Apprendre à déplaire

19 Sep

déplaire ok

« L’important, c’est d’être soi », entend-on souvent. « Tu t’en fous de l’opinion des autres », entend-on également. « Ah oui, c’est bien vrai », répond-on. « D’ailleurs, l’autre jour », continue-t-on,  « j’étais face à une bande de gens bornés comme pas possible, je n’ai pas hésité à l’ouvrir et à exprimer ma pensée haut et fort ». Je ne doute pas de la sincérité des uns et des autres lorsqu’ils tiennent ce petit discours fier et bravache. Moi-même, je suis capable d’être la bravachitude incarnée (ne pas confondre avec brave-vache-attitude). Pour tout dire, je clame même mes opinions haut et fort ! Oui, enfin, je les clame haut quand je suis tranquille au 4ème étage d’un immeuble blindé où de toute façon personne ne cherche à rentrer. Et puis je les clame fort parce même en hurlant, il faut bien ça pour que les passants captent ne serait-ce qu’un mot.

N’allez pas croire non plus que je ne m’époumone que lorsque je suis face à des inconnus que je suis quasiment sûre de ne pas recroiser dans les quinze ans à venir. Je peux, comme vous sans doute, me battre bec et ongles pour défendre des idées qui me sont chères. Mais je peux aussi me taire au risque de mal le vivre, justement pour ne pas déplaire, ou tout au moins pour continuer à plaire. Parce que oui, on peut ne se pas montrer pas trop craintif, voire même faire preuve d’une audace certaine lorsque l’on se trouve avec des connaissances dans une ambiance bon enfant,  au travail quand il faut faire avancer les choses au plus vite, ou entre fiscalistes au milieu d’un débat passionné sur l’opportunité pour une micro-entreprise de demander le préfinancement du CICE (Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et pour l’Emploi) en 2013 (veuillez excuser cette parenthèse à dimension économique pour la gêne occasionnée dans votre lecture). A côté de cela, lorsque l’on se trouve en présence des personnes qui nous sont les plus proches, on peut se montrer beaucoup plus timorés. Parce que l’on sait que les conséquences de ses paroles vont avoir une autre portée. Le meilleur ami dont on réprouve totalement certains comportements récents. Les divergences de points de vue en famille qu’on se garde de révéler pour préserver une paix de façade. L’association où l’on s’oblige à taire des opinions politiques non conformes à celles des autres membres actifs,… chacun d’entre nous se fixe des interdits à ce niveau-là. Et finit par s’en vouloir, ou par ne plus se sentir à sa place dans la mesure où être avec les gens qu’il apprécie le plus implique de ne plus être pleinement avec soi-même.

Face à cela, il n’y a hélas pas quinze solutions : soit on poursuit sur le mode consensuel en restant planqué derrière des faux-semblants et une jovialité forcée, soit on décide d’arrêter de s’auto-censurer et de provoquer un désaccord. Attention toutefois à ne pas aller chercher le conflit au marteau-piqueur et en jetant à la face de ces personnes que vous chérissez des vérités assénées de façon violente. Accepter de déplaire ne veut pas dire chercher à fâcher. Simplement prendre acte du fait que ce que vous révèlerez de vous et du regard que vous portez sur un ami / votre sœur / votre partenaire de tennis peut avoir des conséquences négatives, temporaires ou définitives, sur vos relations. Et pourtant, il est important de temps à autre d’apprendre à affirmer notre vérité. De signaler notre désapprobation à un ou une amie que l’on voit suivre une voie qui le(la) conduira inévitablement dans le mur (tout en le(la) laissant foncer dans le mur si il(elle) en a vraiment envie). De signifier à un parent que non, on n’envisage pas pas embrasser la carrière de  médecin ou d’avocat mais que l’on souhaite devenir percussionniste, et qu’être un bon percussionniste, ça ne s’improvise pas et que l’on est prêt à travailler dur pour cela. Ou encore que oui, nous sommes LE seul citoyen à avoir soutenu Jacques Cheminade en 2012, et que si c’était à refaire, nous recommencerions (parce que sa politique spatiale nous est clairement apparue comme le meilleur remède à la crise).

