A Nu

9 Mar

A Paris, l’offre théâtrale est riche et il est facile de trouver chaussure à son pied, si je peux m’exprimer ainsi, que l’on ait envie de rire ou de pleurer, de laisser son cerveau au vestiaire ou au contraire de l’utiliser. Du coup, il m’arrive parfois d’oublier que le spectacle vivant est aussi un lieu d’engagement. Et parfois de paris audacieux. En adaptant le téléfilm Strip Search, écrit par Tom Fontana (scénariste de Oz) et réalisé par Sidney Lumet, Marc Saez a fait un pari audacieux : celui de montrer la torture sur les planches. En prenant d’un côté une occidentale arrêtée sans accusation pour être interrogée par un officier en Chine (Véronique Piccioto et Anatole Thibaut), et de l’autre un homme de type arabe détenu et questionné exactement de la même manière aux Etats-Unis par une femme (Helmi Dridi et Pascale Denizane).

Nous voyons donc ces deux duos détenu-interrogateur alterner sur le plateau. La personne arrêtée se montrant d’abord incrédule. Puis cherchant à se défendre. A appeler un avocat. Seulement, dans la situation qui est montrée ici, le fait de ne pas être accusé fait que les citoyens arbitrairement arrêtés par la police sont hors droit et ne peuvent donc être défendus ni appeler quiconque. C’est cette situation d’isolement qui va conduire les deux protagonistes soupçonnés à peu à peu se résigner à leur sort. Jusqu’à se retrouver physiquement mis à nu (d’où le titre de la pièce, et la performance des acteurs est remarquable compte tenu de l’engagement demandé). Et soumis à un travail de sape mental et moral destiné à recueillir les aveux attendus.

Il est difficile de trouver les mots pour réellement décrire la force qui se dégage de cette pièce. D’abord des dialogues et de la mise en scène. Parce que pendant la première partie, on observe côté chinois comme côté américain, la même scène strictement, avec les mêmes dialogues au mot près. Et pourtant, la personnalité des 4 protagonistes fait que l’impression produite n’est absolument plus la même. Et puis progressivement, le rythme des alternances s’accélère jusqu’à ce que les 4 personnages soient présents sur le plateau en même temps et que les deux interrogatoires se croisent l’un l’autre sur le plan scénique. Jusqu’à aboutir à la minute finale de la révélation ou non par les non accusés de leur implication. Ensuite, parce que la perception de ce qui se passe diffère forcément sensiblement d’un spectateur à l’autre. Selon son niveau de connaissance historique. Selon aussi son imaginaire sur la culpabilité possible ou impossible de ces deux détenus présumés criminels sans preuve réelle et sérieuse. Et puis parce que les rôles des interrogateurs participent pleinement de ce que l’on se met à croire ou non. Parce que malgré leur inflexibilité et leur obéissance sans faille aux ordres, ils ont tous les deux une part d’humanité qu’ils vont révéler à leurs victimes. Et bien qu’habillés physiquement, les comédiens ont très certainement dû mettre à nu une partie d’eux-mêmes pour trouver comment incarner ces officiers. Enfin, la dureté de ce qui se joue là est forcément ressentie différemment par chaque acteur du public (parce que l’on ne peut voir une telle pièce en étant passif).

Alors que j’avais des craintes de me confronter à ce sujet complexe, à la violence physique et morale de cette pièce, j’ai été totalement prise, voire même absorbée par cette histoire, par la prestation vraiment marquante des interprètes, par les questions auxquelles renvoie cette histoire. J’ai également eu la chance que la représentation soit suivie d’un débat avec les acteurs, le metteur en scène, et deux membres de la Ligue des Droits de l’Homme, qui a encore enrichi le ressenti que j’avais. Je tiens ainsi à féliciter très chaleureusement toute l’équipe d’avoir osé monter un tel projet. Aujourd’hui, j’étais bien vêtue, mais j’ai pris une claque (positive) en assistant à cette mise à nu de la torture. Preuve qu’il est bon de prendre des risques de temps à autre.

Plus d’infos :

  • A nu, jusqu’au 20 avril 2014, du mercredi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h
  • Vingtième Théâtre, 7 rue des Plâtrières, 75020 Paris
  • http://a-nu.jimdo.com/
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2 Réponses to “A Nu”

  1. Vincent Paris 18 avril 2014 à 23:23 #

    Pourquoi n’y a-t-il aucun commentaire publié ?
    Cette pièce, que j’ai vue au Vingtième Théâtre début avril, mérite pourtant que l’on sorte de son silence pour s’exprimer. Sinon, à quoi bon représenter une telle pièce ?…

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