La fille qui voulait être poète

25 Oct

Après l’exercice de la semaine dernière sur l’impatience, les blogueurs joueurs reprennent du service, cette fois sur une idée de Rien à redire : inventer chacun une histoire en moins de 500 mots à partir d’une photo envoyée par l’un des autres. Pour moi, ce fût celle-ci, fournie par l’inventeuse du jeu. Vous trouverez les autres histoires sur les blogs de Frayer et Gregatort et Venise.

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Photo de Nan Goldin

Elle rêvait de devenir poète. Elle aimait la poésie plus que tout. Elle l’avait découverte durant ces trop rares soirées au village où les vieux récitaient ces vers venus de leurs ancêtres au son de la mandoline. Ces magnifiques vers qui vous remplissaient l’âme, s’installaient dans votre tête, faisaient vibrer notre chair. Elle voulait que dans trois générations, les ancêtres déclament ses vers à elle.

Elle aussi, elle voulait faire vivre les champs de céréale en été, les torrents, les fleurs et les rivières, l’odeur des arbres après la pluie, le son des enfants qui s’ébrouent dans l’eau, le silence de l’animal qui se terre en entendant le chasseur arriver, les jacasseries des femmes au lavoir…

Mais pour cela, il fallait connaître les mots, savoir les écrire aussi pour qu’ils puissent eux aussi figurer dans ce grand livre. Alors elle exprime son désir d’aller à l’école. Mais tout le monde lui rit au nez. Une fille qui irait remplir son cerveau de connaissances pour grandes dames, elle n’y pense tout de même pas sérieusement. Et puis dans sa famille, toutes les femmes sont couturières, ça c’est un métier sérieux, et puis ça paie le riz et le poulet. Seulement la couture, elle déteste ça. Tous ces fils qui s’emmêlent, les yeux qui fatiguent à la fin de la journée quand la lumière décline, ces assemblages interminables de bouts de tissu trop épais…

Alors elle décide de s’enfuir. Aller en ville. Là il y aura sûrement un professeur. Elle travaillera et elle pourra payer des cours et apprendre tous ces mots si beaux et les assembler et qu’ils animent le cœur des gens, le soir, au coin du feu, au son de la mandoline. Pour ne pas éveiller les soupçons, elle part avec presque rien : juste ses vêtements préférés et les fleurs typiques de son village. Elle se faufile à l’aube hors de la hutte et commence sa route…hélas elle ne sait pas vraiment comment aller à la ville et elle ne croise personne pendant des jours entiers. Toute cette marche et aucun moyen de savoir où elle se trouve. Elle ne s’est nourrie que de plantes trouvées sur le chemin et la fatigue la gagne, l’épuisement même. Les jambes s’alourdissent et la voici qui tombe de sommeil.

A son réveil, elle se trouve dans la hutte d’un vieux couple. Elle leur raconte tout : la poésie, la musique, et puis ces fleurs qu’elle aime tant, son envie d’apprendre les mots pour les faire chanter en rimant. Elle s’agite tant en parlant, la fougue de la jeunesse. Et les deux vieux l’écoutent avec ravissement. Lorsqu’elle a fini, la femme se lève et va chercher quelque chose : un énorme carnet, plus gros encore que celui des poèmes. Elle le lui tend en lui expliquant que cette chose est un dictionnaire : dedans, il y a des dizaines de milliers de mots. Des noms de lieux, de sentiments, d’actions, de qualificatifs, d’animaux, de plantes. Même le nom de ces fleurs qu’elle porte autour du cou. Cette découverte est magique pour elle. C’est la plus belle chose qu’elle ait jamais vue sur la terre. Mais comment fera-t-elle pour retenir tous ces mots ? Elle ne sait même pas lire… Les deux vieux se regardent à nouveau avec complicité et prononcent cette phrase magique, qui changera le cours de sa vie : « Veux-tu que l’on t’apprenne ? »

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9 Réponses to “La fille qui voulait être poète”

  1. Julie 7 mars 2014 à 19:33 #

    Bonjour à tous et à l’auteure. En lisant cette phrase :  » Elle voulait que dans trois générations, les ancêtres déclament ses vers à elle. », je me suis demandé si le mot « ancêtres » était le bon ? ne serait-ce pas plutôt « descendants » ? Chouette blog !

  2. gregatort 25 octobre 2013 à 09:19 #

    Il est des textes qui sonnent différemment selon le parti pris que l’on adopte…
    Ce recit a l’énorme avantage de ne placer l’action ni dans le temps, ni dans l’espace…
    Personnellement j’inviterais le lecteur à vivre cette aventure de curiosité et de partage libre de tout préjugé…

    Les mots font la ronde emmenant nos rêves dans un autre monde

    • plumechocolat 28 octobre 2013 à 13:49 #

      Oui, j’ai fait exprès de ne pas préciser ces « détails » ^pur laisser place à l’imagination de chacun. Je trouve que ça va bien avec la photo aussi, ce champ laissé libre à de multiples possibilités

  3. Frayer 25 octobre 2013 à 09:09 #

    Poésie et délicatesse… Et tout ton talent pour une alchimie des mots merveilleusement réussie. Merci pour ce petit bijou

    • plumechocolat 28 octobre 2013 à 13:49 #

      Ton récit est au moins aussi réussi ;-). Ravie que ça te plaise

  4. RienARedire 25 octobre 2013 à 09:05 #

    J’adore cette photo. J’ai beaucoup d’admiration pour la photographe qui a pris ce cliché. Et j’étais très curieuse de savoir ce que tu en raconterais. J’ai beaucoup aimé ton histoire, qui se prête bien à l’image. Et je veux bien qu’on m’apprenne aussi, encore et encore 😉

    • plumechocolat 28 octobre 2013 à 13:51 #

      Oui, moi aussi, j’adore apprendre. Et puis j’aime l’idée de la transmission entre les générations. Il y a des savoirs que l’on trouve dans les gens et qui ne sont dans aucun livre, des méthodes pour apprendre également.

  5. venise 25 octobre 2013 à 05:56 #

    Ce texte te ressemble, poétique, léger, empli de l’amour des mots 🙂 bravo , des bisous la belle

    • plumechocolat 28 octobre 2013 à 13:52 #

      Merci, oui j’aime bien les mots et l’amour aussi. Et puis ravie aussi que ma photo ait été mis en histoire sur ton site.

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