De l’art du voyage

15 Août

Stockholm (49) Kunstradgarden

Cette fois, les grandes vacances sont là. Trois semaines bienvenues, surtout avec ce soleil qui nous gratifie de sa présence. Exit l’open space, les dossiers et la nourriture de cantine, bonjour les grands espaces, les bouquins qui prennent la poussière à force de n’être pas ouverts et les bons plats cuisinés maison. Et, si comme moi vous avez la chance de quitter votre domicile pour découvrir d’autres horizons, bonjour aussi au voyage.

Un voyage imprévu et impromptu pour ma part, mes premiers jours de villégiature devant initialement se dérouler dans la famille d’une amie. Qui a retiré son invitation sans crier gare. Les vacances, c’est aussi cela : s’adapter au changement et improviser. Décidée à ne pas me laisser abattre et après avoir cherché sans succès compte tenu du délai un plan de remplacement, j’ai opté pour une solution simple : puisque je me trouvais au milieu d’une farce caustique, nul meilleur endroit que le pays du flegme et de l’humour cynique. Direction l’Eurostar et la capitale qui m’avait déjà séduite lors de deux trop rapides week-ends passés là-bas.

Le voyage commence. Sans avoir rien préparé. Un premier défi pour une hyper-planificatrice. Comme quoi quand on veut, on a toujours le pouvoir d’évoluer, ou au moins de laisser en vacances ses tendances les plus ancrées. L’avantage aussi de ne pas partir dans un lieu totalement inconnu, dont on a déjà visité les « must see ». Arrivée sans encombres donc, incontournable file d’attente pour l’achat de mon titre de transport et me voilà fin prête pour ce petit séjour dont j’avais envie depuis longtemps. Un vrai break. Dans une belle ville (chassez la citadine, elle revient en métro) dont l’apparence m’avait séduite et que j’avais envie de mieux connaître. Autrement que par ses principaux points d’attrait. Et ces quelques jours passés ont été merveilleux. Un voyage dans tous les sens du terme. Un moment magique, suspendu. Que je présumerais par la formule : « voyager, c’est s’éloigner de son quotidien pour mieux se rapprocher de soi ».

Il y a plein d’autres manières de voyager, seul, à deux ami(e)s, en couple, en famille, entre copains, à chacun et chacune de trouver celle qui lui convient au moment du départ. Parfois, il suffit d’un rien pour être ailleurs, nul besoin de sillonner la Chine ou de découvrir le Groenland à la période la plus froide, lieux qui sont sûrement fantastiques. Comme on dit, qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, et le voyage, c’est surtout un état d’esprit. Oublier sa routine, ses tracas, ses petits rites, ses a priori sur ce qu’il faut ou ne faut pas faire pour réussir cette trêve estivale. Et surtout être à l’écoute de soi. De ses envies. Que l’on soit seul ou accompagné. Il ne s’agit pas, en famille ou avec ses amis, de devenir asocial ou de glander pendant que tout le monde fait la vaisselle. Juste ne pas se sentir contraint à tout faire ensemble tout le temps ou à suivre un programme strict. Parce que l’on a besoin de temps pour se reconnecter, s’aérer le cerveau, marcher le long de la plage plutôt que boire un Ricard, passer du temps privilégié avec son conjoint, ou ses enfants, ou les deux, sans regarder sa montre. Casser les règles qui régissent (souvent utilement, parfois abusivement) notre vie pendant l’année et laisser la vie venir à soi.

Sur le papier, cela paraît séduisant, ce n’est pas pour autant facile. Dire parfois non à ceux avec qui vous vous trouvez. Ou faire face à l’incompréhension de ceux qui vous voient partir seul(e). Pour une fois, ne vous souciez pas de la compréhension d’autrui. D’où l’importance aussi d’éviter autant que possible de faire un choix de destination ou de compagnons de route par défaut plutôt que par envie. Sans l’envie d’être ici plutôt qu’ailleurs, le voyage ne pourra pas se faire. Dans ces conditions s’applique l’affreux dicton selon lequel « partir, c’est mourir un peu ».

Alors qu’à mon sens, partir, c’est vivre pleinement. Arrêter de raisonner avec des « il faut ». Et s’ouvrir. Pour cela, on a besoin d’être disponible. Ne pas être en quête de quelque chose, juste recevoir ce qui vient. Bien sûr, à dix, c’est un peu plus dur qu’à un ou deux. Et sur le GR20 en Corse, il est difficile de s’accorder une pause de 3 heures pour profiter de la vue quand on a une étape à atteindre. Mais même là, on peut s’accorder 30 minutes, ou avoir une conversation passionnante avec d’autres randonneurs croisés.

