A cette partie de moi dont je parle si peu

14 Déc

Zagreb Mars 2012 (763) Modern Gallery

Au tout début, tu étais si petit. Moins de 50 centimètres. C’est pas grand chose 50 centimètres. La largeur d’un petit fauteuil. Avec ça, on ne peut rien faire de bien intéressant. D’ailleurs, je l’ai vite réalisé. Alors comme tous ceux qui ont été dans ma situation ou qui y seront, j’ai poussé des cris quand ça n’allait pas et que tu ne me servais à rien. Et puis j’ai fait plein de sourires pour montrer que ça allait bien. Parfois, tu m’aidais un peu, avec les bras hop tu saisissais le biberon ou un jouet, un truc qui me permettait de m’occuper, quoi. Parce que j’étais contrariée que tu ne sois pas autonome, que tu sois trop petit pour m’emmener dans de folles équipées. Tu faisais ce que tu pouvais mais, il faut le dire, t’étais un peu niveau sous-développé, genre Bac-56 des capacités.

Et puis, les mois passant, tu as eu la bonne idée de grandir un peu. Tu te retournais et tu rampais, ce qui était passablement ridicule et me faisait passer pour une demoiselle pataude, mais bon, il a bien fallu faire avec ce que tu me donnais, et puis le ridicule ne tue pas, donc soit, j’ai rampé. Ce mode de déplacement était un peu fatigant, tu l’as compris à tes dépens, alors tu as fait un gros effort et tu as grandi encore un peu. J’ai senti que là il y avait un potentiel, d’abord je pouvais me déplacer avec les genoux et les bras, et je ne sais pas pourquoi, à cause de toi, tout le monde a cru que j’étais un animal à 4 pattes à l’époque. Ce truc, ça m’a contrariée alors je t’ai commandé de ne plus faire ça et d’essayer d’imiter ceux qui avaient proféré cette insulte. Et là miracle, tu as réussi à tenir (en chancelant un peu) presque droit en t’accrochant à la première chose que tu voyais (un pied de chaise, une jambe de papa, une table basse avec tout plein de jeux que je ne connaissais pas dessus). Et puis, tout content, tu as même décidé que tu allais te déplacer sans te tenir. J’étais tellement ravie que je nous ai inscrits à l’escalade pour la rentrée suivante, mais on n’a pas réussi à atteindre le placard avec les gâteaux.

A ce moment-là, on a quand même commencé à former une bonne équipe, toi et moi, globalement, on était plutôt raccord, en plus tu étais assez obéissant, et moi j’aimais bien commander alors l’harmonie était totale (on a d’ailleurs rapidement réussi l’ascension du placard à gâteaux, plus tard on est même allés jusqu’à l’ascension de la cachette à cadeaux de Noël). Donc globalement notre relation était très harmonieuse jusqu’à ce que mademoiselle cheville décide de taper sa crise et de faire une entorse à notre contrat tacite de respect mutuel. Là, te voyant recouvert de ce plâtre encombrant, j’ai réalisé que les choses n’allaient peut-être pas se passer aussi simplement que prévu entre nous. Que tu étais souvent très coopérant, mais que parfois, tu pouvais n’en faire qu’à ta tête.

Ces complications se sont d’ailleurs confirmées au collège lorsque tu as décidé de t’orner de deux demi-cercles au-dessus de mon ventre. Un moment, j’ai cru que c’était la mode de la saison, que tu t’étais acheté ça parce que tu voulais me faire passer un message comme quoi je jouais trop à des jeux de garçons comme la balle au mur ou le ping pong et que je devrais m’orner de bijoux et apprendre à faire la cuisine. Je m’étais trompée sur toute la ligne, tu as décidé de laisser pousser ces demi-balles. Là, comme vraiment je râlais, tu m’as (hélas) écoutée et tu les as laissées en l’état, format demi-abricots sans sirop. Bon, il a fallu s’habituer, d’autant que les mâles de mon entourage parlaient beaucoup de ça et du nouveau vêtement que je portais pour pas que ça tombe (enfin soi-disant parce que même sans ce « soutien-gorge », ça bougeait pas des masses). Donc me voilà avec toi format adulte, pas forcément très consciente de ce que ça veut dire, et nous continuons notre route.

