Parlez-vous business ?

4 Mar

business

Chers lecteurs, vous avez sûrement, à un moment ou à un autre, discuté avec vos proches, des générations Y, Z et PSP qui ne savent plus écrire correctement et manient le langage sms avec la même dextérité du pouce et de l’index qu’autrefois Voltaire mettait dans sa plume pour faire se succéder les alexandrins. Et de ce fait, vous avez exprimé vos regrets de voir se perdre cette douce mélodie des vers en douze pieds (en non pas des douze verres à pieds) que le 17ème et le 18ème siècle ont vu fleurir au profit de messages d’une très rare concision tels que « tkt j’t’m » (rassurez-vous ma douce, malgré mes longs silences, je pense bien à vous et implore votre clémence) ou « g pa f1 g fé 1 mcdo » (Par l’appel d’un burger je me suis fait tenter, aussi suis-je désormais parfaitement sustenté). Et pourtant, sans s’en rendre compte, les générations V, W et X, ont instigué de leur propre chef un langage tout aussi inintelligible et critiquable, qui n’a de cesse de s’enrichir de nouveaux termes de plus en plus invraisemblables : le business language (en français : le vocabulaire des affaires).

Force est en effet de constater que nous sommes en pleine mondialisation, et que, pour montrer que vous n’êtes pas du genre totalement hors du coup has been, les actifs qui sont aux commandes aujourd’hui ont entériné l’usage de termes franglais, leur permettant de se donner une image moderne et tournée vers l’avenir, permettant de masquer partiellement leurs lacunes dans la langue de Shakespeare (lequel n’est pas beaucoup mieux traité par ses congénères que ne l’est Voltaire ici, soit dit en passant). Donc, il a fallu s’adapter, et l’un des premiers changements opérés a été de transformer les « encadrants » en « managers ». Heureusement, et en cela nous sommes tous rassurés, de la génération L à la génération Z, un manager, tout comme l’était l’encadrant, est toujours un chef, donc la plupart du temps un sale con. Mais pour se mettre au goût du jour, mieux vaut dire « jerk » ou « asshole », ou « fucking son of a bitch » (être mère de manager n’est pas une sinécure, sachez-le).

Naturellement, en changeant le nom du chef d’équipe, il a également fallu changer le nom de ceux qui étaient situés hiérarchiquement au-dessus de lui, à savoir les dirigeants de la boîte (parce que oui, le terme d’entreprise n’a plus cours, désormais, nous sommes tous des playmobils qui allons bien sagement passer nos journées dans une boîte). Il se trouve que là, deux écoles cohabitent : la frange franchouillarde majoritaire où l’on emploi les acronymes français de CoDir (Comité de Direction) et de ComEx (Comité Exécutif), et la faction anglophone des groupes internationaux où  l’on parle de Management Committee et d’Executive Commitee (Non, pas « comme E.T. », malgré l’aspect extra-terrestre qu’ont parfois les réunions entre ces personnes). Dans les deux cas, ces instances vitales pour l’entreprise réunissent les membres de l’organisation ayant un titre sur leur carte de visite qui en impose à n’importe qui, y compris à eux-mêmes pour pérorer et boire du café à l’œil préparé par la plus douée en café des assistantes de direction de la boîte discuter des orientations stratégiques de l’entreprise ou du groupe. Parce que oui, dès lors qu’il s’agit de choses sérieuses, on en revient malgré tout à des termes bien de chez nous : ainsi, le terme d’orientations stratégiques est souvent employé pour masquer l’absence de stratégie en fixant des idées générales montrant qu’on a tout de même une vague idée de vers où le bateau vogue. Ces orientations sont ensuite déclinées en « plans d’actions opérationnels », soit un terme souvent fumeux pour désigner tout bêtement des mesures concrètes telles que dire au salarié que son travail est bon quand il a bien travaillé (ne vous moquez pas, cette proposition a probablement fait l’objet de 3 « meetings » de la « task force » mise en place pour répondre à l’axe stratégique « apporter plus de reconnaissance aux salariés »). Ou faire venir un gars de l’informatique pendant une heure pour lui expliquer comment fonctionne le nouveau logiciel (task force « accompagnement du changement »).

Mais dans une entreprise, il se trouve que l’objectif est tout de même de produire. Pas juste de réfléchir à comment produire. Dans le but d’obtenir un bon ROI (Return On Investment, en gros un bon indice de rentabilité des fonds investis). Pour cela, il faut donc s’assurer de pouvoir vendre. Ce qui passe pour un certain nombre d’entreprises par la rédaction d’une « propale » (comprenez proposition commerciale) document souvent soporifique contenant des dizaines de pages de discours verbeux sur les savoir-faire réels ou inventés de la boîte pour répondre aux « specs » (spécifications techniques) du cahier des charges. Alors qu’en réalité, on sait que les personnes qui reçoivent ces documents vont droit à la page de calendrier et de prix et lisent en diagonale le reste, juste pour s’assurer que celui qu’elle choisira n’est pas en réalité une grenouille voulant se faire plus grosse que le bœuf et n’ayant pas les moyens d’assurer ce qu’elle prétend pouvoir faire. Autrement dit qu’elle n’est pas « sous-dimensionnée ». Lorsque la boîte n’est pas sous-traitante, donc ne dépend pas des cahiers des charges des autres, c’est à elle de trouver des idées géniales que les autres auront envie d’acheter. Pour cela, il est nécessaire de « brainstormer », façon habile pour ceux qui n’ont pas d’idées de profiter de la créativité des autres.

Une fois le « deal » conclu grâce à votre magnifique propale ou le projet Toutouyoutou  lancé (oui, il est important de donner des noms aux projets, si possible grotesques, sinon ce serait tout de même moins drôle), il est nécessaire de « staffer » l’équipe (oui c’est un pléonasme) qui va réaliser ce beau projet. En tenant compte des « skills » (mélange d’aptitudes et de compétences) de chacun et en vérifiant bien qu’ils « matchent » entre eux. Et si possible en évitant de faire se confronter deux égos, qui eux, seront très certainement surdimensionnés, quitte à « switcher » (intervertir) avec un autre salarié qui lui travaille sur le dossier Calordobrasil. Naturellement, tout cela est bien plus rigolo quand on travaille dans un groupe, que les gens se trouvent donc sur plusieurs sites, et que l’on fait des points par « conf-call » (conférence téléphonique) ou par « visio » (vidéo-conférence). Ces « meetings » réguliers permettent, grâce à un ordre du jour habilement pensé de « checker » l’avancement de chacun et de distribuer des bons points et des mauvais points. Si tout le monde est sur le même site, le principe est le même, la différence est juste que cela se fait autour d’une table, et que les gens sont contraints de se parler en se regardant droit dans les yeux (straight in the eyes, excusez-moi pour cette phrase ne contenant que des mots normaux).

Après quelques jours, semaines ou mois, où chacun a fini par suer e-mails et tableaux Excel, y compris les glandeurs moins coopératifs, Toutouyoutou est fin prêt à être lancé dans tous les magasins de bricolage de la région ou Calordebrasil à être montré et livré à l’acheteur. L’occasion pour l’équipe com’ de lancer une grande campagne « cross-canal » (mêlant plusieurs supports par exemple radio + affichage ou télévision + internet) annoncée « en amont » aux journalistes certainement passionnés par la chose révolutionnaire qui a été conçue, à l’aide d’un CP (communiqué de presse, soit feuillet d’une à deux pages tentant de rendre sexy un nouveau système de barillet pour les serrures) mémorable enfilant les figures de styles comme on enfile les perles sur le collier de Nadine de Rotschild. Pour célébrer cela, rien de tel qu’une bonne journée de « team building », qui, en version soft consiste en une matinée de pseudo travail suivie pour la récompense d’une balade ou d’une visite de musée et d’une soirée spectacle et en version hard en une matinée de vrai travail suivie d’une compétition sportive en maillot de bain où tous ceux qui ont carburé à la pizza ces dernières semaines et renoncé au sport depuis 3 ans ont envie de chialer mais se retiennent en se disant que machin ou machine peine encore plus qu’eux (si vous êtes un jour responsable de la conception d’un tel événement, préférez la version soft). Cette journée est bien entendu l’occasion de se remotiver pour la suite. Parce qu’une « success story » ne saurait se bâtir sur une seule réussite.

Enjoy this moment, dès demain, nous vous rappellerons que le client est ROI.

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7 Réponses to “Parlez-vous business ?”

  1. phylloscopus 5 mars 2014 à 12:25 #

    Je ne risquerai qu’une remarque à ce lumineux exposé: le franglais ne sert pas qu’à masquer les lacunes du locuteur concernant la langue de Shakespeare, mais aussi, hélas, dans sa propre langue maternelle.

  2. Asp Explorer 5 mars 2014 à 00:06 #

    Pour travailler dans une entreprise tellement grande que de là où je suis, je n’ai aucune espèce de visibilité sur les produits qu’on vend aux clients, je puis dire que le franglais est encore un moindre mal de la novlangue. Au moins, quand on vous parle de task force, on comprend intuitivement qu’il s’agit de jargon corporate à la con. Le faux-français est bien pire, puisqu’on a l’impression que c’est du français. Ça ressemble à du français, techniquement c’en est, sauf que les mots ne recouvrent plus le sens habituel. J’ai eu récemment une stagiaire à qui j’ai dû expliquer, un peu désolé, qu’une « ressource », en fait, c’était un mec. Evidemment, le pire, c’est l’ubiquitaire « projet », que Frank Lepage avait si bien démonté dans une de ses conférences gesticulées.

    • plumechocolat 5 mars 2014 à 00:34 #

      Le stagiaire est d’ailleurs une excellente ressource puisqu’on peut le faire travailler 200 heures par mois pour la modique somme de 436€ + 50% du prix de sa carte de transport en lui faisant miroiter un CDI, ce qui est imbattable niveau compétitivité, même en Chine. Je dois en effet reconnaître que je n’ai pas pu être exhaustive tant la richesse de ce langage est grande. Et que les faux termes français que je connais sont trop spécifiques à mon métier pour parler au plus grand nombre, d’où mon silence à se sujet. Je note au passage cette sympathique invitation à me renseigner sur Frank Lepage.

      • Asp Explorer 5 mars 2014 à 22:46 #

        Chez nous elle est en alternance à quelque chose comme 1000€/mois.

        Pour ce qui est de Frank Lepage, voir ses vidéos sur YT, une sur l’Education Nationale et l’autre sur le Ministère de la Culture (c’est un gauchiste intelligent).

        C’est quand même deux plombes de spectacle la vidéo…

        • plumechocolat 6 mars 2014 à 00:12 #

          Si maintenant, on n’exploite même plus les stagiaires en bonne et due forme, je n’ai même plus les mots pour exprimer ma consternation. Ils ne savent déjà probablement plus ce qu’est un fax, tout juste ce qu’est un scanner, ont accès à l' »espace détente » où chacun fait son café tout seul et tutoient tout le monde parce que dans un excès de coolitude, ça ne se fait plus de vouvoyer son N+1, on lui dit « b’jour chef » avec une insolence irrévérencieuse. Tout fout le camp, vraiment, quelle tristesse.

          Merci également pour les vidéos, je regarde ça dès que j’ai 5h 9 minutes et 51 secondes devant moi. Ça risque de prendre un peu de temps 😉

          • Asp Explorer 6 mars 2014 à 00:25 #

            Le principe, c’est qu’il faut pas commencer à regarder ça à 10h du soir sinon on se couche à des heures de chacal.

            • plumechocolat 6 mars 2014 à 11:57 #

              Merci aussi pour cette utile information sur les habitudes diurnes des chacals 😉

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