Saleté de fierté

1 Juil

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Dans les comportements humains, à l’extrême, il y a deux catégories : ceux qui se noient dans un verre d’eau, et ceux qui veulent tout faire tous seuls. A titre personnel, je dois être honnête, je suis plus proche du deuxième extrême.  Et je ne suis pas la seule. Jouer les ingénues pour que l’on me porte un sac contenant deux barquettes de fraise ? Vous rigolez ? C’est tout juste si je laisse mes co-passagers de train hisser ma valise de 20 kilos (parce que non, je ne sais pas voyager léger, je reste une femme) en haut du comportement à bagages… Admettre que je ne m’en sors pas avec le dossier bidule ? Pas du tout, on me l’a confié, c’est que j’ai les compétences pour… Mais d’où vient donc cet acharnement à se débrouiller sans l’aide des autres ?

Tout d’abord, je dois préciser que j’ai volontairement poussé un peu le trait, très peu d’entre nous, le « clan des fiers » n’apprend pas un tant soit peu avec le temps à déléguer, lâcher du lest et a minima remercier gentiment avec un sourire ceux qui proposent leur aide (à défaut de toujours l’accepter). Mais c’est un fait, beaucoup d’entre nous veulent prouver qu’ils y arrivent, qu’ils maîtrisent, qu’ils savent faire. Par orgueil d’abord, c’est un peu vrai. Ce n’est pas forcément beau à dire, mais il est parfois agréable de pouvoir prendre cet air suffisant lorsque l’on a atteint l’objectif que l’on s’était fixé (même au prix de 3 crampes ou de 4 nuits blanches). Un peu comme une sorte de revanche, ce sentiment de victoire face au scepticisme que l’on lisait ouvertement dans les yeux de nos observateurs.

Mais cette volonté de faire voir (et reconnaître) nos capacités avec un brin d’arrogance parfois n’explique pas tout. Derrière cette attitude de paon qui se pavane, il y a souvent aussi la volonté de ne pas être redevable. De ne pas rentrer dans ce que la sociologie appelle le don / contre-don, c’est-à-dire le fait qu’en échange d’un cadeau ou d’un service rendu par un tiers, on va rendre la pareille à ce même tiers en ajoutant en offrant soi-même un don d’une valeur un peu supérieure à ce qu’on a reçu. Avec la possibilité de déclencher l’escalade. Les fiers ont tendance à fuir ce système. Ca ne les empêche pas de donner ou de recevoir, mais quand ils ne sentent pas d’obligation derrière. D’une certaine manière, ils appliquent très strictement le principe selon lequel toute dette contractée est potentiellement nocive.

Et puis enfin, entre autres choses (je ne dresserai pas un bilan exhaustif, je ne suis ni anthropologue, ni sociologue, ni psychologue), il y a derrière cette fierté affichée, cette fausse capacité à tout gérer, pas mal de timidité. Parfois on voudrait, mais on n’ose pas. La peur de déranger. Ou de tomber au mauvais moment. Et que notre demande ne soit pas reçue et que l’on se trouve doublement dépité. Ou de demander à la mauvaise personne. Parce que quand on laisse un peu tomber le masque de l’individu fort qui arrive à tout gérer, on sait qu’apparaît notre fragilité, et il ne s’agit pas de tomber sur quelqu’un qui cassera le vase en faïence, ou qui, dans un cas plus favorable, ne saura pas où le poser. Et puis, ce n’est jamais facile de dire : « je ne peux pas faire ça seul(e), tu pourrais m’aider ? ». Parce qu’au-delà de l’épreuve d’humilité que ça représente et de la confiance que cela implique, on se sent souvent benêt, on pense aussi qu’on en demande trop. Quand bien même on serait soi-même prêt à apporter son support dans un tel cas. Mais cette maladresse affichée nous met mal à l’aise. Comme si d’un coup l’on créditait l’autre de tous les savoir-faire parce qu’il a une qualité ou une aptitude que nous n’avons pas. Ah, ces foutus moments où l’on ne sait plus relativiser ! Et où on finit par se rengorger en affichant de nouveau sa débrouillardise à toute épreuve. Comme dit dans le titre, saleté de fierté !

