Au bord des champs de blé

3 Nov

Après avoir joué ensemble à écrire sur l’impatience, puis sur une photo proposé par chacun, une troisième expérience s’imposait avec mes camarades blogueurs. Cette fois, c’est Gregatort qui a fixé les règles.  Et Venise, Rien à redire et Frayer ont aussi relevé ce nouveau défi. Et puis aussi un petit nouveau A_Une_Passante , qui, n’ayant pas ( enfin pas encore, mais ça ne saurait tarder)  de blog, a souhaité publier ici. Vous aurez donc deux textes pour le prix d’un (si ça, ce n’est pas vous gâter !!). Avec l’instruction suivante : rédiger un texte de moins de 500 mots sur le thème « Seul, au bord d’un chemin, un garçon pleure« .

Il erre là au milieu de ces champs de blé où les épis ont été coupés. Sa veste de costume à la main, les yeux plus rouges que s’il avait fait une crise de conjonctivite. Son style vestimentaire de citadin paraît totalement incongru dans ce décor. Sa présence aussi d’ailleurs, dans ce village dont il semble si peu familier. Il marche avec peine, le pas de plus en plus traînant. Ses forces vacillent de mètre en mètre et sa belle prestance s’envole. N’en pouvant plus, il s’affale sur le bord d’un de ses champs qui se ressemblent tous et se remet à pleurer.

Mais pourquoi a-t-il fallu qu’il soit si fier ? Si extrême dans sa volonté de s’affirmer ? Certes, il ne voulait pas reprendre l’ébénisterie familiale, mais la fougue de sa jeunesse l’a entraîné trop loin. Il a insulté son père devant ses employés, l’a sciemment blessé. Et puis, il a laissé passer ces dix ans sans jamais venir s’excuser. Et aujourd’hui, son père est mort. Ce père qu’au fond il admirait tant. Qui rêvait si fort que son fils reprenne l’œuvre qu’il avait mis toute sa vie à bâtir. Oui, ce père était parfois buté et acceptait mal que son fils poursuive un autre rêve. Mais pourquoi s’était-il entêté au point de couper les ponts ? Et tous ces discours sincères et élogieux des amis et du personnel de l’ébénisterie qui le faisaient se sentir encore plus indigne…

Mais hélas, la mort est une barrière qui n’offre pas de seconde chance. Il n’est même pas arrivé à temps pour lui parler avant son dernier soupir. Il ne s’est jamais senti aussi petit, aussi déchiré qu’en cet instant. Il met la main à sa poche pour saisir son mouchoir et tombe sur l’enveloppe que sa mère lui a remise. « Ton père gardait cela précieusement pour toi, prends en soin ». Il commence à lire ce message qu’il ne s’attendait pas à recevoir. Ses larmes coulent mais son visage s’éclaircit à mesure qu’il parcourt ces mots. Cet homme qu’il avait rejeté et si violemment invectivé avait saisi que derrière cette violence se cachait du désespoir, que derrière ce silence se cachaient de la gêne et de la peur. Lui aussi avait souffert de l’incompréhension  de son propre père quand il avait voulu devenir ébéniste. Et il avait suivi tout ce qu’avait fait son fils, secrètement, il était fier de lui. Il l’aimait tant, son seul regret était de ne pas lui avoir dit ce jour-là, le jour du scandale, en le voyant partir. Et de sa tombe, il ne cesserait de lui murmurer.  Il lui demandait juste une dernière chose : donner à sa mère tout l’amour qu’il avait retenu durant toutes ces années, comme preuve de l’affection qu’il était sûr que son fils lui portait. Alors soudain galvanisé, il se releva et courut à toutes jambes jusqu’à sa mère si éprouvée, acceptant cette fois de reprendre le flambeau de cet héritage paternel unique, celui de l’amour filial.

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Il neigeait… (texte écrit par A_Une_Passante)

Il neigeait et le tapis blanc qui recouvrait les plaines absorbait légèrement le bruit lointain des bombardements et des armes à feu. C’était une sensation étrange car il y a une semaine encore, je n’entendais rien de tout cela. En fait, je n’entendais rien du tout …

Pour moi, ce dernier mois a été l’aboutissement d’une lente mais inexorable descente aux enfers. Au début, il y a eu mon père qui, pourtant médecin réputé a commencé à perdre sa clientèle. Puis, nous n’avons plus eu le droit d’aller à l’école. Je devais avoir 7 ans, mais je me souviens très bien le regard vide de ma mère lorsqu’elle a cousu sur ma veste cette pièce de tissu jaune sur laquelle était dessinée une étoile de David.

Dans la rue, les gens lançaient des insultes à mes parents, qui ne répondaient pas.

Les années qui ont suivi, nous sommes passés de maison en maison, avec la peur de se faire rattraper. En fait, nous n’avions plus confiance en personne car tout le monde pouvait nous dénoncer.

Et puis il y a eu ce terrible jour de décembre 1944 où des soldats sont entrés dans l’appartement que nous occupions …

Lorsque nous sommes arrivés à quelques kilomètres du camp, le train s’est arrêté. La porte de notre wagon s’est ouverte brutalement et dans la nuit, j’ai distingué la silhouette d’un soldat allemand qui nous faisait signe de descendre. Personne n’a bougé mais mon père m’a poussé dehors.

J’ai couru dans la nuit et dans l’herbe gelée jusqu’à un petit village. Je suis entré dans une grange et ai tenté de réchauffer mes membres transis.

Les jours ont passé et les bombardements ont commencé. Des colonnes de blindés et des soldats russes fouillaient tout, abattant froidement ceux qui tentaient de résister. Ils se dirigeaient vers le camp et après une bataille d’une journée, le silence est revenu.

Alors, je suis allé sur la route et là je me suis assis. J’ai attendu des heures, dans le froid et la neige. Et puis j’ai vu, à l’horizon, une ombre qui grossissait. Plus le temps passait, plus cette ombre prenait de l’ampleur et je finis par distinguer des hommes et des femmes qui marchaient lentement, soutenus par des soldats de l’Armée Rouge, entourés d’ambulances. Ils avançaient comme des créatures sorties du royaume des morts, mécaniquement.

A midi, la colonne était à mon niveau et c’est alors que je les vis.

Mon père tenait ma mère par la main, il avait les yeux relevés et semblait regarder fixement un point dans le ciel. Ma mère ne disait rien et tenait ma grande sœur en entourant son épaule de son bras.

Alors, pour la première fois, j’ai senti des larmes chaudes couler le long de mes joues. Cela faisait des années que je n’avais plus pleuré, tellement les humiliations et les souffrances m’avaient rendu insensible à toute émotion. Pourtant cet après-midi, je savais que c’était terminé et mes larmes étaient des larmes de joie.

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2 Réponses to “Au bord des champs de blé”

  1. JCM (@jchmfly) 3 novembre 2013 à 20:58 #

    Tres joli, tres bien ecrit.
    J’aime les histoires qui finissent bien, qui laissent de l’espoir.

  2. venise 3 novembre 2013 à 10:23 #

    Beau texte empli de sensibilité comme toujours… merci la belle !

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