Et là, pendant dix ans, tu t’amuses à t’élargir et à te désélargir, en fonction du nombre d’ascensions réussies vers la boîte à gâteaux. Moi je me sens plutôt bien quand tu te désélargis, et en même temps je me sens plutôt bien quand je sens la douceur des gâteaux et leur goût sucré. Je ne fais pas vraiment attention à toi, en me disant que ce n’est pas très sympa quand même, de te faire changer sans arrêt, au gré de mes humeurs. Et puis un jour, je découvre le sport. Pas comme à l’école où on était obligés de faire des galipettes (non non, pas celles-ci, des roulades si tu préfères) et du cheval d’arçon. Non, le sport où j’ai décidé de m’inscrire par moi-même, dans une salle municipale. Et non seulement tu as l’air content, mais moi aussi je trouve ça chouette, cette activité qu’on fait tous les deux. Et puis d’un coup j’apprends plein de trucs sur toi, que tu as des triceps, des ischio-jambiers, que tu réagis de telle manière à tel stimulus et de telle autre manière à telle autre sollicitation. Et toi tu es tout content parce que je m’intéresse enfin à toi.

De fil en aiguille,  comme je te connais mieux et que je t’écoute plus souvent, tu prends tes aises. Et parfois, c’est même toi qui te mets à me commander. Parce que tu prétends que là, tu as fait beaucoup d’efforts pour moi (comment ça je t’ai obligé à sortir 27 soirs de suite, tu avais pourtant l’air d’apprécier !) et que là, tu voudrais regarder la télévision affalé devant la télévision, juste toi et moi (et Borgen ou Love actually). Donc j’accepte les compromis, parce que c’est vrai que je ne t’ai pas trop demandé ton avis. Il m’arrive même de te le proposer sans que tu demandes (tu vois, je fais des progrès, et puis il faut avouer que moi aussi j’ai très envie de connaître la fin de la saison 3). Je ne sais pas pour toi, mais en tout cas, moi, j’ai l’impression qu’on a trouvé notre équilibre, toi et moi. Tu n’es pas parfait, moi non plus, et ça fonctionne bien comme ça. Parfois, tu m’impose une cure de purée de céleris, parfois je t’entraîne dans une cure de chocolat au riz. Parfois tu cognes dans ma tête pour que je m’allonge et que je te laisse en paix. Et parfois je ne t’écoute pas quand tu me dis que tu as une crampe. Et le plus souvent, on s’amuse bien, je crois qu’on a de grandes choses à faire ensemble.

Alors pour tous ces moments passés, pour toutes ces alertes que tu m’as données, pour tout ce que tu m’as permis de réaliser, merci mon corps.

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4 Réponses to “A cette partie de moi dont je parle si peu”

  1. doro 15 décembre 2013 à 20:18 #

    Ha bon le corps et la tête ne font qu’un ???!!! J’ai toujours eu du mal avec ça mais j’avoue que comme toi sur la nourriture on se retrouve!

    • plumechocolat 16 décembre 2013 à 00:20 #

      Idéalement, ils ne font qu’un ;-). Dans les faits, il y en a toujours un qui veut tirer la couverture à lui, ils sont joueurs, ces grands égos !!

  2. Olivier 14 décembre 2013 à 18:58 #

    Encore une idée originale qui me conforte dans l’idée que tu as un véritable talent de narratrice.

    Je note quand même un certain rapport à la nourriture, mais il semble que ton corps et toi ayez trouvé un terrain d’entente 😉

    • plumechocolat 15 décembre 2013 à 13:29 #

      Merci merci merci. Et il se pourrait que j’aime bien les douceurs culinaires oui, cela dit la soupe céleris-pommes, c’est pas mauvais au final 😉

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