Promenons-nous dans l’espace ouvert

10 Déc
Crédits : photo-libre.fr

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Travailleurs, travailleuses, on nous entasse, on nous prend pour des cornichons ! Non, je ne me suis pas réincarnée pour un soir en néo-Arlette, je voulais simplement m’exprimer sur ce modèle en voie de prolifération, je veux parler de l’espace ouvert. Beaucoup de gens, voulant sans doute montrer qu’ils maîtrisent un tant soit peu l’anglais, ou alors simplement pour donner un côté cool à ce qui ne l’est pas, appellent cela l’open space. Pour faire un rapide historique, les espaces ouverts sont nés à la toute fin du 19ème siècle aux Etats Unis. Je saute directement à aujourd’hui (j’avais prédit un rapide historique) où selon une enquête Actinéo-Sofres de 2011, 40% des salariés travailleraient dans des bureaux avec des portes, 40% dans des espaces sans cloisons de 3 personnes ou moins, 14% dans des espaces sans cloisons de 4 personnes ou plus et 6% n’auraient pas de bureau.

Au vu de ces chiffres, on voit donc que si l’ambiance « grande plaque collective » à la Métropolis / Working Girl / Dilbert n’est pas encore la norme, la porte devient progressivement l’apanage des personnes les plus hauts placées sur l’échelle de Richter de la richesse et de l’organigramme (l’un et l’autre allant généralement de pair). La crise étant un bon prétexte mettant les entreprises sous une pression de plus en plus intenable, leurs dirigeants sont de plus en plus nombreux à faire migrer leur personnel vers des immeubles situés en zones franches où le prix du mètre carré locatif est particulièrement attractif du fait des abattements des nouveaux bâtiments superbement pensés aux normes HQE qui les rendront plus heureux et où ils pourront profiter de la joie de découvrir un chantier de construction boueux et bruyantqui sera achevé dans plus de dix ans un magnifique complexe presque entièrement sorti de terre.

Une fois le hangar à plusieurs étages trouvé, le président vous sort donc tout un discours extrêmement hypocrite et soporifique fascinant pour vous expliquer que ce quartier (entendez cette ZAC en devenir) sera sans aucun doute « the place to be » dans 15 à 20 ans. Personnellement, je ne comprends pas pourquoi, à l’heure du court termisme absolu de toutes les stratégies, il ne serait pas plus opportun de s’installer dans la place où il est bon d’être remarqué en 2013. Quitte à aller dans un hangar, autant que celui-ci soit entouré d’infrastructures déjà construites. Mais un certain nombre de chefs ne le voyant pas de cet œil-là parce que cela les serait trop simple et empêcherait l’esprit redécouverte du mode de vie du début du 20ème siècle étant vraiment enthousiastes face à ce projet, vous voilà donc partis pour un voyage bucolique vers cette fameuse zone franche (pour être franche avec vous, c’est en effet souvent vraiment la zone, les boîtes à sardines roulantes et autres trams ne desservant pas ce genre d’endroits, accessibles seulement par un bus improbable).

Pour ceux que l’on aura exilés à qui on aura donné la chance de découvrir les charmes d’un univers en construction augurant de la formidable mutation devant intervenir d’ici 15 ans comme pour ceux ayant au moins eu la chance d’être envoyés vers un lieu vivable commence alors la découverte du quotidien dans l’espace ouvert. Que l’on soit 3, 8 ou 12 dans son « espace dans l’espace », la première chose qui marque lorsque l’on découvre la vie dans un hangar transformé, c’est l’absence de filtres anti-bruits. Certes, si vous voulez faire passer un message à tout l’étage d’un coup, il suffit d’un mégaphone basse puissance ou même d’un micro et vous pouvez supprimer les newsletters et mails internes groupe / entreprise.

Crédits : photo-libre.fr

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Mais en dehors de cela, passer 8 à 10h/jour sans une seule minute de silence, c’est rapidement pesant. Du coup, il est nécessaire de maîtriser quelques règles de base :

  • Tout d’abord, vous découvrirez probablement l’intérêt des casques pour écouter de la musique. L’inconvénient étant que vos petits camarades faisant de même, l’informatique vous coupera probablement très rapidement l’accès à grooveshark, deezer et spotify pour épargner un peu de bande passante. Si vous souhaitez survivre, investissez donc au plus vite dans un lecteur MP3.
  • Qui dit son dit aussi téléphone. La règle de base est de limiter le volume de votre sonnerie de manière à ne pas froisser vos voisins. Et d’expliquer gentiment la règle à ceux qui ne l’ont pas comprise en faisant valoir que si ça continue, leur téléphone va finir en dix morceaux vous avez peur d’avoir des acouphènes.
  • Il est ensuite normal, pour des collègues passant leurs journées confinés dans un volume restreint de mètres carrés dans ce charmant esprit de partage de l’espace, de rigoler un peu. Mais gare aux gloussements de poules qui pourraient bien vous faire atterrir sur le trottoir en un temps record. Cette promiscuité chaleureuse intimité peut aussi hélas être créatrice de tensions. Dans ce cas, si vous vous sentez prêt à exploser vous-même ou si vous sentez un craquage imminent d’une personne géographiquement proche, faites en sorte de sortir à l’air libre dans les 30 secondes afin d’éviter que la bombe en explosant n’emporte tout sur son passage.
  • Vous êtes prié de ne pas trop vous détendre à la machine à café, celle-ci étant bien entendu située à l’extrémité de l’espace ouvert, ce qui s’avère particulièrement gênant pour les collaborateurs les plus proches, lesquels ont en plus le bonheur d’avoir toute la journée des personnes qui traversent leur bureau sans se rendre compte des portes artificielles qu’ils rêveraient de voir se matérialiser. Et plus question non plus de commérages dans ce lieu hautement symbolique, à moins que vous ne souhaitiez qu’ils se répandent comme une traînée de poudre, y compris auprès de la ou des personnes mentionnées dans vos ragots.

D’autres règles plus détaillées existent, sur la propreté dans l’espace ouvert, l’emprunt de raccourcis vous conduisant à passer sur le bureau d’untel pour aller plus vite, la nécessité de parler très bas lorsque vous êtes un « managerillon » sans bureau individuel et que vous faites un retour (positif ou négatif) à un membre de votre équipe, la politesse de s’enquérir de la disponibilité de la personne même quand il n’y a pas de porte pour faire « toc toc, je ne te dérange pas ? » et autres réflexes à acquérir pour préserver la paix et l’harmonie.

Mais je souhaiterais vous parler maintenant des stratégies de contournement ou de recentrage. Comme vous le savez sans doute si vous travaillez sans cloison ou comme vous l’avez deviné, l’un des problèmes les plus importants, outre le faible espace individuel qui vous est attribué (lorsque vous avez au moins la chance de ne pas vous situer sur un « îlot » de quatre personnes), c’est le manque total d’intimité. Impossible de glisser un commentaire sur la personne qui vient de sortir de votre bureau ou un de vos interlocuteurs au téléphone sans prendre le risque qu’une oreille indiscrète ne capte votre propos et choisisse de le relayer avec force transformation. Impossible également de passer un appel personnel ou tout simplement de passer cinq minutes sans risques d’être dérangé ou interrompu.

