De l’encre dans un jardin japonais

13 Jan

Chers lecteurs, ces derniers jours, mon rythme de publication intense s’est un peu ralenti. Rassurez-vous , je n’ai pas cessé d’écrire en 2014. J’étais juste en train d’écrire un récit un peu plus long, ma toute première nouvelle, dont je poste le début et dont vous trouverez le texte intégral à la suite. Bonne lecture, j’espère que cela vous plaira.

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C’était un après-midi d’été dans un jardin public. Pas un de ces microscopiques jardins qui veulent donner l’illusion d’un espace aéré au milieu du poumon encrassé de la ville. Un vrai jardin public, spacieux, avec deux vastes espaces verts bordés d’arbres, à la pelouse fraîchement tondue, séparés par un chemin de terre, et, au fond de l’un de ces deux espaces, un jardin japonais, où l’on se sentait comme coupé du monde.

Elle était là, dans ce jardin japonais, dans le coin le plus reculé, profitant de la douceur de l’ombre, un livre à la main. Elle prenait un air concentré, se plongeant toute entière dans la lecture, l’expression de son visage donnant l’impression qu’elle vivait réellement l’histoire. On pouvait tour à tour la voir sourire, puis froncer les sourcils, avant de s’apaiser, puis de re-sourire. Et d’un coup, invariablement, à chaque fois qu’elle tournait une page, sa tête se redressait et se tournait invariablement vers la gauche puis vers la droite, comme un rituel, avant de revenir de son axe et que ses yeux ne replongent dans l’histoire. En observant ce mouvement, on pensait au départ qu’elle guettait l’arrivée de quelqu’un. Mais cette gymnastique se faisait avec une telle précision et un regard si fixe que l’on en venait à s’interroger sur le sens de ce geste. Un étirement, une façon de se reconcentrer, ou bien en effet, un geste marquant la quête de l’arrivée d’une autre personne, rien ne permettait de le dire avec certitude.

Je ne sais ce qui à l’origine me fit m’arrêter à cet endroit précis où je la voyais jouer cette étrange chorégraphie cet après-midi-là. Je me souviens en plus qu’il me tardait alors de rentrer chez moi pour profiter de la douce quiétude de mon appartement à cette époque où pratiquement tous mes voisins étaient partis en vacances. Peut-être simplement la présence inhabituelle d’une personne dans ce coin du jardin toujours désert, qui rompait avec la configuration familière du lieu. Ou ces parents avec leur double poussette qui m’obligèrent à m’arrêter pour leur laisser le passage. Toujours est-il que je restai là à l’observer.

Alors qu’elle tournait la page pour la 7ème fois, une autre femme vint s’asseoir près d’elle, l’air désordonné, gesticulant de tous côtés. D’où je me trouvais, je ne parvenais à entendre environ qu’un mot sur cinq de ce que racontait la nouvelle arrivante, qui parlait avec autant de volubilité qu’elle s’agitait. Le contraste entre les deux femmes faisait ressortir encore plus fortement le mystère de mon inconnue. Oui, je l’appelle mon inconnue, parce que pour moi, elle était une véritable découverte. Je ne soupçonnais point jusqu’alors qu’il existât des femmes dont la seule façon d’être et de se mouvoir pouvait être fascinante. L’amie – parce que j’émis l’hypothèse qu’elle était une amie- fouillait frénétiquement dans un grand sac en toile à la recherche d’un objet qui s’avéra être un stylo comme ceux que nous avions à l’école primaire, lorsque nous apprenions à écrire munis de nos cahiers et buvards. Elle le tendit à ma lectrice et s’éclipsa, à grands renforts de gestes insistants pointant sa montre d’un côté, son téléphone portable de l’autre.

Je vis alors mon inconnue poser délicatement son livre sur l’herbe où elle était assise, et examiner le stylo avec une minutie et une délicatesse qui ne firent que renforcer mon attention et ma curiosité. Elle retira le capuchon, griffonna un trait sur le revers de sa main,  geste qui me renvoya là aussi des années en arrière, lorsque les filles se dessinaient des cœurs et des étoiles sur le poignet, puis plus tard lorsqu’elles se servaient de nos poignets pour inscrire leur numéro de téléphone, que nous pouvions ainsi brandir fièrement comme un trophée. Noyé dans mes souvenirs, je m’approchai d’elle sans même m’en rendre compte lorsque je vis une larme couler le long de sa joue. Troublé, je me figeai sur place, ne sachant comment réagir, et réalisant soudainement que je me trouvais à moins de dix mètres d’elle et juste dans son champ de vision. Elle ne tarda pas à remarquer sa présence, tandis que d’autres larmes perlaient, désormais des deux côtés de son visage. Là encore, elle me surprit, en me fixant droit dans les yeux, sans chercher à masquer son trouble. Comme hypnotisé, je me décidai à franchir ces quelques mètres, ayant l’impression de marcher sur une fine branche d’arbre suspendue au milieu d’une rivière, et je m’assis en face d’elle.

Je ne dis rien alors, entièrement concentré sur son regard, comme si nos yeux conversaient sans qu’aucun mot n’ait besoin d’être prononcé. Au bout d’un moment dont je ne saurais estimer la durée tant le temps paraissait suspendu, je vis sa gorge se serrer l’espace d’un instant, ne sachant si elle allait fondre en larmes ou s’apaiser. Elle se tourna alors, découvrant son sac duquel elle sortit un mouchoir de son sac toujours avec une grâce énigmatique, se moucha pudiquement, se cachant à moitié de moi, et continua à me tourner le dos, respirant lentement, retrouvant peu à peu tout son calme. Puis elle reprit sa position initiale et me regarda avec un air d’une rare douceur. Elle me tendit alors son livre, qui se révéla alors être un cahier sur lequel figuraient des histoires écrites ou dessinées à la plume, toutes sur une double page.

De l’encre dans un jardin japonais : récit complet

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2 Réponses to “De l’encre dans un jardin japonais”

  1. doro 16 janvier 2014 à 22:31 #

    Quelle plume…j’ai passé un moment hors du temps à flanner au fil de tes mots. Superbe

  2. Olivier 13 janvier 2014 à 15:00 #

    Je n’ai pas encore lu le récit entier, mais l’introduction me donne envie d’aller plus loin ! En d’autres termes, bravo ! Tu as un véritable talent. Et tant pis pour les grincheux et les jaloux qui ne jurent que par les cours d’écriture ;-))

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