Une fois vos deux phrases ou votre petit discours terminé, viendra fatalement le moment pour vous de vous heurter à une réaction négative. Parce qu’il est parfois dur d’entendre et d’admettre que l’autre ait remarqué vos failles, parfois alors même que vous cherchez vous-même à ne pas les voir. Ou parce qu’au sein d’une fratrie, penser différemment du modèle officiel peut remettre certaines choses en cause (raté de l’éducation ou point important remettant en cause des croyances ancestrales relevé par le fils / la nièce presque seconde fille…). Ou que vous êtes quand même LE paria qui a voté Cheminade (même un soutien officiel à Poutou vous aurait valu une plus grande cote de popularité). Cette étape, vous l’aurez provoquée et ne pourrez donc pas y échapper. Il est donc impératif d’une part d’en être conscient avant de faire son coming out de la pensée, et d’autre part à bien spécifier que vos paroles ne remettent pas en cause ce qui fait pour vous la richesse du proche auquel vous vous adressez et que vous appréciez sincèrement. Mais même avec toutes les précautions du monde, vos révélations, pour certaines, changeront la donne de certaines de vos relations. C’est difficile. C’est exigeant. C’est inquiétant par moments. Pour ma part, il m’est arrivé de voir des amis s’éloigner ou même sortir de ma vie pour ne pas les avoir caressés dans le sens du poil. Avec le recul, je ne regrette absolument pas. Ni ce que j’ai vécu avec eux avant cette prise de distance. Ni le fait de les avoir assez respectés pour ne pas me taire. J’ai également eu de bonnes surprises, des liens qui se sont solidifiés du fait de cette franchise. Je suis également reconnaissante à certaines personnes de ne pas m’avoir ménagée tout en me prouvant leur confiance et leur authenticité en restant bienveillants dans leur manière de présenter les choses. Y compris lorsque je vivais cette fameuse phase de réaction négative.

Toutes ces expériences m’ont montré qu’il ne faut pas se laisser dominer par la peur du désamour. Je crois, sans doute naïvement, que, lorsque le lien entre deux personnes est réellement emprunt de l’une ou de l’autre forme d’amour, il ne peut que se voir renforcé à terme par cet espèce de rite de passage de la contradiction. Et que, dans le cas contraire, il existait souvent un déséquilibre qui émerge au grand jour, ce qui est très sain et permet de reconsidérer la relation qui vous unit à l’autre sous un angle nouveau et plus réaliste.

Et pour finir, une chose essentielle : vous avez le droit de vous décevoir vous-même, parce que nul n’est sans cesse au meilleur de sa forme et de ses capacités, par contre il est essentiel de tout faire pour continuer à être fier de vous… bref d’apprendre à (vous) séduire ;-).

