Fin d’un amour

24 Nov

Nouveau jeu d’écriture avec cette semaine une consigne donnée par Venise : écrire un texte ayant pour premiers mots « Tout a commencé au printemps dernier ». Vous pouvez lire son texte, ainsi que les versions de Gregatort, Rien à redirePrincessepepette, Je suis aussi, Miss Thé Rieuse et La Fraise Cinnamon.

Zagreb Mars 2012 (464)  Jardin botanique

Tout a commencé au printemps dernier. En avril. Mi-avril pour être plus précis. La lassitude le gagna. Il s’était pourtant montré très patient envers elle, redoublant d’attention devant ses plaintes répétées. L’année précédente avait été difficile, elle avait perdu son grand-père, avait été entraînée dans de sordides calculs d’héritage qu’elle avait très mal vécus, et pour couronner le tout avait vu le projet sur lequel elle travaillait depuis six mois mis à l’index au profit d’une « brillante idée » d’un jeune requin tout frais émoulu d’une école à racleurs (raclures ?) de parquet. Il avait donc compris son chagrin, son dépit, sa tension, et avait tout fait pour lui rendre la vie plus facile. Il l’avait même encouragée et aidée à changer de poste, pour prendre un nouveau départ. Et puis ils avaient fait ce beau voyage au mois de janvier en Alaska, une destination qu’elle rêvait de découvrir depuis très longtemps.

Mais elle relevait à peine toute l’énergie qu’il déployait pour lui faire retrouver son sourire d’antan, et devenait aigrie, trouvant sans cesse des choses à redire sur tout, y compris sur lui. Plusieurs fois, il tenta de la secouer un peu pour la faire réagir, mais elle restait enfermée dans son attitude critique et froide. Le soir, elle allait se coucher sans lui prêter aucune attention, le week-end elle préférait sortir sans lui ou le laisser seul respirer l’air pur de la forêt voisine ou profiter des évènements culturels. Arrivé au printemps, il se sentait donc totalement désarmé. Il avait parlé à ses amis, à sa famille, pour savoir si elle leur semblait souffrir de quelque chose, si avec eux aussi elle se comportait de cette manière, mais ils n’avaient rien remarqué de particulier.

C’est donc là qu’il se lassa. Il tenait toujours à elle, mais il avait épuisé toutes ses ressources. Il lui avait témoigné tout l’amour dont il était capable et elle n’avait de cesse de le rejeter. Alors il la mit avec tout le calme dont il était encore capable face à ses responsabilités. Il refusait de subir son attitude plus longtemps, il souhaitait qu’elle parte. Elle le défia du regard et lui dit qu’elle ne le retenait pas mais qu’elle ne quitterait pas l’appartement. Désarmé, il prit quelques affaires dans une valise et claqua la porte violemment.

Il se fit héberger quelque temps chez un de ses amis d’enfance qui se comporta comme un frère, le soutenant dans les jours difficiles suivant ces deux ans passés avec sa bien-aimée et s’occupant lui-même d’aller récupérer ses affaires et de régler son départ avec l’agence immobilière. Malgré le soutien reçu, le printemps lui semblait bien lourd. Il faisait son possible pour admirer les arbres en train de refleurir. Mais l’air lui semblait vicié. Les journées lui semblaient amères. Elle ne l’avait pas recontacté. Pas un mot, pas un regret. Il apprit qu’il avait été vite remplacé. Il en resta interdit, se sentit floué et humilié. Lui qui avait tant fait pour l’aider avait subi le sort d’un mouchoir en papier.

Il ne souhaitait pas pour autant se laisser aller, tomber dans le pessimisme et l’acrimonie qu’il avait tant combattus chez elle, mais il ne trouvait pas la voie qui l’apaiserait réellement. Le travail lui permettait de penser à autre chose, le sport d’évacuer sa colère, les promenades de s’apaiser, les moments entre amis de se confier et de redécouvrir la convivialité mais il demeurait blessé. Il saisit une opportunité de mutation à la fin de l’été pour redémarrer ailleurs.

Là, loin de ce qu’il avait connu, loin des lieux qui lui rappelaient son passé avec elles, au contact de personnes qui ne savaient rien de son histoire, il décida de se réinventer. Il apprit à profiter de ce qu’on lui donnait mais il gardait ses distances. Il était sociable, il se créa rapidement un réseau de contacts et une vie agréable. Et puis, un jour, au cours d’une soirée, un de ses nouveaux amis le prit à part et lui fit des remontrances sur son attitude fermée, sur le fait qu’il refusait de dévoiler qui il était vraiment. Désarmé, il craqua et lui raconta tout ce qui s’était passé depuis le printemps dernier. L’ami lui répliqua calmement : « Etais-tu heureux avec cette femme lorsque vous vous êtes séparés ? ». Il répondit que non, pas depuis longtemps. L’ami enchaîna : « Et tu t’enfermes dans la peur d’être toi-même parce que tu t’es éloigné de ce qui te rendait malheureux ? ». Il reçut ces paroles comme un uppercut mais les assimila rapidement et retrouva son naturel et sa joie de vivre. Un jour, il entendit une de ses collègues prononcer le nom de son ex avec une certaine exaspération. Il lui demanda de quoi il s’agissait. La collègue lui expliqua que tout avait commencé au printemps dernier lorsque son frère s’était entiché de cette femme qui sortait tout juste d’une rupture qu’elle prétendait difficile, il l’avait traitée comme une princesse et elle n’en faisait qu’à sa tête, se montrant apathique dès qu’ils étaient tous les deux, le laissant totalement désemparé. Alors, un sourire bienveillant aux lèvres, il prononça ces mots : « crois-moi, ton frère devrait s’éloigner de ce qui le rend malheureux… ».

