Des joies de la scène

16 Juin

Zagreb Mars 2012 (697) Concert Rock Classic au Lisinski Concert Hall

Il y a quelque temps déjà, je vous exposais les raisons pour lesquelles le théâtre me fait vibrer comme spectatrice . Mais avant même d’avoir découvert mon premier spectacle, et encore bien avant de courir les salles de spectacle et de traquer leurs toutes dernières créations, j’ai fait connaissance avec la scène. Et petit à petit, ce lieu a su m’apprivoiser, presque sournoisement dirais-je, à mon insu. Je vous avais ainsi promis de vous exposer le plaisir du jeu d’acteur, je n’avais pas oublié, le moment est donc venu d’en parler.

Je n’ai jamais pensé à faire du théâtre, en fait, étonnamment. Cette discipline figurait simplement, par une chance incroyable, dans mon cursus scolaire. C’est ainsi que j’ai découvert les exercices que tous ceux qui ont déjà pratiqué cette discipline connaissent par cœur : diction à base de « gros gras grands grains d’orge », et de « vas-tu dîner ce soir chez ce cher serge » (les chaussettes de l’archiduchesse ayant véritablement séché ou perdu de leur popularité depuis l’apparition des bas nylon), envoi de balles fictives à ses camarades de jeu disposés en un cercle parfait, réception et renvoi de ladite balle en faisant changer son volume et son poids, redécouverte d’un deux trois soleil, parcours de l’espace de la scène en incarnant une émotion ou un état (colère, joie, peine, paranoïa, excitation, frustration, etc.), exercices de respiration ventrale et de projection de la voie, associations de mots, comptage de 3 en 3, mini-improvisations, et autres grands classiques de l’apprentissage du jeu d’acteur.

Et moi, petite fille timide, terrorisée devant tout cela, n’accrochant pas forcément tellement plus à cette discipline qu’au cours de flûte à bec où je massacrais avec bonheur l’hymne à la joie de Beethoven (qui a eu l’immense avantage de fait de sa surdité de n’avoir jamais pu entendre toutes les réinterprétations écolières de son chef-d’œuvre). Et puis un jour, au bout de deux ans de cours, notre établissement scolaire nous a proposé de participer à la création d’une comédie musicale. Sans réellement savoir pourquoi (sans doute l’enthousiasme de 2 ou 3 copines de classe), j’ai suivi et je me suis engagée dans cette aventure ambitieuse. L’occasion de découvrir réellement l’envers du décor. Faite de beaucoup d’exigences d’abord. Apprendre son texte. Faire preuve d’assiduité à toutes ces répétitions, où, lorsque l’on ne fait pas partie des personnages centraux, on passe ses mercredi après-midi et pas mal de ses week-ends pour jouer vraiment 5 minutes sur 3 heures de présence. Les « il faut faire comme ci / ce personnage il est comme ça ». Mais faite aussi de récompenses. La découverte de ses camarades de troupe d’abord. Parce que l’aventure est collective. Encore plus pour une comédie musicale ou en plus du metteur en scène il faut une personne s’occupant de la direction musicale et des répétitions de chant, un orchestre, des costumières…Toujours est-il qu’à se voir à haute dose, des liens se créent forcément. Pas avec tous et c’est humain, mais le théâtre rassemble. Et puis, on s’approprie un rôle, on apprend à exprimer des émotions qui ne sont pas les siennes, à partir de son vécu, de ses perceptions, on cherche la juste prononciation des phrases ou des mots, la voix du personnage, son ton, sa gestuelle. On va parfois (souvent d’ailleurs) chercher en soi ce qui peut donner vie au personnage, ou on observe les autres et on mémorise un élément qui pourrait enrichir son caractère. Et puis on sait que l’on va raconter une histoire de façon vivante à un public bienveillant (l’avantage du projet scolaire) fait de parents d’élèves tous venus encourager leur progéniture.

Et vient ce moment tant attendu, préparé depuis des mois, où l’on monte sur scène pour la première fois devant des spectateurs. On a peur et on est excités à la fois, de montrer le fruit de ces heures de travail, de rires, de doutes, de tensions, de petites ou grandes avancées, de micro-reculades. On ressent le trac pour la première fois de sa vie. On cherche comment être au mieux avant de grimper les trois marches qui nous propulseront sous le feu des projecteurs. Certains ont besoin de s’isoler, d’autres de faire les pitres, d’autres de se défouler physiquement… à chacun sa manière. Et la pièce commence. Noir public, lever de rideau (quand on a le luxe de jouer dans un théâtre équipé d’un rideau), et c’est parti. Les premiers acteurs font leur entrée. On attend son tour, on guette les fautes de texte (à force, on connaît tous les chants et les répliques par cœur), on a le cœur qui bat. On voit certains ressortir de scène après la première scène. Ils ne disent rien, ne sachant probablement pas comment exprimer ce qu’ils ressentent, nous laissant à notre trac. Jusqu’au moment où c’est notre tour. Plus de possibilité de reculer, la musique retentit, il faut y aller. Les jambes tremblantes, les premières notes chevrotantes, et puis après quelques mots, on se sent bien, on est à sa place, on est le personnage, à la fois conscient de sa réelle identité et plus complètement soi, chantant en solo à 13 ans (oui, encore une fois, je sais, ma première expérience a été plus qu’une chance, un vrai luxe), avant de retourner en arrière scène, puis de lancer quelques répliques, toujours dans une semi-conscience de qui l’on est alors. Quelques minutes de présence si brèves et si longues à la fois. Dix, peut être quinze minutes pendant lesquelles plus rien n’existe d’autre que cette pièce, et cette fille que j’incarne. Quelque chose qui ne s’explique pas. Un instant suspendu où on oublie tout, la sueur, le temps passé, les efforts, les reprises, les fous rires de répétition, les longues discussions en coulisses. Et où l’on est là, et où l’on est bien.

Après cette « première » suivent une deuxième, ou une troisième et une quatrième (oui, luxe je l’avais bien dit, ter repetita). L’occasion de revivre ces premiers instants, mais aussi de découvrir chaque jour des choses nouvelles, de tester des petites variantes en fonction des réactions du public, d’admirer aussi le talent des autres. Et puis de vivre pour la première fois cet instant magique entre tous, que, je pense, chaque acteur, amateur ou professionnel a vécu (en tout cas je le souhaite), celui de « l’instant d’émotion pure qui ne s’oublie pas ». Pour moi, ça a été un regard. Deux paires d’yeux qui se croisent et se rencontrent comme jamais ils n’auraient pu le faire dans d’autres circonstances. Rien avoir avec le coup de foudre ou quelque autre forme d’affinité. Juste un moment où l’on est vraiment devenu le rôle que l’on incarne. Et où l’on a face à soi quelqu’un dans la même situation. Où l’on n’a plus Antoine regardant Marie (ndlr : noms fictifs), mais un père face à sa fille. Je n’oublierai jamais ce regard. Cette seconde qui a sans doute grandement contribué à me rendre incapable d’abandonner l’envie de recommencer.

Parce que, comme vous le savez ou l’avez compris, je ne me suis pas arrêtée là. J’ai participé à d’autres projets. Au lycée, à l’université, dans des troupes amateur ensuite. Et même en vacances à l’occasion de stages d’été. Et cette semaine même dans le cadre d’une troupe amateur, d’où le thème de mon billet du jour. Je ne vous mentirai pas en disant que toutes ces expériences ont eu la même portée. J’ai aussi fait des temps de pause. Parce que, comme je le disais dès le départ, le théâtre est une activité riche, dense, mais aussi chronophage. Et il est donc parfois nécessaire d’arbitrer avec d’autres activités chronophages. Et puis lorsque l’on pratique en amateur, on a aussi parfois de faire un break pour mieux revenir. Après une année où l’on s’y est énormément engagé, histoire de souffler. Ou après une pièce plus décevante.

Mais une fois que l’on est pris, il est difficile de s’arrêter plus que pour un temps. Parce que ces quelques jours passés sur scène n’ont pas d’équivalent. Comme pour toute passion je suppose d’ailleurs. Surtout des passions qui font appel à la fois à l’émotion et au dépassement de soi. Parce qu’avec les années, bien sûr, on progresse. Et d’autant mieux au théâtre que notre vécu réel nous ouvre à chaque fois plus de pans du répertoire. Parce que bien sûr, pour incarner un personnage, il faut comprendre qui l’on incarne. Sinon, cela n’a pas de sens. On peut être le meilleur comédien possible sur le plan technique, savoir tout mimer, maîtriser les déplacements, l’écoute, le remplissage des blancs, si l’on ne saisit pas qui l’on est sensé interpréter, monter sur scène est presque vain. Je crois que ce qui meut véritablement un acteur, c’est de donner vie à un caractère qu’il juge intéressant, et qu’il a envie d’incarner. Qui ne soit pas lui, mais auquel il puisse néanmoins se relier par intérêt ou pour un ou plusieurs traits communes (je conseille à ce titre vivement à tous, pros ou amateurs, de ne JAMAIS accepter des rôles qui soient ni trop proches de ce qu’ils sont dans la vie, ni des personnes qu’ils abhorrent totalement, l’un des meilleurs avis qui m’aient été donnés par l’un de mes professeurs de théâtre et que je retransmets donc).