Dès lors se développent nombre de réflexes pour limiter les effets pervers de l’espace ouvert. En premier lieu, l’échange d’e-mails ou de commentaires messenger pour ceux qui sont équipés d’une messagerie instantanée vont souvent bon train. Les fumeurs ont la chance de pouvoir invoquer leur dépendance à la nicotine pour quitter leur poste quelques minutes, de préférence en compagnie d’autres fumeurs, et éventuellement de non fumeurs profitant de cette aubaine pour boire un café, prendre l’air, et discuter plus librement. Autre lieu incontournable, les toilettes, qui en termes de commérages, n’ont rien à envier à la machine à café. Autre avantage de ce lieu, il est l’un des seuls, à part les bureaux des gens importants, où l’on trouve des portes. Ce qui signifie que l’on peut en cas de besoin les utiliser pour 5 à 10 minutes de méditation selon les techniques des grands maîtres yogis.  Enfin, dernier refuge, les salles de réunion, qui ont souvent l’avantage de bénéficier de cloisons bien opaques. Elles sont donc le lieu idéal pour passer vos appels sans revenir transi de froid en plein hiver, de prendre le temps d’un face à face pour faire avancer certains points avec l’une des personnes travaillant directement avec vous ou de critiquer le chef, loisir dont vous êtes injustement privé, là où lui, bien calfeutré dans son bureau fermé, peut faire les commentaires qu’il veut à qui il veut sur qui il veut (mais l’entreprise n’est pas une démocratie, au cas où vous ne le sauriez pas).  A défaut, cette activité pourra être pratiquée à l’heure du déjeuner, dans l’espace encore plus bruyant de la cantine.

Il est encore bien d’autres subtilités sur la vie dans l’espace ouvert que vous découvrirez sans doute à l’usage, comme le sentiment de flicage que crée cette organisation, chacun épiant au moins un autre personne, la démultiplication des conflits relatifs à la clim / à l’ouverture des fenêtres ainsi qu’à la lumière / à l’abaissement des stores, le chef qui pour se la jouer cool ou parce qu’il s’ennuie tout seul entre ses 4 murs (vous voulez bien échanger, si ce n’est que ça) vient vous raconter des blagues juste au moment où vous êtes concentré sur une tâche nécessitant l’absence totale de perturbation extérieure, le fou rire qui se déclenche parmi vos voisins les plus proches juste au moment où vous négociez un budget phare avec le service achats d’un grand compte, …

Tous ceux qui ont (ou ont eu) le malheur l’honneur de faire partie de ces organisations conviviales favorisant les échanges en cassant les frontières ont sans doute vécu des expériences plus ou moins gênantes de ce fait. Et vous remarquerez que dans les moments de ras-le-bol, lorsqu’arrive la goutte d’eau qui fait déborder l’arrosoir et que l’envie vous prend donc de mettre un bon coup de pied dans la porte, vous devez encore vivre la frustration de n’avoir comme seule issue que de pousser un râle comme savent si bien le faire les joueurs(ses) de tennis… en attendant l’inventeur de la mini-porte pour espace ouvert qui pourrait bien remporter un sacré jack-porte 😉 !

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3 Réponses to “Promenons-nous dans l’espace ouvert”

  1. Olivier 10 décembre 2013 à 11:45 #

    Je n’ai jamais eu la chance de travailler dans de grands espaces ouverts, tout au plus n’étions nous que 4.

    Une des façons que j’avais de détourner le système était de décaler mes horaires (dans une certaine limite). Les 35h hebdo imposant à certains de mes collègues de cesser leur activité professionnelle vers 17h00, je mettais à profit les 2 heures suivantes pour travailler sur les tâches demandant une concentration maximum …

    En tout cas, le choc régulier qui fait passer notre corps du stade « comprimé » dans les transports au stade « déprimé » dans ces open spaces est sans doute le plus dur à gérer …

    Toutes mes félicitations pour cet article 😉

    • plumechocolat 10 décembre 2013 à 11:52 #

      Peut-être airas-tu la chance de découvrir cela un jour via un espace de co-working. En effet, une solution consiste à arriver avant les autres ou à partir après eux. En faisant tout de même attention, lorsque l’on est en zone franche, de ne pas dépasser des horaires du bus local 😉

      • Olivier 10 décembre 2013 à 13:39 #

        Pour le co-working, je pense qu’il y a une différence fondamentale c’est que les personnes qui travaillent dans cet espace l’ont choisi et font cela précisément pour être au milieu d’autres personnes avec lesquelles elles peuvent échanger.

        De même au vu de la multitude d’espaces de co-working à Paris (ville choisie au harard ;-)), il est clair qu’il faut choisir un lieu bien desservi par les boîtes à sardines …

        Bon courage à toi en tout cas car il semble que tu cumules malgré toi les inconvénients décris dans ton billet ;-))

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