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10 Réponses to “Fin d’un amour”

  1. L............. 25 novembre 2013 à 20:47 #

    Bonsoir Plume chocolat

    La question que l’on peut se poser en lisant cette histoire, fruit de votre imagination, c’est comment cette personne antipathique attire-t-elle à chaque fois un nouveau compagnon si facilement?
    D’habitude les personnes antipathiques sont un repoussoir à moins qu’elles ne mettent un « masque  » au début et se révèlent ensuite sous leur vrai jour?
    Par ailleurs, pensez-vous qu’il existe des hommes aussi patients, dévoués avec une femme d’un tel caractère difficile? Surtout à notre époque où il n’en faut pas beaucoup pour que des couples se séparent.
    Je n’ai pas compris pourquoi l’homme s’enferme dans la peur d’être lui-même suite à la rupture? Il pense être responsable de la rupture? Ne l’a-t-il pas imputée sur sa compagne qui n’a pas apprécié ses efforts? Pourquoi? et pourquoi selon vous ne les a-t-elle pas appréciés?
    En quoi la question de son ami lui redonne-t-il la joie de vivre?
    Pensez-vous que cette histoire ait tous les ingrédients pour pouvoir être réaliste? Il semblerait. Rien ne parait irréaliste.
    Il doit exister des femmes telles que vous la décrivez mais pourquoi sont-elles ainsi selon vous et qu’est-ce-qui pourrait les faire changer? Pourquoi l’être humain est-il parfois un éternel insatisfait même devant une personne aimante?
    Merci pour cette histoire qui pose questions, des questions de fond.
    A bientôt de lire vos réponses, j’espère.
    Merci.
    Une lectrice
    L………….

    • plumechocolat 25 novembre 2013 à 23:58 #

      Bonsoir, que de questions !! Tout d’abord, je reprécise qu’il s’agit d’une fiction courte, je n’ai pas pensé les personnages comme il aurait fallu le faire pour un roman ou même pour une nouvelle. Je ne peux donc pas affirmer que cette histoire pourrait réellement se produire, même si elle a une apparence de réalisme. Pour ce qui est de l’homme, je pense qu’en effet, il existe des hommes ou des femmes qui ont ce comportement avec leur conjoint. Dans l’histoire d’ailleurs, ce comportement négatif de la femme n’a pas toujours été ainsi. De là à chaque lecteur d’interpréter la patience de l’homme comme il le souhaite, que ce soit un espoir de retrouver l’état antérieur, une grande capacité d’amour qui fait qu’ils restent et soutiennent la personne qu’il aime, une incapacité à s’avouer la fin d’un amour ou encore une autre hypothèse… Quant au fait qu’un autre homme prenne rapidement la place, là encore c’est ouvert. Il y a des hommes qui aiment jouer les protecteurs / sauveurs quand ils voient une femme qui semble malheureuse (idem pour les femmes). Et puis ici la femme se comporte différemment avec son conjoint et à l’extérieur, là encore on peut imaginer que le « remplaçant » a pu être séduit par cette attitude.
      Pour ce qui est de la peur d’être soi-même, l’homme est blessé par ce qu’il a vécu et se rend inaccessible pour ne pas revivre la même chose. Mais ce faisant, il vit avec une cicatrice mal soignée. L’ami lui permet de retrouver la joie parce qu’en gros, il lui apporte le produit pour cautériser la plaie et la recoudre.
      Et il existe en effet des gens qui ne savent pas être heureux même en étant entourés d’amour. Dire pourquoi est hors de mes compétences, peut-être quelqu’un de plus expérimenté ou connaissant mieux les ressorts du cerveau humain pourra-t-il vous éclairer sur ce point.
      Bonne fin de soirée

      • L............. 26 novembre 2013 à 22:49 #

        Bonsoir et merci beaucoup pour votre réponse approfondie et intéressante que j’ai appréciée de lire! Vos interprétations des raisons de la patience de l’homme sont pertinentes, il est dommage pour lui comme pour elle que la femme n’ait pas su apprécier tous ces efforts de patience, preuves d’un amour profond!
        Une lectrice
        L………..

  2. La Fraise (@CinnamonFraise) 25 novembre 2013 à 00:03 #

    Vous avez chacun des spécificités dont je suis jalouse… 🙂 J’aime les surprises, ce texte en est une.

    • plumechocolat 25 novembre 2013 à 23:42 #

      Merci, mais toi aussi tu nous donnes envie d’écrire comme toi 😉

  3. L'Extravagant 24 novembre 2013 à 21:52 #

    Il paraît que, parfois, les auteurs laissent un peu d’eux-mêmes dans leurs écrits. Sans doute n’est-ce qu’une légende née pour que les lecteurs croient mieux connaître l’auteur. En tout cas, les lecteurs y croient.
    Certains auteurs aussi …

    • venise 25 novembre 2013 à 19:35 #

      Dans toute fiction une part de réalité, reste à savoir quelle est la juste dose…

    • plumechocolat 25 novembre 2013 à 19:57 #

      Il y a toujours une part de soi dans les écrits. Qui parfois même révèle à l’auteur une partie de lui-même. Mais quant à savoir où elle se situe précisément, le lecteur n’a pas toujours toutes les clés pour le voir 😉

  4. venise 24 novembre 2013 à 18:13 #

    J’aime beaucoup la boucle qui se boucle et le retournement de situation. Le printemps voit les amours éclore ou parfois dépérir…
    Bravo et merci pour ta participation 🙂

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  1. La nimbe carré | beau: adj m. - 22 décembre 2013

    […] A voir également les entrées de mes petits camarades: La Fraise, Venise, Emilie, MissThéRieuse, Lactimelle, Blandine, Greg, Isa […]

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