Je vous le dis franco, je n’ai pas de solution, de formule magique pour savoir solliciter la juste dose d’aide (il ne s’agirait pas non plus de devenir une mauviette) et arrêter de vouloir prouver qu’on peut s’en tirer quoi qu’il advienne. Je crois que ce sont les autres qui ont l’aspirateur ou la dose de lessive pour nettoyer cela. Alors si vous avez dans votre entourage des crâneurs qui veulent toujours tout gérer, allez-y doucement : coup de chiffon après coup de balayette, vous obtiendrez plus de résultats qu’au karcher !!

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5 Réponses to “Saleté de fierté”

  1. Didier 19 février 2015 à 22:46 #

    Merci pour ce blog, il va m’aider à aider quelqu’un qui est exactement dans ce cas : « non laisse, je vais faire » en permanence.
    Je vais donc y aller par petit coup de chiffon mais j’y arriverai…

  2. Le_M_Poireau 16 novembre 2013 à 17:51 #

    Je ne crois pas à l’idée selon laquelle en demandant ou acceptant l’aide de quelqu’un on lui devient redevable; Pourquoi ce serait ainsi ?
    L’aide est un cate gratuit !
    Une fois que tu as fait sauter cet a priori, tu vas voir, la vie est bcp plus simple. Tu aides et on t’aide et en plus tu gagnes des amis !
    🙂

    • plumechocolat 17 novembre 2013 à 13:59 #

      Certains, crois-le ou non, n’offrent pas leur aide gratuitement, et sont capables de le faire sentir !! Au-delà de ce cas, je suis d’accord, beaucoup rendent service avec naturel et sans en attendre quoi que ce soit. Reste tout de même à arriver à ne pas se sentir redevable et puis surtout à les solliciter 😉

      • Le_M_Poireau 17 novembre 2013 à 14:43 #

        «arriver à ne pas se sentir redevable» voilà, tu as la clé ! 🙂

  3. marieguillaume 1 juillet 2013 à 23:00 #

    Il semble planer sur cette contribution une question que j’ai peine à formuler.
    Par ailleurs, bien arrogant celui qui pourrait y répondre.
    Aussi, me permettrai-je d’ajouter modestement deux autres questions – celle du pourquoi et celle du pour quoi – et d’essayer ensuite d’esquisser une maigre piste de réflexion, en espérant qu’elle puisse devenir un petit chemin vers l’apaisement. 😉

    Tout d’abord, à lire tes mots, je dirai qu’ils font référence à une certaine pesanteur que nous expérimentons tous dans cette vie placée sous horloge.
    Cette pesanteur, qui heureusement pour nous, s’allège au fur et à mesure que notre conscience profonde s’éveille aux autres… à leur part de vérité qui révèle la nôtre.
    Certains seront tentés parfois, quand leurs états d’âmes ( il me semble qu’il en est question ici) s’expriment, de les enfouir au fond d’eux mêmes quitte à les faire taire ( temporairement ) en s’étourdissant l’esprit avec les moyens du bord.
    Je ne prendrai pas le risque de faire un laïus psycho-antropologique ( même si une voix intérieure assez taquine me le suggère ).

    Ainsi, un simple témoignage d’un homme ordinaire suffira.
    J’insiste sur le mot « ordinaire ». Il reviendra…

    Je reviens d’un endroit du globe où beaucoup d’entre nous penserait, l’âme fataliste, qu’il n’y a rien à faire hormis le constat d’une réalité sans nulle autre pareille.
    Comme mes prédécesseurs, ma tête ( intellect) était inondées de préjugés.
    Il n’y a rien à faire.
    Trop périlleux.
    Trop compliqué.
    La pauvreté y est trop grande, les moyens bien trop mal déployés.
    Alors à quoi bon y partir pour y changer quelques choses me disais-je?
    Pensais-je faire mieux que les autres ?

    Ma tête me sourdait constamment de questions et d’idées contradictoires.
    Y aller pour donner de ma personne, pour acquérir une compétence ? Recevoir une quelconque « récompense » pour y cultiver dessus une petite gloriole bien vaine et sans substance à mon retour?

    Non. Je suis parti conscient d’y aller pour rien. Car je n’avais au moment du départ, plus de fierté, plus de force, plus d’orgueil, plus d’idée.
    J’avais peur… de moi.
    Une fois sur place, plus de repère. L’envie de repartir était déjà là.
    D’ordinaire, nous savons plus ou moins pourquoi nous faisons ceci et non cela.
    Quel intérêt est le nôtre, la part négociable pour l’autre… dans un choix comme dans un autre.
    Là bas, rien de tout cela.
    L’abandon et la solitude dans ce qu’elle a de plus brut et finalement de plus pur… pour inviter à une rencontre.

    Le lieu de cette rencontre se dessina un jour : un « hôpital de fortune » pour enfants et personnes de la rue.
    Je m »attend au pire, évidemment, ma tête était préparée.
    Mes yeux et mes oreilles dès mon arrivée en ce lieu confirmaient ce « pire ».
    La question du « pourquoi » ( suis je venu ) revenait en sourdine, à tel point que lorsque celle du « pour quoi » ( suis je là déjà ) commençait à poindre, la migraine était si forte que j’en fermait les yeux.

    D’ordinaire, une angoisse aurait prit son aise dans le bonhomme que je suis. Mais ce jour là, elle n’eut guère le temps que des rires éclatèrent autour de moi, la stoppant net.

    J’ai ouvert les yeux. Ils étaient là tous trois assis dans un coin de couloir, amusés de voir un étranger venir ici.
    Trois gamins en bas âge, que la vie n’a pourtant pas « gâté ». Ils souriaient et riaient à gorge déployée en me montrant du doigt.

    Peut être avais je un air qui prêtait à rire ? L’air fier ayant disparut au profit d’une mine bien pâle ?

    Leur sourire était si grand et leur joie si vive que j’éclatais de rire à mon tour… à ma grande surprise. Une forme de rire dont j’ignorais l’existence.

    J’étais un étranger.
    J’étais accueillis ainsi.
    « Nu » et « fragile », car sans masque sur le visage, ni costume pour faire le paon, ni d’ailleurs le moindre endroit où me cacher.

    Ils l’avaient perçu et cherchaient justement à venir à ma rencontre pour cela.
    Pour mettre un mot, un nom sur cet étranger qui n’était pas prévu en ce jour ici parmi eux.

    Je leur ai donné mon prénom. Cela leur a suffit. Je ne parlais pas leur dialecte. Ils ne parlaient guère non plus le mien.
    Il ne m’ont rien demandé de plus si ce n’est que de rire avec eux et de partager leur surprise.
    Un court moment, qui cependant était porteur d’un parfum, d’un goût d’éternité.

    J’ai pris conscience ce jour là ( et surtout ceux qui ont suivi), la tête bien « essorée », combien nous sommes tous appelés à la simplicité et au « dépouillement » depuis notre naissance.

    Nous oublions bien vite sur le chemin de l’âge adulte, combien la spontanéité est belle.
    Sans doute mettons nous en conflit notre coeur d’enfant, toujours bien vivant en nous, et notre esprit qui se doit de devenir « responsable ».

    Nous sommes nés « nus » devant la vie.
    Nous nous habillons maladroitement il faut le dire face à elle ! Mais sommes nous vraiment libres au départ ?
    Je crois intimement aujourd’hui, que le « bohneur » auquel on aspire tous, au plus profond de nous, rejoint cette gratuité et cette joie qu’il y avait sur le visage de ces trois personnes « modèles ».

    Nous refusons la fragilité et la faiblesse car nous pensons qu’elles ralentissent notre marche en avant et notre « monde ».

    Un homme, grand intellectuel couronné de fierté par ses pairs, qui a connu une mise à nu bien plus grande que dans mon fait de vie, a écrit : «  »Qui est faible, que je ne sois faible ? S’il faut s’enorgueillir, je mettrai mon orgueil dans ma faiblesse (…) Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. »

    Cette acceptation « totale » de nos faiblesses, quelle qu’en soient la nature, n’est-elle pas la démarche qui demande le plus grand courage ?

    Elle est sans doute le secret du bonheur… dans le doute, elle revêt tout de même les formes de la petite porte qui y mène.

    Toi, moi, sommes appelés à la conversation d’un ordinaire en un extra-ordinaire !

    MG

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