Pour ce qui est de l’expérience dont je vous parle, un voyage en ville, surtout dans une ville très animée telle que Londres peut l’être, a ceci de particulier que la personne qui y débarque a son attention sans cesse sollicitée. Par les passants, par ses voisins de métro ou de bus, par les vitrines alléchantes qui lui font de l’œil (pas question de la nier), mais surtout par toutes ces petites choses qui la font se sentir ailleurs. La structuration des quartiers, l’organisation des transports, la forme des bâtiments pour prendre les traits les plus grossiers. Les odeurs de cuisine, le dallage des trottoirs, la déco des cafés pour en prendre d’autres. Tous ces détails qui sautent aux yeux ou plus ou moins cachés qui se révèlent au fil des jours. Les heures de pointe, la diversité des looks, la teneur des conversations. Partir de la couleur des briques pour en arriver à l’âme de ceux qui vivent derrière.

Voyager pour moi, c’est un peu comme être un espion infiltré qui s’approprie son terrain d’investigation. En s’imprégnant de tout ce que l’on voit. Et en laissant les réflexions que cela nous inspire venir. En se laissant questionner par ce que l’on voit. Savoir se faire bousculer par un rythme, des habitudes, une vision de la vie et des évènements qui ne sont pas les siens sans les juger. On sait que l’on n’est là que pour un temps, pas pour changer le monde, et certainement pas sans avoir cherché à comprendre ce nouvel univers (plus ou moins) inconnu. Se laisser émerveiller surtout (inutile de partir ailleurs si c’est pour sans cesse rabaisser ce que l’on voit et se croire supérieur) par ce que les différences culturelles peuvent produire.

Et puis, surtout, profiter de chaque interaction comme d’une belle richesse. Un sourire échangé, quelques mots partagés, une conversation inopinée. Ou simplement un temps d’écoute de ce qui se dit autour de soi. Regarder les gens sourire ou se renfrogner, s’enthousiasmer, échanger, s’ignorer. Pas seulement pour le plaisir de l’observation (qui en soi est extraordinaire, puisqu’on est là dans ce qui pourrait s’apparenter à un vrai show de télé-réalité), également pour ce que l’on apprend sur soi-même en changeant son regard. A mon sens, c’est une dimension fondamentale du voyage, apprendre à se défaire de ses conditionnements et des pressions de son entourage bienveillants pour se forger sa propre vision de qui l’on est et de qui l’on souhaite devenir. Non pas qu’il soit nécessaire de s’en aller pour réfléchir et reconsidérer ses choix, simplement force est de constater que prendre de la distance par rapport à son train-train aide à aller plus vite à l’essentiel. En empêchant d’une part de se fuir soi-même sous prétexte de papiers à trier, de linge à étendre ou de boulot à terminer, en permettant d’autre part, grâce à la découverte d’autres manières de vivre et de penser, de comprendre ce qui compte vraiment pour nous et dans certains cas de prendre conscience que nous passons à côté de choses vitales dont le coefficient multiplicateur de bonheur ferait pâlir les investisseurs les plus doués (un des avantages majeurs de la courbe de la joie de vivre est qu’elle peut connaître une croissance ininterrompue de la naissance à la mort, exit donc Juglard et Kondratieff).

A mon humble niveau de voyageuse d’une capitale européenne à une autre capitale européenne, j’ai eu l’impression que chaque heure était un cadeau dont j’avais envie de profiter à plein. Flâner dans les rues, m’amuser de leur nom (Saviez-vous qu’il existe à Londres une rue tabernacle par exemple ?), m’amuser de voir qu’il existe des stades pour le football, le cricket et le tennis chacun dans des coins bien distincts, observer un couple de vieux indiens cuisiner son petit déjeuner à l’hôtel, me trouver près de touristes français parlant des Etats-Unis, discuter avec un vendeur sur un marché, passer d’un quartier tout neuf en pleine rénovation aux rues non encore réhabilitées, me trouver dans des parcs improbables ou tout n’est que calme et sérénité à 20 mètres d’un trafic grouillant de voitures et taxis, apprendre à regarder dans le bon sens pour traverser la rue, manger des salades de fèves (pour la bonne conscience) et plein de gâteaux délicieux, avoir le droit à un cours de photo particulier sur les bords du Thames, prendre un bus au hasard sans savoir où il va et en descendre prestement en voyant un lieu plein de charme, découvrir des contrastes urbains exacerbés, voir des gens qui ne râlent pas du soir au matin, sourire en voyant un riche habitant de Notting Hill nettoyer sa voiture de marque prestigieuse en short et tongs, l’éponge à la main, être chaque soir dehors au moment du coucher du soleil et admirer les belles lumières, m’amuser comme une gamine dans la partie interactive d’une galerie d’art et me réjouir de voir les co-visiteurs en faire autant. Et au milieu de tout ça, m’interroger sur mes priorités, sur la mobilité aussi, sur mes envies, les résistances que j’y oppose, et d’autres sujets qui ne regardent que moi (ou presque). Et tout cela en seulement cinq petits jours à deux heures de train de mon domicile. Comme une plongée dans l’univers de Mary Poppins.

Alors, à tous ceux qui pensent encore que partir, c’est mourir un peu, je soutiens que partir c’est renaître un peu, et grandir beaucoup. A bon entendeur, bon voyage.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

#EtaleTaCulture – La Culture Générale pour briller en société

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :