Mais toi t’as d’la chance

1 Déc

New York Mars 2013 (636)

Ce soir, je voudrais m’insurger. Pas contre la société qui va mal, ni contre la politique fiscale, ni contre ces politiques de l’emploi qui ne marchent pas, ni contre la mauvaise publicité dont souffrent les producteurs de bananes depuis quelques semaines, même si tous ces sujets mériteraient bien sûr d’être développés. Non, moi, le dimanche, j’ai l’insurrection beaucoup moins politique que ça. Je voudrais pousser un coup de gueule contre cette expression inique qui apparaît en clair dans le titre : « mais toi, t’as d’la chance » (par souci de pédagogie pour les personnes qui seraient passées directement au texte sans lire le titre, je me vois hélas imposer l’obligation de faire une redite, je prie tous les lecteurs attentifs de bien vouloir m’en excuser).

Pour vous faire la genèse de ma révolte, celle-ci a commencé, lorsqu’il y a quelques années, à la sortie d’une répétition de théâtre, l’un des membres de la troupe m’a jeté ces quelques mots à la face, suivis de « tu as des facilités en ce qui concerne l’apprentissage et la mémorisation du texte » (j’admets que la phrase n’était pas aussi bien formulée mais je répugnais à écrire « tu as des facilités niveau mémoire »). Ce demi-reproche émanait vous l’aurez compris d’une personne qui estimait avoir pour sa part une mauvaise mémoire. Bien sûr, j’avais déjà entendu des dizaines de fois cette expression, je l’avais prononcée moi-même, mais ce soir-là, j’en ai réalisé la perversité et l’injustice.

Parce que, pour préciser les choses, dans de nombreux cas, ce que d’autres considèrent comme une chance n’en est pas réellement une. Pour revenir à mon exemple (pardonnez mon narcissisme), il se trouve qu’en effet, ma mémoire fonctionne plutôt bien. Et l’on peut considérer en effet que c’est une chance si l’on compare ma situation à celle d’une personne amnésique ou atteinte de la maladie d’Alzheimer. Or, vous aurez noté dans l’histoire que la personne évoquée ne se situait pas dans l’un de ces cas. Et s’il se trouve que je retenais mes répliques mieux qu’elle ne le faisait, c’est d’abord parce que j’avais pris le temps de les apprendre, et ensuite parce que j’ai toujours fait travailler ma mémoire, ce qui me permet de savoir mobiliser plus facilement les connaissances acquises. Le facteur chance est ainsi singulièrement résiduel, l’essentiel de mes soi-disant facilités provenant donc du temps passé, de la méthode et des efforts déployés au long des années pour entretenir mes capacités mémorielles.

Beaucoup d’autres exemples pourraient aboutir à la même conclusion. Comme les personnes qui ont des talents artistiques parce qu’elles exercent leur art régulièrement depuis des années et s’efforcent de se perfectionner techniquement lorsqu’elles sentent qu’elles sont limitées pour progresser. Comme ceux qui sont toujours entourés de gens qui les apprécient parce qu’ils sont aimables, prennent des nouvelles régulièrement des uns et des autres et s’intéressent réellement à eux. Ou encore comme les parents non pistonnés qui à force de détermination, de soin porté à remplir chaque ligne de chaque papier et de rappels réguliers des instances compétentes, finissent par obtenir une place en crèche.

Il apparaît donc que ce « tu as de la chance » est dans de très nombreux cas particulièrement malvenu et très irritant pour ceux qui ont déployé tous les moyens possibles pour atteindre un résultat que d’autres attribuent à leur bonne étoile. Et puis, il y a  malgré tout des domaines où un heureux hasard illumine la vie de certains, laissant les autres bredouilles. Comme obtenir une mutation dans le lieu de ses rêves. Ou être né dans une famille où règnent l’amour et l’harmonie. Ou rencontrer pile au bon âge le conjoint pile fait pour vous. Là aussi, il y a tout de même toujours une part de soi qui joue pour faciliter les choses, et en même temps on ne peut pas nier la chance liée à ces évènements heureux. Et l’on peut comprendre que ceux qui en ont bénéficié s’en réjouissent, quitte à en faire trop et à vous agacer. Là aussi, nous avons sans doute tous fait cela au moins une fois.

Pour autant, derrière ce bonheur apparent, il y a souvent plein de choses plus complexes dans la vie de ces personnes enviées voire parfois jalousées. Je me suis souvent rendue compte à mesure que des amitiés gagnaient en profondeur que sous le sourire ou les discours de certains se cachaient des difficultés passées ou présentes souvent insoupçonnables. Et que savoir apprécier et mettre en avant ce pour quoi je les jugeais chanceuses pouvait être soit une résultante de ces épreuves surmontées, soit une manière de s’accrocher pour surmonter ces problèmes ou au moins minorer leur portée. Et qu’au lieu de se sentir blessé ou diminué parce que l’on n’a pas ce qu’elles ont, mieux vaut savoir se réjouir, et se rendre compte que nous aussi, nous avons sans doute des dons ou des relations de qualité avec d’autres que ces mêmes personnes seraient ravies d’avoir.

Et si vous croisez un jour une personne qui a vraiment « trop d’la chance » et sans avoir eu à faire aucun effort, restez proche d’elle, un peu de sa bonne étoile vous profitera sans doute.

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2 Réponses to “Mais toi t’as d’la chance”

  1. Olivier 2 décembre 2013 à 19:34 #

    Il y a un parallèle assez troublant avec cette expression « j’ai de la chance ! ».

    Elle peut dénoter la reconnaissance de cette chance véritable comme celle qui fait apparaître une fontaine au milieu du désert. Elle peut aussi permettre de couper court à tout un discours qui démontrerait le mérite qu’on a eu et le travail effectué. C’est une façon assez délicate (contrairement au « t’as de la chance » que tu décris dans ton billet) de ne pas rabaisser son interlocuteur car la chance, nous le savons tous, nous n’y pouvons rien. Le fait d’en avoir ou d’en manquer ne nous appartient pas, nous le subissons.

    Le seul risque est qu’en mettant notre réussite sur le dos de la chance, c’est qu’en face, on pense qu’il n’y a rien de plus à faire puisque tout est question de chance.

    La conclusion que je tirerais de ton billet est qu’avant d’utiliser des expressions toutes faites, on serait bien avisé d’essayer d’en comprendre le sens profond et ses implications.

    Mais tout le monde n’a pas la chance de comprendre cela 😉

    • plumechocolat 10 décembre 2013 à 12:03 #

      Certes, on ne choisit pas les hasards heureux ou malheureux, mais on peut savoir en profiter (pour les bonnes choses) ou les prendre avec recul (pour les tuiles). Et en fonction de la façon dont on reçoit la chance ou la malchance, on entre aussi dans une spirale qu’il vaut mieux souhaiter vertueuse.

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