La famille : subir ou choisir ?

16 Oct

famille

Vous connaissez sans doute tous la célèbre chanson de Maxime Leforestier, dont la première phrase est « on choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille ». Et j’imagine aussi qu’il vous est tous arrivé de penser plus ou moins fort « oui, c’est vrai ». Et qu’on le veuille ou non, que l’on en soit proche ou pas, notre famille vit en nous, pour le meilleur et pour le pire, même après que la mort nous ait séparés de certains de ses membres. Cocon privilégié pour certains, lieu de souffrance pour d’autres, l’entité famille n’est jamais simple à appréhender. Et, à l’âge adulte, voire même de façon beaucoup plus précoce, savoir y trouver une juste place est toujours un défi à relever, et non des moindres, dans la quête de l’affirmation de soi.

Nous avons tous des histoires de famille différentes, il n’est donc pas question pour moi d’asséner des principes universels. De la famille nombreuse unie vivant dans une chaleureuse maison à la famille entassée dans un étroit appartement ne vivant que de conflits larvés ou ouvertement déclarés, du modèle nucléaire traditionnel à celui des couples et des fratries dix fois recomposés, de la cellule familiale appartenant et se réclamant d’une classe sociale déterminée et hermétiquement close à celle aux origines socioculturelles multiples, chacun et chacune d’entre nous a connu des réalités différentes. Avec son lot de chances et de malheurs. Parce que la famille parfaite n’existe pas. Papa, maman et les enfants se retrouvant tous les dimanches autour d’un camembert fondant dans une joie et une bonne humeur constante, ça fait peut-être vendre de la marque Super-Fromage, mais le déjeuner est rarement d’un calme olympien, c’est une légende publicitaire. Les vraies familles, ce sont des entités en mouvement avec des rires et des larmes, des heurts et des réconciliations, des incompréhensions et de beaux moments de partage.

Et au milieu de tout ça, il y a nous, souvent tiraillés entre l’amour que l’on éprouve pour nos parents et notre fratrie et notre besoin de trouver une juste distance avec ces êtres qui tiennent une place à part, et se contentent rarement de ne partager que le même sang que nous. Parce qu’en premier lieu, c’est avec eux que l’on a grandi, que l’on s’est construit, que l’on a fait nos premiers pas, que l’on a connu nos premiers trébuchements, que l’on a appris à distinguer ce qui est bon et mauvais, que l’on a joué, que l’on a boudé, que l’on a vécu tous ces moments qui font que l’on est devenu cette personne prête à rayonner ailleurs que dans la cellule familiale. Beaucoup d’entre nous, et je m’y inclus, ont eu la grâce d’avoir une enfance heureuse dans un foyer avec de l’amour, pour quelques-uns hélas cela a été plus difficile et les repères ont été moins évidents à trouver. Mais quelle qu’ait été la situation, il existe presque systématiquement ce passé, cette volonté d’avancer ensemble qui fait que, dans les moments forts de notre vie, nos parents ou nos frères et sœurs font souvent partie des premiers vers lesquels on se tourne pour exprimer notre bonheur ou trouver une épaule sur laquelle s’appuyer. Proches ou lointains, il est rare en effet (même si cela arrive) qu’ils nous tournent le dos dans les étapes les plus importantes que nous traversons. Et il est nécessaire de réaliser la chance que cela représente.

Pour autant, il n’existe pas de familles sans histoire(s). Et cette dimension peut peser lourd sur notre développement. Parce qu’un des membres va prendre trop de place et nous donner le sentiment de ne pas avoir la nôtre. Parce que nous nous sentons porteurs d’une mission qui nous a été attribuée par l’un des membres de la famille, consistant souvent à réussir là où lui ou elle a échoué. Parce que nos parents ont pour nous un idéal (en partie ou en totalité) déconnecté de ce que nous sommes en profondeur. Parce que l’un des membres de la famille souffre physiquement et psychiquement et que l’on se sacrifie pour l’aider. Parce que l’un des parents a quitté la maison quand nous étions jeunes. Ou parce que l’on a un père ou une mère (ou les deux) trop autoritaires, ou au contraire trop laxiste et trop absent. Parce qu’un frère ou une soeur rebelle ou trop brillant accapare toute l’attention.  Parce que les uns ou les autres nous épuisent à force de chantage affectif. Et pour sûrement encore plein de raisons que vous saurez nommer vous-même.

S’il est normal et absolument souhaitable de faire preuve de solidarité familiale, cela ne doit nous empêcher de nous épanouir. Que l’on se trouve à la place du parent, de l’enfant, du frère ou de la sœur. Ce qui n’est pas la même chose que d’être présent si l’un est atteint d’une maladie grave ou si l’autre traverse une mauvaise passe et a besoin d’écoute. Mais pas au prix de notre santé physique ou morale. Malgré tout l’amour que l’on peut éprouver pour sa famille, nous n’avons pas forcément les épaules assez solides pour porter toutes les choses difficiles qui s’y passent. Ou dans un registre moins dramatique, pour argumenter continuellement sur les désaccords qui se créent en termes de valeurs, de modes de vie, de projets… La famille est un espace où chacun a vocation à être libre de se montrer tel qu’il est sans crainte d’être condamné, ou a minima, que l’on cherche à lui faire entendre raison.

Trop souvent, l’un ou l’autre ou tout le monde s’enferme dans un ou des rôles qui ne vont pas dans ce sens : la mère organisatrice, le frère conciliateur, le père décideur, la sœur sage et bonne fille, l’autre frère forte tête, l’aîné soutien de famille, autant de caractères caricaturaux qui ont tendance à « enfermer » bien au-delà des moments passés en compagnie les uns des autres. Il n’existe hélas pas de solution miracle pour sortir de ces situations qui faussent les relations familiales et créent un nombre parfois incommensurable de tensions tues ou larvées. Mais il est en premier lieu nécessaire d’en parler. D’énoncer ses frustrations le plus calmement possible. De ne pas hésiter à se faire accompagner par un membre de la fratrie pour dire les choses diplomatiquement et fermement. Et lorsque le message ne passe pas, il ne faut pas hésiter à laisser de la distance se créer, au moins temporairement, d’une part pour laisser aux autres le temps de digérer ce qui les a contrariés dans nos propos, d’autre part pour se préserver soi-même des tensions. Et ne surtout pas culpabiliser lorsque l’on se montre moins ou peu disponible, dans ces périodes-là ou à d’autres occasions. Certes, le temps passé ensemble compte, mais mieux valent quelques rares moments de qualité que de s’infliger à contrecœur la tradition du repas dominical.

Et puis, parfois, on peut le déplorer mais ça n’en reste pas moins un fait, la famille nous empêche de grandir. Parce que ses vues sur le monde sont limitantes, alors que nous avons besoin de voir des gens très différents. Ou parce que nos parents voudraient nous garder enfants alors que nous sommes pleinement adultes. Ou, qu’à force de vouloir nous protéger, elle nous rend capricieux et assisté. Face à cela, la seule solution est la distance (au moins temporaire). Sans se fâcher, mais en ne se rendant pas tributaire des décisions ou critères collectifs sur notre façon de mener notre avenir. Choisir l’humain que nous voulons devenir plutôt que celui que nos parents (car ce sont le plus souvent eux) nous ont inventé. Ce rejet, doux ou violent, provoque inévitablement des heurts. C’est le prix à payer. Sans se laisser infléchir (sauf si votre famille intervient pour vous aider à arrêter de vous droguer à l’héroïne ou vous sortir d’une situation qui vous nuit). En campant fermement sur ses positions et en montrant l’exemple à tout le monde.

Et en montrant aux autres votre sérénité en expansion lorsque vous assumez vos choix, vous ne pourrez qu’être apprécié de la grande famille dans laquelle vous vous reconnaissez, par la filiation ou par le cœur.

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9 Réponses to “La famille : subir ou choisir ?”

  1. SoMar (@Soo_Mar) 5 novembre 2013 à 11:01 #

    J’adore vos mots. Je les trouve justes et remplis de vérité.
    Pas de celle qui juge ou qui dénigre la famille, bien au contraire.
    J’aime ce regard réaliste (c’est le bon mot) et plein d’amour.
    Oui, on ne choisit pas sa famille; oui, c’est parfois difficile, étouffant voire même douloureux mais…c’est la Famille.
    Merci d’avoir si bien retranscrit mes pensées.
    Article coup de coeur du jour 😀
    Merci Twitter.

  2. L................. 16 octobre 2013 à 22:29 #

    Bonsoir

    Cela fait quelques temps que je lis régulièrement vos articles psychologiques et sur les sujets de société.
    Je tiens à vous dire que j’apprécie la façon dont vous les rédigez, tant sur la forme que sur le fond.
    Vos articles ne ressemblent pas à ceux qu’on peut lire par ailleurs, ils ne sont pas « formatés » et respirent l’authenticité. Ils sont intéressants à lire et c’est pour cela que je suis une lectrice régulière.
    Ils sont souvent riches de sens et poussent à la réflexion.
    Je n’avais pas pris le temps jusqu’à présent de déposer de commentaires, mais cette fois-ci, je tiens à vous encourager de continuer d’écrire et j’essaierai de déposer des commentaires à vos articles en espérant que vous y répondez en général.
    Votre article sur la famille est particulièrement pertinent, tant au niveau des « rôles » de chacun que vous décrivez, que des soucis et des solutions, comme prendre de la distance par exemple.
    Certaines de vos phrases sont magnifiquement écrites, d’une grande clairvoyance et mènent à des réflexions en profondeur. La dernière phrase par exemple, et le paragraphe qui la précède.
    Je vais réfléchir à tout cela et si je prends le temps de rédiger le fruit de mes réflexions, je vous les déposerai en commentaire sur votre blog en espérant que vous y répondrez.

    Merci.
    A bientôt de vous lire
    Une lectrice
    L………..

    • plumechocolat 17 octobre 2013 à 09:36 #

      Bonjour,
      je vous remercie pour vos chaleureux encouragements, il est toujours très agréable de savoir que les mots que l’on écrit ont un écho chez ceux qui les lisent. Et en effet, j’écris selon un ressenti, j’ai la malchance ou la chance de ne pas être une spécialiste des sujets que je traite.
      La famille est un vaste sujet, on pourrait y consacrer un blog tant il y aurait de choses à dire à ce propos, ne serait-ce que pour bien s’y situer. Avec cette difficulté particulière qu’est celle de la position de l’enfant adulte menant sa propre existence, souvent différente de celle que le reste de sa famille pouvait imaginer. Et aussi les questions que posent aujourd’hui l’allongement de la durée de vie et la dépendance qui amène parfois à un renversement des rôles, l’enfant étant l’accompagnant et le parent le pris en charge. Quant à la fratrie pour ceux qui sont concernés, l’éloignement géographique plus courant aujourd’hui qu’

    • plumechocolat 17 octobre 2013 à 09:51 #

      Bonjour,

      tout d’abord un grand merci pour vos encouragements, il est toujours agréable de savoir que les mots que l’on écrit rencontrent un écho chez ceux qui les lisent. Et sauf exceptions lorsque je ne sais vraiment pas quoi dire ou qu’il n’y a en fait rien à dire, je réponds aux commentaires :-).
      Pour ce qui est de la famille, c’est un très vaste sujet qui pourrait faire l’objet d’un blog à lui seul. Avec cette grande difficulté du passage de l’état d’enfant jeune, dépendant et en attente d’une éducation parentale à celui d’enfant adulte indépendant faisant ses propres choix, se trompant parfois, mais ayant vocation à décider par lui-même. Et les tensions que cela peut provoquer lorsque ces décisions ne sont pas conformes à ce que souhaiteraient le père, la mère, les frères ou les soeurs. Et la nécessité, pour que cela puisse bien se passer, de bien faire comprendre que l’on ne fait pas un choix « contre » ou que l’on ne renie pas ce qui nous a été transmis (sauf à considérer que des erreurs ont été commises dans cette transmission, que cette considération soit ou non objective), mais que l’on va vers ce que l’on pense être bien pour soi. Et puis, on doit aussi de la même manière apprendre à respecter des choses qui nous déplaisent chez ces êtres qui nous sont les plus proches. Et gérer les périodes d’éloignement, qu’elles soient liées à l’espacement géographique, plus fréquent aujourd’hui qu’aux générations précédentes, ou à des modes de vie différentes, ou à nous-mêmes qui avons besoin d’espace (ou à un autre membre de la famille qui prend ses distances). Tout cela fait partie de la dynamique des relations familiales, et contribue à ce que chacun puisse retrouver les autres dans un climat d’apaisement. parfois tout est facile, parfois, ces changements occasionnent des souffrances. Quoi qu’il en soit, il est vital d’arriver à un stade où l’on puisse être authentique dans sa façon d’être avec ceux auxquels nous tenons souvent le plus.
      Au plaisir de lire vos prochains commentaires.

  3. JCM (@jchmfly) 16 octobre 2013 à 21:03 #

    tu l’as parfaitement décrit. Le plus dur reste à le mettre en pratique.
    s’émanciper de ses parents, c’est ce qu’on appelle l’adolescence; une période compliquée, quelque soit l’age. Etape nécessaire mais douloureuse car animée de sentiments contraires; s’éloigner un peu de ses proches pour avoir son espace pour grandir, et mieux les retrouver ensuite. éventuellement.
    Pendant cette periode, il est important de trouver du soutien/conseil. C’est le moment de s’appuyer sur ses « tres bons amis » .

    • plumechocolat 16 octobre 2013 à 23:57 #

      On n’a jamais fini d’être adolescent dans ce cas, je crois. D’arrêter les chamailleries frères-soeurs. De ne pas accaparer ou se faire accaparer par ses parents. Idem pour ses enfants. Et d’arriver à grandir tous ensemble. Que de défis, il faut au moins être un peu hyperactif pour tout ça ;-). Et en même temps serein et posé.

  4. venise 16 octobre 2013 à 17:49 #

    Ah la famille, vaste sujet que j’ai abordé aussi chez moi… 😉 » Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon. » écrivait Tolstoi dans Anna Karénine. Comme dans toute relation humaine ce qui compte avant tout c’est la bonne distance, et elle n’est pas facile à trouver voilà tout…
    je t’embrasse

    • plumechocolat 16 octobre 2013 à 23:54 #

      Merci pour ce commentaire. Venant d’une femme ayant les 2 positions à gérer, celle de fille adulte et de maman de jeunes adultes, c’est particulièrement précieux. Je te souhaite aussi plein de sérénité et de réussite dans tes tentatives à toi d’être présente juste ce qu’il faut 🙂

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