Je m’exprime ici d’une manière que je pense assez construite, mais je n’ai pas abouti à toutes ces réflexions en un jour. Cela fait presque 20 ans en effet que j’ai ânonné mon premier « gros gras grand grain d’orge ». J’ai participé à huit spectacles, travaillé avec 12 professeurs et metteurs en scène. Et j’ai encore l’impression d’être en pleine phase de découverte. Mais il y a surtout un point crucial qui m’est apparu au cours de cette année. Parce que pour être franche, je n’ai pas apprécié le projet auquel je participe. Et j’ai compris que ce que je vivais mal, c’est que nous montions une pièce que l’on « joue ». Et ce que j’aime, c’est le théâtre où l’on « est » (je dirais même où l’on naît) .

Parce que oui, je différencie aujourd’hui ces deux formes. Il y a des pièces qui ne sont pas construites de façon à ce que l’on ait le sentiment d’y incarner les personnages. Soit du fait d’une écriture trop superficielle, soit par parti pris de mise en scène, soit par volonté de l’auteur, qui souhaite rentrer dans un répertoire plus burlesque, où être dans une forme de pédagogie, ou pour une autre raison. Toujours est-il qu’au final, il est bien sûr possible pour les comédiens de s’y amuser, mais pas d’être pleinement dedans. Parce qu’aucun des personnages n’est assez construit pour exister. Ou qu’ils se succèdent trop vite (ce qui est le cas de la pièce à laquelle je participe) pour que l’on ait le temps de rentrer dans leur peau [ne pas confondre avec les pièces à sketches où chaque sketch peut brosser de vrais rôles]. Mais dans un tel cas, la seule marge de manœuvre de la personne à qui l’on confie la tâche de jouer est de forcer le trait pour faire réagir le public. Il y a une part de défi et d’amusement que je ne nie pas. Et qui convient sans doute à certaines personnes. Mais à mon sens, l’impro ou le stand-up sont plus appropriés à cette recherche. Et j’accorde à ces deux disciplines toutes leurs lettres de noblesse. Mais il s’agit d’autre chose que de monter une pièce de théâtre.

Pour moi, tout l’attrait de la scène réside dans la deuxième forme du théâtre, celle qui consiste à emmener le spectateur dans une histoire, à ce qu’il ait l’impression d’avoir réellement devant lui un homme d’affaires / une vieille fille innocente / un personnage historique / un geôlier /une femme d’affaires / un séducteur / un tyran / un enfant capricieux / un vieux sénile / une quadragénaire rebelle / un jeune romantique… enfin des gens qui existent sans lui, qui vivent leur vie indépendamment des « oh » et des « ah » de la salle. On sait bien sûr qu’il est impossible pour l’acteur de ne pas y prêter attention, étant quand même sensible au rendu de son jeu, mais son talent supposé est d’arriver à ne pas montrer sa quête de reconnaissance. Et puis quelle satisfaction lorsque l’on apprend un texte de vibrer en répétant les phrases, d’avoir envie de consacrer du temps à bien les dire, à trouver la façon dont composer ce rôle. A s’émouvoir de ce qu’il nous apporte. A réfléchir, à sourire et à pleurer avec lui… et à se dire qu’avec ce rôle, sans aucun doute, on aura, une fois sur les planches, droit à cet instant hors de soi, d’une intensité suprême, à cette pensée ou ce regard croisé que l’on n’oubliera pas, même 20 ans après, et qui vaut encore plus que la plus belle des standing ovations !!

Messieurs les auteurs de théâtre, je vous remercie au passage pour la matière que vous nous donnez, et qui nous permet cette expérience unique et addictive !!

Publicités

Une Réponse to “Des joies de la scène”

  1. Naïf 16 juin 2013 à 19:56 #

    Réussir ce genre de truc, voilà qui donne envie de monter sur les planches:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

#EtaleTaCulture – La Culture Générale pour briller en société

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :