Je pense à Yu

25 Mai

Lorsque j’ai su qu’une nouvelle pièce de Carole Fréchette était à l’affiche, mon attention a immédiatement été attirée. Parce que j’aime ses écrits. Je vous ai déjà parlé de Jean et Béatrice, qui est un de mes textes de théâtre préférés. Il y a aussi la peau d’Elisa, ce quasi-monologue à la frontière du fantastique, fait de phrases qui ne m’ont pas laissée indifférente. Faute de temps, j’étais passée à côté des 7 jours de Simon Labrosse à l’automne. Cette fois, prévenue bien à l’heure, j’ai rapidement pris ma place. Et je ne suis pas déçue du voyage.

D’abord du lieu lui-même. Parce que oui, il existe encore des théâtres parisiens où je n’ai jamais mis les pieds, et la salle des Artistic Athévains faisait partie de ceux-là. Ce qui est une erreur. Parce qu’elle fait partie de ces endroits où l’on se sent bien. A la fois moderne par sa construction et son mobilier et hors du temps, grâce à cette librairie cafétéria, ou à ce café livresque, prenez-vous comme vous voulez. L’architecture de la salle de spectacle aussi. Si les gens sujets au vertige peuvent être impressionnés, il n’en reste pas moins que l’idée d’avoir une pente très forte permet que chaque rangée de siège dépasse suffisamment de celle de devant pour ne pas être gêné par son voisin de devant, si grand soit-il. La « petite » femme que je suis en sait gré au concepteur.

Mais je digresse encore une fois au lieu d’en venir au spectacle lui-même. Volontairement, j’ai choisi d’en lire le moins possible. Pour me laisser surprendre par cette auteur québécoise qui jusque-là ne m’a pas déçue. Je savais juste qu’il s’agissait de l’histoire d’une femme découvrant l’existence de Yu, jeune chinois ayant blasphémé un portrait de Mao en 1989 et emprisonné pour cela. Mais je n’avais aucune idée de ce qu’un événement en somme si bénin – la lecture d’un article sur Internet – pouvait donner sous la plume de la talentueuse Carole. Et cela a dépassé toutes mes espérances.

Pour les trois personnages d’abord. Madeleine, une femme seule, traductrice, personnage central car découvreuse de ce fameux fait divers ; Lin, une jeune chinoise débarquée au Canada quelques mois avant et qui prend des leçons avec elle ; et Jérémie, un voisin dont le fils de 20 ans, atteint de maladie mentale, vient d’être placé en résidence et dont la femme est partie il y a des années, ne supportant pas la situation. Interprétés par trois excellents acteurs, Marianne Bassler, Antoine Caubet, et l’époustouflante jeune Yilin Yang, dont la fraîcheur et la justice laissent espérer beaucoup pour l’avenir.

Ces gens se croisent, se résistent, essaient de se faire apprécier les uns des autres, se protègent derrière leur force apparente, affirment leurs principes, de sérénité et d’acceptation pour Jérémie, de volonté de l’avant et d’obéissance à l’ordre pour Lin, d’indépendance et de lutte contre l’ordre établi pour Madeleine. Mais au fond, tous trois sont des révoltés qui se sentent impuissants. Ils luttent seuls, avec leurs moyens, contre ce qui les dépasse, ce qu’ils ne peuvent pas changer. Lin en fuyant la Chine pour échapper à la dictature, Jérémie en acceptant son sort avec résignation, Madeleine en ne se laissant plus toucher par les gens, seulement par des faits comme celui-ci, trop éloigné pour la bousculer véritablement.

Mais leur rencontre, vraie, authentique, la confrontation de leurs idées, de leurs univers, de leurs origines va bouleverser tout ça. Cette colère qu’ils enfouissent va jaillir. Ces idées qu’ils essaient de garder, de contenir, de maîtriser, ce sentiment d’impuissance va se révéler. Et mettre à jour des questions qui nous amènent tous à réfléchir : comment réagissons-nous ou réagirions-nous face à la maladie d’un enfant ou d’un proche ? Quelle place donnons-nous à la famille ? A quelle famille ? Quel arbitrage faisons-nous entre notre vocation à l’amour et notre vocation à l’indépendance ? Nous battrions-nous contre la dictature ? Jusqu’où la démocratie existe-t-elle ? Autant de questions qui font particulièrement sens depuis quelques années. Et surtout qui ne peuvent pas ne pas nous toucher. Parce que bien posées. Et interprétées avec une émotion par ces trois comédiens, qui si elle est feinte, paraît bien réelle. On est ici face à des acteurs dont on a le sentiment qu’ils incarnent véritablement leurs personnages, qu’ils ne jouent pas. On sent ici la patte d’un metteur en scène – Jean-Claude Berrutti – qui est un vrai homme de théâtre et lui redonne ses lettres de noblesse, en faisant de ses acteurs les gens qu’ils interprètent, le temps qu’ils nous livrent leur message.

On ne peut pas rester indifférents face à des gens comme Yu qui se battent pour des idées, on ne peut pas non plus rester indifférents face à la poésie de cette pièce, où l’on sourit souvent, où l’on rit quelquefois, mais où l’on est profondément touché tout du long.

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