
    Dans un marché du travail totalement déséquilibré où l’offre de poste est reine et la demande pléthorique et souvent désespérée, la logique libérale voudrait qu’à chaque poste dans chaque entreprise de notre bon vieil hexagone, on trouve un cador, une pointure, une, que dis-je « la », fine gâchette du job concerné.
    C’est l’impression que la fréquentation des entreprises vous donne ? Non hein.. et c’est bien normal.
    L’explication en est simple, pour toutes les raisons très bien décrites dans ce texte, les « recruteurs » ne recherchent pas le meilleur candidat pour un poste, mais le candidat le plus normé (qui sauf miracle à fort peu de probabilités d’être le meilleur).
    Donc l’indigence des recruteurs a des conséquences bien au-delà de la vie de ceux a côté desquels ils passent faute.. faute tout bêtement de faire leur boulot, elle a des conséquence dans la vie de l’entreprise tout court.

  5. lebret 3 septembre 2013 à 13:55 #

    Tres vrai.je compatis.c’est lamentable et deseperant d’etre a la recherche d’un emploi…..
    Si peu de chances sur le marche de l’emploi…..

    • plumechocolat 4 septembre 2013 à 23:10 #

      Cela dépend aussi du secteur, de l’expérience, du métier… mais au-delà des annonces, c’est sûr, il y a beaucoup de choses à repenser.

  6. Ludovic Hirlimann (@lhirlimann) 3 septembre 2013 à 11:33 #

    Manque un point – les réponse à faire aux potentiel candidats. Eg c’est bien de dire oui aux entretiens , mais dire non c’est pas mal non plus.

    • plumechocolat 4 septembre 2013 à 23:00 #

      C’est vrai, la politesse la plus élémentaire est de répondre vraiment, en évitant le mail d’accusé de réception « sans réponse de notre part dans les 3/4/5 semaines, vous pourrez considérer que votre candidature n’a pas été retenue ».

  7. Em 3 septembre 2013 à 10:53 #

    Merci! Quel soulagement de lire ça!)

  8. Jérôme 3 septembre 2013 à 10:04 #

    Chers recruteurs, lorsque vous adressez un mail à un client, un fournisseur, un débiteur, une administration, généralement, vous aimez bien avoir une réponse. Bon, pas dans la minute, mais assez rapide quand même.
    Ce qui serait bien, et pourrait s’apparenter à la plus élémentaire des politesses, ce serait d’accuser systématiquement réception d’une candidature (la plupart vous parvenant par mail, ce n’est pas une charge de travail incommensurable) et de donner un délai au delà duquel il est raisonnable de ne plus attendre un hypothétique coup de fil pour un entretien.
    Systématiquement !
    Aujourd’hui, j’en suis parfois réduit à me réjouir quand une entreprise auprès de laquelle j’ai postulé prend le temps de m’adresser un courrier m’informant que ma candidature n’a pas été retenue.

  9. doro 10 février 2013 à 20:00 #

    J’adhère à 100% !! Tu devrais envoyer ton article à Cadremploi ou Apec,:)

    • plumechocolat 11 février 2013 à 15:41 #

      Je ne suis pas certaine que ce soit les plus durs à « rééduquer ». Tiens, c’est ça, en fait, il faudrait proposer des séances de kiné pour remodeler l’intelligence des recrutements 😉

      • SylvainePascual (@SylvainePascual) 2 septembre 2013 à 13:26 #

        La rééducation des recruteurs… J’aime l’idée, et il y a du boulot… Pour avoir assisté à moultes réunions avec des recruteurs, il y a chez certains cabinets de recrutement une tendance à penser que tout est de la faute du candidat, qui ne sait pas lire les annonces, candidate pour n’importe quel poste et je comprend pas toutes les contraintes épouvantablement difficiles du recrutement, dans lequel on est « obligé » de se soumettre aux exigences délirantes (discriminations comprises) des entreprises – y’a pas que chez les chômeurs qu’y’a d’la souffrance, quoi.
        Alors je salue ton coup de gueule salutaire, j’abonde, j’adhère, j’applaudis!

        • plumechocolat 4 septembre 2013 à 22:58 #

          Il serait peut-être bon que ceux qui rédigent les annonces et ceux qui y répondent se réunissent autour d’une table pour évoquer les contraintes de l’annonce et les contraintes de la lettre de motivation et améliorer la sélection dans les deux sens 😉

  10. blogdemissbavarde 10 février 2013 à 13:09 #

    Bien dit 🙂

Trackbacks/Pingbacks

  1. Rêver de boulot et cauchemars de l’évolution de carrière | Ithaque Coaching - 27 janvier 2016

    […] Décrites avec une impertinence pertinente et savoureuse dans ce coup de gueule salutaire Chers recruteurs, ces aberrations ont la peau […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

#EtaleTaCulture – La Culture Générale pour briller en société

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :