Les enfants des autres

30 Jan

Nancy (66)

A nouvelle année nouveaux défis, je me permets ces temps-ci d’esquisser une ébauche de début d’approche de sujets non entièrement consensuels. Et parmi ces sujets, il en est un que l’on ne peut habituellement pas aborder sans casser des œufs, celui des enfants des autres (étant une grande amatrice d’omelette au fromage, j’ose donc l’impensable ce soir). Naturellement, je ne suis tout de même pas devenue kamikaze au point de parler des neveux et nièces, sujet tabou entre tous.

Je me contenterai donc de parler des enfants des amis. Parce que, comme certaines personnes visiblement mal intentionnées le soulignent épisodiquement, les années se succèdent, et avec elles, un nombre croissant de mes sympathiques camarades se découvre une vocation parentale. Ce qui me réjouit sincèrement pour eux (et accessoirement pour ma retraite, aheum, je crois que j’ai pensé trop fort). Cette nouvelle situation se passe heureusement fort bien dans de très nombreux cas, et je ne peux que féliciter les amis concernés pour savoir éviter les questions et moments qui fâchent. Là, le lecteur lambda sent qu’il y a un hic, et en effet, il se trouve que j’ai communiqué l’adresse de mon espace d’écriture à des personnes qui me sont proches et dont le comportement sera donc considéré pour le reste de ce billet comme exemplaire (je sais que ces personnes ont assez d’humour et de bon sens pour jouer le jeu, merci à elles). Cela dit, il arrive que je me retrouve en compagnie de copains ou copines un peu moins proches et que tout ne se déroule pas aussi admirablement que possible.

Commençons par le commencement, le stade du nouveau-né. Dans un délai d’un à trois jours après la naissance, me voici donc avertie de l’arrivée d’un nouveau petit sur la planète. Le plus souvent accompagné d’une photo prise depuis un portable à la clinique ou à l’hôpital, avec un cadrage qui parfois aurait posé question à Picasso lui-même du bébé moins d’une heure après sa sortie héroïque du ventre de sa mère. Je ne sais pas si vous réalisez d’ailleurs que ceci équivaut à photographier un coureur en sueur à la fin de son premier semi-marathon, donc que l’image sera difficilement flatteuse. Recevant ce message par mail, mms ou souris voyageuse, me voilà en général confrontée au difficile exercice du commentaire. Naturellement, il est difficile de dire au jeune père et/ou à la jeune mère qu’une reconversion en photographe portraitiste est inenvisageable. Et que compte tenu du peu d’éléments à ma disposition, je ne saurais m’aventurer à exprimer le moindre commentaire positif ou négatif sur le physique de l’enfant. Parfois, j’ai la chance d’être sauvée par le prénom, qui constitue un excellent échappatoire lorsqu’il est bien choisi. Hélas, il se trouve que dans certains cas, mes doutes sur le degré de mignonnitude du 152ème plus beau tétard du monde que j’ai contemplé ces dix dernières années ne puissent être mis de côté au profit d’un commentaire élogieux sur le choix de « John-Aristophane », « Belinda », « Gervais » (comme le carré frais ?) ou « Thapenade » (toute référence à la tartine étant proscrite). Dans ces moments d’extrême solitude, redoutant tout commentaire, je tente un « sincères félicitations, la joie se lit sur vos visages et dans votre message, c’est fantastique ». 90% du temps, ça passe. Dans les 10% de cas restants, il faut savoir prendre son parti d’une mauvaise réaction (et puis le choix de Thapenade semble montrer que des gens capables d’une telle cruauté envers leur progéniture n’auraient jamais pu compter parmi vos amis les plus proches).

Vient ensuite naturellement le moment où, bébé ayant un peu grandi et appris à faire des nuits de 6 heures consécutives, les parents qui n’osaient plus se montrer sont heureux de vous recevoir pour vous permettre de faire connaissance avec le bout de chou. En général, selon votre degré de proximité, cela peut mettre de deux à six mois (à l’exception notable de vos plus proches amis que vous allez voir à la clinique ou dans la semaine de leur retour). Voire un peu plus si vous êtes Parisien. Personnellement, j’ai la chance de trouver la majorité des bébés mignons et attachants. Mais parfois, je me retrouve face à un enfant qui n’est pas beau. Et c’est généralement là que vient LA question que tout visiteur redoute : « N’est-ce pas qu’il/elle est magnifique ? ». Là, finis les sentiers de traverse sur le dynamisme, les grands yeux ou la sociabilité du petiot, et pourtant, j’ai personnellement pour principe de ne pas mentir sur une question directe. J’ai donc travaillé à différentes stratégies de sauvetage, gentiment je vous en livre deux (je garde les autres sous le coude tout de même). La première, dite du rapprochement, est de comparer l’enfant à un autre, sur le mode « il / elle ressemble comme 2 gouttes d’eau à machin ou machine au même âge (avec machin ou machine = de préférence un de vos neveux ou nièces ou l’enfant d’un ami proche, et à la seule condition que vous n’ayez pas dit que machin/machine n’était pas beau à 3-4 mois). Deuxième stratégie, celle de la révélation soudaine sur une de vos connaissances communes : pour que cela fonctionne, il faut déjà avoir pensé à cette révélation en amont de votre visite, et ensuite ne surtout pas laisser vos amis poser la question en entier, dès que les bases en sont posées, hop, coupez court. Là aussi, neuf fois sur dix, la question ne reviendra pas sur le tapis.

Mais voilà que le petit grandit et atteint ce stade, entre 8 et 10 mois, qui correspond à l’âge ingrat du bébé, celui, où il est devenu glouton sans arriver encore à se mouvoir. Résultat, il ou elle ressemble à une petite boule pataude avec de grosses joues qui se meut maladroitement. Bien sûr, les parents s’extasient et l’encouragent dans toutes ses tentatives de se tourner sur le ventre ou de ramper vers la table basse (ce pour quoi ils l’engueuleront quelques mois plus tard quand il ou elle se mettra debout et renversera tous leurs bibelots qui y sont posés). Les parents attendent alors que vous éprouviez le même enthousiasme qu’eux. Seulement, rien à faire, peut-être que le jour où il s’agit de son propre mini-tonneau, nous perdons tous en lucidité, seulement quand on est extérieur, ben ça nous fait le même effet qu’un ado boutonneux, on le trouvait mimi avant, on sait qu’il sera de nouveau au top à notre prochaine visite, mais là, on n’est pas dans le trip. C’est en général à cette époque que, ne parvenant pas toujours à masquer totalement notre scepticisme, l’on a le droit à des réflexions piquantes lorsque l’on n’a pas d’enfant soi-même sur notre incapacité à nous attendrir ou sur notre horloge biologique qu’il serait temps de regarder (ou pire, sur notre vie amoureuse en général si elle ne sied pas à la représentation de l’idéal de la copine, parce que les copains se mêlent heureusement moins de ça). Et que l’on entend aussi ce long plaidoyer sur la satisfaction incommensurable que procure bébé (laquelle peut suivre une longue diatribe sur la course contre la montre entre le boulot et la nourrice et le regret des soirées cinéma à deux). J’implore donc les parents qui n’ont pas encore pris conscience de leur maladresse de ne pas trop ennuyer les amis qui ont la gentillesse de consacrer 2 heures de trajet aller-retour pour aller leur rendre visite de ne pas gâcher ce moment en attendant de notre part plus que un ou deux gouzi-areu et compliments sur le sourire du mini-monsieur ou de la mini-madame.

Faisons un bond en avant de géant dans la vie des mini-nous pour aller directement vers les 2 ans, quand l’enfant non seulement marche, mais en plus baragouine un langage se rapprochant plus ou moins de la langue de Diderot et Montherlant. Il faut avouer que cet âge est assez rigolo parce qu’un enfant mobile, surtout s’il est un peu tonique, peut nous entraîner dans son univers et dans ses jeux. Néanmoins, il est nécessaire de faire preuve d’indulgence avec l’adulte que nous sommes. Parce que certes, nous parlons toute la journée un langage intraduisible du type « hey mec, t’as noté quoi pour le switch du bullet point 1 vers le pop-up 2 dans ta propale ? Et l’dingo, il avait pas highlighté un item (prononcez ayetème) pendant le brief ? ». Pour autant, nous ne disposons pas des codes nous permettant de traduire « ola » par « coca-cola », ni « va ché ture » par « auriez-vous l’amabilité d’aller me chercher ma petite voiture ? ». A défaut d’un lexique complet, il peut donc être judicieux de ne pas nous lâcher dans le vide avec un bambin qui est facilement contrarié lorsque l’on ne semble pas comprendre à sa requête et par conséquent lorsqu’on n’y accède pas. A ce propos, les brailleurs qui crient à la mort dès que maman s’éloigne ne sont pas attendrissants par l’affection témoignée à la figure maternelle, ils sont juste brailleurs. Et il est temps de les sevrer ou ça va vite devenir infernal.

Passé le cap des 3 ans et cet atroce âge des pourquoi (je ne ferai pas l’affront de demander aux parents pourquoi à cet âge-là, quand l’enfant commence sa série de pourquoi et que nous sommes là, ils s’éclipsent discrètement en nous laissant « faire mieux connaissance » avec l’interrogateur), pour peu que l’on apprécie les enfants, le degré de plaisir ou de déplaisir ressenti en leur présence dépend le plus souvent de la capacité des parents à en faire des êtres à la fois épanouis et civilisés (ce qui est un sacré défi). C’est à partir de ce moment-là que la gestion de la relation cesse d’être entre nous et la petite tête brune / blonde / rousse / châtain pour se recentrer sur nos copains d’origine, le papa et la maman. Qui inévitablement auront changé du fait de l’arrivée du petit être en train de grandir. Mais voilà, pour ma part je vis seule et sans marmot angelot, je ne comprends donc rien à rien, et je ne peux pas me permettre d’essayer, lors d’un goûter avec des jeunes mères, de dire que le bilan de la première année de la Banque Publique d’Investissement m’intéresse davantage que les histoires de modification de l’inclinaison des os du bassin après l’accouchement ou que la comparaison entre les modèles Z4V et Z4W des poussettes McLaren. Je comprends que l’on se réjouisse de son nouveau rôle, mais est-ce vraiment une raison pour laisser au placard l’intérêt pour des sujets de fond comme le vase en porcelaine de Sèvres qui trône sur le bureau de Ségolène, et qu’une certaine V du journal Ripa-Jeu&Set aurait failli briser ? Autre gros problème, celui de la présence de l’enfant sur Facebook. Si l’on oublie même le principe d’exhiber des photos de mineurs n’ayant pas donné leur autorisation par centaines sur un site public qui les archive sans réelle transparence sur l’usage pouvant en être fait, sérieusement, il y a des jours d’été où ma homepage ressemble à un magazine féminin des années 50 qui auraient pu se nommer « Maman et Bébé mode d’emploi ». Une mise au point s’impose donc. Personnellement, le fait qu’un petit de 5 ans ait avalé ou non sa purée, qu’il ait perdu sa première dent, qu’il ait mangé de la terre ou fait son premier pâté de sable ne m’intéresse pas. Pas plus que de savoir que son premier brossage de dents a été épique ni qu’il s’est battu avec un grand au square. J’ai toujours eu la décence de ne pas publier sur le réseau social mon mémo pour racheter du dentifrice ni ma tentative ratée de recoller les éléments de ma boucle d’oreille, parce que ça aussi, tout le monde s’en fout. Donc si cela a un réel intérêt pour le papa ou la maman, qu’ils le notent dans un carnet pour s’en amuser dans dix ans. Enfin, dernier point à souligner, celui de la vantardise. Maxime a été 2ème (sur cinq) à son concours de première année d’escrime, Julie dessine mieux à 9 ans que moi à mon âge (ce qui n’est pas si difficile), Pierre connaît toutes ses tables de multiplications à 6 ans ¼, tout ça c’est très bien, mais quel est le but ? Que l’on crie au génie ? Que l’on se sente inférieur si on a soi-même des enfants ? Peu importe, laissez donc vos amis se faire leur propre avis sur Maxime, Julie et Pierre et réciproquement.

J’aurais pu continuer longtemps, jusqu’à l’adolescence ou même au-delà, mais pour l’instant, mes amis ont encore de jeunes petits à élever, je me réserve donc la possibilité de reprendre dans cinq ou six ans. Et sur ce, il est affreusement tard, les enfants sont couchés let’s sleep party !!

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4 Réponses to “Les enfants des autres”

  1. doume 18 avril 2014 à 17:51 #

    Mais un bébé d’à peine quelques mois qui met son visage dans ton cou, c’est tellement doux …

  2. jozqbggfxi@hotmail.com 27 février 2014 à 15:01 #

    une analyse très pertinente, comme toujours

  3. Annamoon 25 février 2014 à 10:12 #

    Pour une adulte tu décris pas trop mal les bébés… Si je te montre une photo de moi tu le diras donc sincèrement comment tu me trouves alors ?
    Bises
    Alice

    • plumechocolat 25 février 2014 à 10:41 #

      Bien sûr que je serai sincère ;-). Et puis déjà tu as un sacré caractère et tu es fan de cococat, c’est des qualités que j’apprécie.
      Bises

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