3 Réponses vers “Apprendre à déplaire”

  1. gregatort 16 octobre 2013 à 14:20 #

    Invité par une tweet à venir commenter ici (ce qui revient à une invitation de lecture avant tout), voilà que je me retrouve papillonnant d’un billet à l’autre, goûtant au pollen des virgules et des points d’exclamation, me lustrant la rétine sur des formules ciselées micrométriquement… Quand soudain, terminant ce billet sur les bienfaits ou non de la franchise en rase campagne (ou en pleine ville peu importe) et cherchant le lien qui allait me permettre d’écrire ces lignes, je vois, comme un rappel à une précédente lecture, le lien vers le billet iconoclaste sur la remise en cause de la valeur du silence… Et je ne peux m’empêcher alors de me dire que l’un ne va pas sans l’autre. Alors oui, on pourrait monter sur ses grands poneys shetlands et rappeler que c’est bien une seule et même personne qui écrit ses billets et que, forcément, on peut trouver des échos des uns aux autres… mais ce serait un peu court jeune gens… cela ne serait pas au niveau du propos tenu…
    Ainsi donc, la franchise qui ne serait pas pour vous déplaire chère Plume (Vous permettez que je vous appelle Plume ? C’est quand même moins connoté que Chocolat), devrait braver toutes les craintes de déplaire ? Il ne faudrait point avoir peur du désamour et dire les choses ? Oh bien sûr en prenant quelques précautions oratoires pour que les mots ne sortent pas du cadre de l’intention qu’on leur prête… Mais il faudrait donc parler, oser déplaire peut être l’espace d’un instant ou alors définitivement. Dire à un proche, ou un moins proche que l’on réprouve totalement tel ou tel comportement récent et donc partir du principe que l’on a bien raison de penser ce qu’on pense parce que quand on voit ce qu’on voit et qu’on entend ce qu’on entend ma bonne Lucette autant dire les choses tout de suite plutôt que de se taire à jamais…. D’un autre côté… quoi de plus réprobateur qu’un silence que l’on habite avec tout son désaccord. Croyons nous sincèrement que quand on ne partage pas un désaccord par des mots (je ne parle pas ici d’une logorrhée épuisante et moralisatrice), nous exprimons forcément une approbation. Quitte à tuer les mythes (et non les mites ce qui serait une œuvre de salubrité vestimentaire), pulvérisons cette expression séculaire :  » Qui ne dit mot, consent ! ». Qui n’est ni vraie ni souhaitable mais simplement l’arme de la dictature de la pensée… « J’exprime une opinion qui demande soi-disant votre avis, vous ne réagissez pas, j’ai donc raison ».
    A moins d’être complètement imbu de soi-même (ce que je pense impossible car même ceux qui paraisse être si sur d’eux même finissent par être ivre d’eux même car qui imbu, boira), nous sommes les critiques les plus féroces de nos êtres, des nos attitudes et de nos idées. Marquer un désaccord par un silence habité, contraignant la personne visée à se demander quel qualificatif fleuri apposé à ce regard réprobateur, est dans doute l’assurance d’une communication tout aussi efficace…

    Bon en vrai, je partage 85% des vues de ces 2 articles… il fallait bien que j’exprime les 15% restants et le silence a l’écrit, c’est l’absence…

    • plumechocolat 17 octobre 2013 à 00:10 #

      Savoir que tu t’es lustré la rétine sur des formules ciselées me fait un effet que je ne saurais décrire autrement que par un silence éloquent. Et ce n’est pas un hasard si mes billets se répondent un peu, j’avais d’ailleurs volontairement conçu un triptyque avec « Dire ou ne pas dire, telle est la question », « Dire ce que l’on ressent » et « Apprendre à déplaire ». Et tu as raison aussi, on peut arriver à déplaire ou à interroger quelqu’un sans paroles. Mais parfois, au risque de voir quelqu’un s’éloigner ou de perdre un ami, on sent que c’est le moment de parler, que l’on ne peut plus « tolérer » sans rien dire certaines manières d’être ou actions d’un ami. Et que notre mutisme passe pour de l’acceptation tacite alors qu’il en est très loin. le tout est d’être conscient du risque que l’on prend à parler et d’accepter de subir les conséquences des mots que l’on aura prononcés. Et si cette franchise – reposant bien sûr sur une cause réelle et sérieuse – entraîne un désamour, c’est parfois aussi que l’amour n’était pas assez solide. On peut aussi faire face à une réaction d’orgueil blessé qui a juste besoin de temps pour accepter ce qui se dit, le mûrir et revenir vers l’autre; Et durant ce temps, il faut respecter son silence 😉

      • gregatort 17 octobre 2013 à 08:41 #

        Comme je l’indiquais je suis globalement en accord avec ce que tu en dis…
        Fondamentalement la seule chose qui me gratouille le reptilien sans pour autant m’empêcher de dormir la nuit (faudrait voir à pas exagérer tout de même M’ssieur Greg) c’est à considérer que le fait que l’on explicite à une personne la réprobation de ses propos, attitudes envers les autres, les animaux, les drosophiles ou autre être vivant présuppose que l’on soit détenteur du comportement adéquate et que soit même on ne se mette pas à reprocher à l’autre ce que l’on fait soi-même.

        Sinon t’es vachement floue sur la photo de fond là… c’est très Arty !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Étale Ta Culture !

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :