Surtout ne riez pas

21 Jan
Crédits : photo-libre.fr

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Comme vous l’avez sans doute remarqué, ce blog a vocation à être pacifique. A ce sujet, il ne m’arrive que très rarement de céder à la facilité de la polémique. Sans être contre les conflits lorsqu’ils sont sains et aident à avancer, je ne saurais m’y engouffrer par plaisir. Ni foncer tête baissée pour commenter une actualité sans l’avoir un peu mûrie au préalable. Je réserve mes réactions à vif à mes voisins de bureau et aux réseaux sociaux.

Ce préalable posé, je m’apprête à faire une exception en traitant d’un sujet qui sera sans doute controversé. Celui du rire. Oui, nous aimons tous le rire, le valoriser, dire qu’il est important d’avoir sa séance d’abdos sans efforts quotidiennes. Seulement, rire tend à devenir de plus en plus complexe, dès lors que l’on n’est pas dans une sphère privée, exclusivement avec des personnes nous étant en tous points similaires, y compris sur le type d’humour qu’elles apprécient. Parce que, ne nous leurrons pas, mis à part Raymond Devos et quelques habiles amoureux des mots l’ayant précédé ou lui ayant succédé, on rit le plus souvent aux dépens d’autres personnes. Oui, c’est moche, et l’on s’en défendra tous, arguant que non, nous ne saurions pas sombrer dans le cliché sur les figures de la blonde ou du supporter de l’OM ou du PSG. Et pourtant, chacun à notre manière, nous nous laissons aller à l’hilarité devant ces blagues, malgré leur manque de finesse et d’impartialité.

Or, aujourd’hui, sous la pression des lobbies, il devient de plus en plus compliqué de pratiquer l’humour potache. Parce que ces plaisanteries lancées à la cantine à l’heure du déjeuner ou le soir au restaurant sont odieusement discriminantes. Donc il faut arrêter pour ne pas risquer de choquer l’un des convives ou l’une des personnes de la table d’à côté. Pas question de rigoler du look d’Eglantine parce que c’est sexiste, de la dégaine d’Hubert pour la même raison (je prie toutes les Eglantine et tous les Hubert qui me lisent de me pardonner pour le choix des prénoms qui ne doit qu’au hasard). Pas question non plus de faire une blague sur le ramadan, sur rosh hashana, sur Vishnou ou sur la trinité, parce que l’on est sur le terrain glissant des croyances personnelles. Evoquer la nationalité ou la régionalité d’une personne prête aussi à mésinterprétation. Ensuite, il faut éviter tout sentiment d’agressivité envers les gros, les maigres, les très petits et les très grands. Se moquer des partis politiques, même lorsqu’ils se couvrent de ridicule, est certes acceptable mais attention à ne pas trop entrer dans le domaine des visions qu’ils incarnent (ou essaient d’incarner). Une fois cette liste dressée, il devient quand même beaucoup plus compliqué de rire. Bon, il reste toujours le bon vieux truc du sexe (mais les blagues sur le sujet évitant tout cliché de genre sont peu nombreuses), l’art contemporain pour peu que l’on se trouve parmi les cols blancs, et les cols blancs pour peu que l’on se trouve en dehors de leur environnement.

Il est ainsi bien loin le temps des cerises et de l’insouciance, le seul espoir semble désormais une réincarnation de l’âme de Raymond Devos en chacun d’entre nous. Parce que Desproges malgré sa popularité est un affreux subversif qui aurait dû être emprisonné rien que pour une phrase comme « Si tu étais plus belle, je me serais déjà lassé. Tandis que là, je ne m’y suis pas encore habitué ». Bienvenue donc dans le monde du politiquement correct confinant à l’ennui maximum. Bientôt, il ne restera plus que l’alcool pour rigoler, mais avec interdiction de parler après avoir bu, pour éviter tout dérapage.

J’aimerais croire que je force le trait, mais les récentes réactions que j’ai pu observer sur Internet me conduisent tout de même à m’interroger sur l’avenir du « peut-on rire de tout ? ». A mon sens, on ne peut en effet pas plaisanter sur n’importe quoi. Dès lors dans un premier temps que l’intention sous-jacente d’une blague est de blesser ou de heurter sciemment une personne ou un groupe, alors nous ne sommes pas dans l’humour. Le respect est et restera toujours fondamental, y compris dans la légèreté des soirées bien arrosées.

En revanche, à titre personnel, je m’insurge contre la censure a priori de tous les sujets qui viennent d’être évoqués et certainement d’autres. D’abord, parce que rire est sain, comme évoqué précédemment, et que le rire, qu’on le veuille ou non, conduit souvent à exacerber une caractéristique humaine, animale ou matérielle pour la rendre comique aux yeux des autres. Y compris l’une des siennes, parce qu’il est bon de savoir rire de ses propres défauts ou imperfections. Ensuite parce que le rire, pour grossier que soit le trait brossé sur l’objet ou le sujet choisi, incite à la réflexion de manière dédramatisée. Lorsque, dans un one-man-show, le comédien singe les femmes demandant toutes les 3 secondes à leur homme s’il les aime et si elles ne sont pas trop grosses, le public féminin hue et s’insurge sur le moment. Mais certaines vont en effet réfléchir sur le besoin de réassurance qui les fait devenir chiantes à force de demander des preuves d’amour (toute ressemblance avec une personne existant dans la réalité serait purement fortuite). De la même manière, une humoriste déjantée mettant l’accent sur le caractère bougon de l’homme contrarié de qui il est impossible de tirer une phrase pendant des heures sur le motif de son mutisme (toute ressemblance bla bla bla etc.) conduira peut-être celui-ci à sortir de sa torpeur lorsque notre incapacité à nous extasier devant ses talents de bricoleur (en fait un remplacement d’ampoule) l’aura blessé. Mais voilà que, honte à moi, pour illustrer mon propos, j’ai eu recours à des clichés. Je prie le comité de validation de l’humour autorisé d’être clément à mon égard, je ne suis hélas qu’une néo-conservatrice n’assumant pas assez sa féminité pour montrer sa rébellion contre l’oppression en brûlant sa précieuse robe Kenzo valant un mois de salaire (ndlr : l’auteur est une menteuse, elle n’a pas de robe Kenzo).

Donc l’humour permet de faire passer subtilement certaines réflexions, il donne parfois l’occasion de s’interroger individuellement et collectivement sur nos comportements et la manière dont ils sont perçus. A ce titre, et je souhaitais aussi souligner ce point, l’humour est sain en ce qu’il permet à celui qui prend la parole de libérer certains de ses préjugés sans amorcer une bombe ou créer un pugilat. Parce que oui, nous avons tous des préjugés, arrêtons de jouer les esprits effarouchés dès lors que l’on ose nous attribuer une once de pensée caricaturale sur les vieux / les auvergnats / les vénézuéliens ou les accordéonistes du métro parisien. La plaisanterie est souvent le moyen le plus simple (pour peu, là encore, qu’elle ne soit pas polluée par la haine de l’autre) de libérer ces préjugés, qui, trop intériorisés et retenus, risqueraient de se fossiliser et de se transformer en rejet des différences que l’on aime moquer. Certains objecteront que les propos tenus peuvent se diffuser et faire effet boule de neige. Le risque existe sans doute si la personne est passée au-delà de la représentation pour être dans la dépréciation. Il peut même aussi se matérialiser sur un terreau fertile. Il reste tout de même limité, les blagues étant tout de même prises avec recul pour l’immense majorité des gens. Et puis, comme cela transparaissait dans mon exemple précédent, le fait de demeurer libre de ses sujets de plaisanteries peut aussi éclairer les autres sur ce qu’ils dégagent par leur façon d’être et de s’exprimer, et il est bien plus agréable de s’y confronter les zygomatiques en action que dans la violence de quelqu’un lâchant d’un coup maladroitement tout ce qu’il a sur le coeur.

Je vous laisse désormais la parole, mais non sans vous inviter à réfléchir au vide qui serait le nôtre si l’on n’avait pas laissé place à l’humour d’Oscar Wilde, du Bébète Show, des Guignols de l’Info, de Molière, de Wilkie Collins, de Maupassant et des membres de la Cocoe de Desproges.

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3 Réponses to “Surtout ne riez pas”

  1. cambridgefroggie 22 janvier 2014 à 22:54 #

    Comme dirait l’ami Desproges, « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde » … que les sexistes rient des blagues sexistes, idem pour les racistes, etc etc. Les blagueurs de mauvais goût ne changent pas l’opinion publique, ils se décrédibilisent eux-mêmes auprès des gens de bon sens … rien ne sert donc de censurer l’humour, quoi qu’en disent les tenants du politiquement correct.
    Bon article! 🙂

  2. Olivier 21 janvier 2014 à 21:05 #

    Tout à fait vrai.
    Personnellement je pense qu’on peut rire de tout, la seule condition pour cela est d’accepter qu’un autre rie de soi …

    • doro 23 janvier 2014 à 20:57 #

      Je suis tout à fait d’accord avec vous Olivier!
      Très bon article miss.

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