Lettre à Monsieur B.

30 Nov

Après avoir suivi les consignes de jeux d’écriture de mes camarades, j’ai décidé à mon tour d’en initier un. La consigne : chacun indiquait à l’autre un personnage, connu ou non, à inclure dans son histoire. Le mien a été donné par Princessepepette. Et pour retrouver tous les autres récits, je vous invite à cliquer sur les liens des participants (que j’actualiserai au fur et à mesure) : Rien à redireMiss Thé Rieuse, SohanKalim, Venise, Gregatort et La Fraise Cinnamon.

Vienne, le 4 janvier 1802,

Monsieur B,

Je suis fort fâché d’avoir à vous écrire, d’autant que je ne vous connais pas, mais la situation l’impose. Depuis l’été dernier, j’ai en effet observé une étrange mélancolie s’emparer de ma sœur Giulietta. J’ai au départ naïvement attribué cet état à notre départ pour notre résidence d’été, la privant des plaisirs de la vie mondaine qu’elle commençait tout juste à découvrir. Mais la jovialité qui la caractérisait tant jusque-là ne revint pas à notre retour. Je l’observais souvent, le visage froid, ses pensées semblant voguer ailleurs. L’automne et son lot de fêtes la distrayaient mais ne lui rendaient pas son rire si profond et chaleureux qui résonnaient encore quelques mois plus tôt dans toute la maison.

C’est alors que je commençai à l’entendre souvent jouer au clavier cette sonate que vous connaissez bien, l’air mi-triste mi-rêveur. Lorsque je l’interrogeai au sujet de cet air, elle me répondit simplement que c’était une de vos compositions que vous aimiez à donner en exercice à vos élèves, pour les familiariser à des répertoires épurés donnant toute leur place à l’interprétation. Vous constaterez par ces propos que je vous relate avec quel aplomb ma sœur, du haut de ses tout juste dix-sept années, est déjà capable de mentir à son frère aîné, autrefois son confident attitré. Toujours est-il que je crus à son explication et ne creusai pas davantage dans cette direction, cherchant plutôt à la distraire et à faire passer cette gravité que je craignais de ne voir s’installer en elle.

Petit à petit, sa gaieté lui revint et je m’en félicitai. C’est alors qu’un jour, entrant dans sa chambre pour y chercher une partition pour piano et violon sur laquelle nous travaillions tous deux pour la donner en représentation aux fêtes de la Saint-Nicolas, je vis une feuille dépasser du livret de cette « sonate n°14 » et en fus intrigué. Mon œil attiré, le la lis et découvris que cet air avait été composé par vos soins et lui était destinée, et que l’attention que vous lui portiez semblait dépasser de loin celle que porte habituellement un maître à sa jeune élève. Vous lui adressiez également vos remerciements pour ce portrait d’elle dont elle vous a apparemment fait don et que vous « ne vous lassiez pas de regarder, rêvant à ce regard si profond qui reflète une si belle âme », pour reprendre vos propres termes. Je vous fais grâce du contenu complet de cette lettre, que vous connaissez fort bien pour en être l’auteur.

Voyant cette missive enflammée, mon sang de frère aîné ne fit qu’un tour et je voulus d’abord me présenter directement chez vous, voire vous provoquer en duel. Ma nature réfléchie et pacifique – qui n’est en rien celle d’un pleutre je vous l’assure – m’incita cependant à ne pas me laisser guider par ma première impulsion. Bien qu’à contre-cœur je me décidai à interroger Giulietta sur la nature des liens que vous entreteniez. Elle me jura que votre relation était chaste avec une sincérité dont je ne saurais douter.

Répugnant au scandale, je pris donc le parti de vous écrire, raison de ces quelques lignes que je vous adresse en ce jour. J’admire et respecte vos talents de compositeur. Cependant, vous comprendrez bien qu’étant un homme sans noblesse et sans fortune, vous ne sauriez constituer un parti convenable pour ma sœur. Sa jeunesse et sa fraîcheur brouillent aujourd’hui ses capacités de raisonnement, mais nous sommes certains qu’un beau mariage est envisageable avec un homme de bon parti qui lui siéra mieux. J’ai pu percevoir également à travers vos quelques lignes et vos œuvres une solitude et un désespoir ne pouvant convenir à une jeune femme de sa nature. Je me suis en plus laissé dire que vous aviez la main leste sur l’alcool, et que celui-ci avait tendance à vous rendre fort désagréable. Je tiens donc à vous informer qu’à compter de ce jour, Giulietta continuera son instruction musicale avec un autre maître de piano, et que, si vous cherchez à la revoir, vous vous exposerez à une réaction moins mesurée de ma part.

Adieu donc, et sachez vous consoler.

Walter Guicciardi

 

 

 

Vous l’aurez sans doute deviné, le personnage était Ludwig van Beethoven. Vous trouverez ici l’histoire de la sonate au clair de lune.

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4 Réponses to “Lettre à Monsieur B.”

  1. Rienaredire 30 novembre 2013 à 19:39 #

    Extra. Très bel exercice, et quel style! Bravo, et chapeau bas, Mamzelle! Quelle prouesse

  2. venise 30 novembre 2013 à 12:46 #

    Superbe missive… bravo mademoiselle ! J’aime tout le style, le rythme, les mots…

  3. Olivier 30 novembre 2013 à 12:19 #

    Bravo pour cette lettre.

    A n’en pas douter, le sieur Van Beethoven a dû souffrir de ne plus revoir la belle Giuletta et il est certain que ses compositions ultérieures en ont été le reflet …

    Je tiens également à préciser que nombre de romantiques ont écrit leurs plus belles pages alors qu’ils souffraient de ne pas pouvoir approcher, embrasser ou serrer dans leurs bras leur aimée. A croire que les amours contrariées sont source de richesse …

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