Face à la misère

26 Avr

 article misère

J’ai hésité quelque temps avant d’écrire ce billet. Parce que le sujet est compliqué. Parce que je n’ai aucune connaissance empirique, théorique, historique sur ce qu’est la misère. Parce que je n’ai pas de solutions non plus. Et puis j’ai décidé de l’écrire. Précisément parce que je n’ai ni connaissances ni solutions. Juste des ressentis, des questions, des ambivalences, de la colère, de la peur, de l’espoir, plein de sentiments mêlés face à ce que j’appellerai ici la misère. Celle que l’on voit tous les jours et qui dure, et contre laquelle, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, aucune action n’existe, ou des actions insuffisantes. Je ne parlerai donc pas des favelas de Rio ni des enfants qui travaillent dans les usines textiles du Pakistan, ni des drames de l’Afrique. Non pas que les gens concernés ne méritent pas plus d’attention, mais parce que je ne les vois pas tous les jours.

En revanche, tous les jours, je vois la misère, la vraie, à la fois de près et de loin. De près parce que je travaille dans un quartier où elle est prégnante, visible partout. De loin parce que je ne fais que passer. Je sors du métro, je marche ou je prends le bus, je rentre dans l’immeuble où se trouve mon bureau et je fais le trajet inverse le soir. En dehors de ces quelques minutes quotidiennes, je vis dans un univers beaucoup plus protégé. Non pas que tout y soit merveilleux et rutilant, mais les difficultés ou imperfections ne sont ni de même nature ni comparables.

Avant de travailler là, j’avais vu des SDF bien sûr, comme tout le monde, écris-je à contrecœur parce que, bien sûr, dans un monde idéal, personne ne vivrait dans la rue en noyant sa solitude dans l’alcool. Et puis j’avais vu ça et là des difficultés, des souffrances matérielles et morales. Comme bon nombre de gens, j’avais vu aussi des reportages à la télévision, mais à la télévision, il y a toujours un angle rédactionnel derrière chaque reportage.

Là, le matin et le soir, je vois une misère polymorphe. Des « populations d’origine étrangère » si l’on emploie le terme politiquement correct qui se battent pour s’intégrer, d’autres « populations d’origine étrangère » qui semblent se battre pour ne pas se laisser franciser, des gens qui se battent tout court, des mini-bidonvilles isolés, plus ou moins cachés derrière les murs, des gens qui se droguent au crack, de la prostitution. N’imaginez pas une armée non plus, une cité ou une zone de non droit, cela n’a rien à voir. Au milieu de la misère circulent des personnes lambda, qui habitent ou travaillent dans ce quartier. Les agressions existent, comme partout, écris-je à regret là aussi, sans doute un peu plus que partout, mais pas de quoi trembler à chaque pas, en tout cas aux horaires d’entrée et de sortie de bureau, puisque c’est tout ce que j’en connais (sans paranoïa, je n’inciterais personne à traîner dans certaines rues des alentours vers 23h ou minuit tout de même).

Ces différentes faces de la misère, la pauvreté, l’isolement, la criminalité qui se cache derrière les trafics et la prostitution, l’absence ou le manque d’éducation, la non maîtrise de la langue, la pauvreté culturelle de certaines de ces personnes (qui, bien au-delà de la question de leur connaissance de Mark Twain ou de Kandinsky, est l’absence de repères culturels élémentaires sur leur pays de naissance et/ou sur celui où ils vivent), il est impossible d’y être indifférent. Parce qu’elles s’imposent violemment à ceux qui les croisent. Parce qu’elles le désarment fatalement. Il serait soit naïf, soit honteusement démagogique de dire qu’il suffit d’un peu de volonté pour endiguer tous ces problèmes, de surcroît réunis en une même zone, et qui semblent illustrer le concept de cercles vicieux. Je ne dis pas ça pour me défausser de mon inaction. Ni pour déresponsabiliser ceux qui ont le pouvoir (et pour certains en partie le devoir) de changer les choses. Juste pour souligner que l’on est face à des humains avec un vécu complexe les ayant amenés à une situation dont on ne saurait les sortir en leur donnant des euros et en leur servant quelques belles phrases.

Pour autant, comme je l’ai dit en introduction, je n’ai pas de solution. Ce qui conduit à la drogue me dépasse, les réseaux qui approvisionnent les drogués aussi. Ce qui a conduit des hommes et des femmes à venir en France avec ou sans réelle volonté d’être « adoptés » au sein du pays aussi. Je me contente de les croiser. Au mieux, dans les bons jours, je dis bonjour à certains à l’arrêt de bus. Je ne peux que les observer. Certains semblent intégrés à ce quartier, rigolant ensemble, partageant une langue que je ne comprends pas, d’autres sont manifestement seuls au monde. Certains, dans ces mini-bidonvilles que j’évoquais, ont le visage marqué par la dureté de leur mode de vie, et l’expression amère, triste ou parfois glaçante liée à un fonctionnement de ces néo-villages où tout apparaît de l’extérieur très organisé avec des rôles bien définis de chacun. Tous ont une vie rude. Où ils sourient parfois, certes, où il leur arrive même de rire, mais malgré tout peu souvent. Je ne fais pas de politique, je ne saurais pas dire quelle est leur place. Pour cela, il faudrait communiquer avec eux. Je vais être franche, je n’en ai ni l’envie, ni le courage. Je passe et je les vois, ces gens qui sont dans la misère. Il y a des jours où je me sens pleine de compassion, où j’aurais envie de secouer la mairie et la police et les services sociaux et de leur dire d’agir. Il y a des jours où j’accélère le pas parce qu’une bande de mâles costauds ne m’inspire pas confiance et que je n’ai pas envie qu’ils me piquent mon sac et de devoir refaire mes papiers et changer ma serrure. Il y a des jours où je pourrais faire le jeu de discours extrémistes parce que je ne me sens pas chez moi, et que, au risque d’être politiquement incorrecte, j’ai envie de voir un blanc, vous me jugerez peut-être mal, je me reconnais imparfaite. Il y a au contraire des jours où j’aurais envie de m’asseoir dans un de ces cafés poussiéreux avec des chaises à moitié bancales et de passer la soirée à les écouter, à essayer de comprendre leur vie et d’entendre leurs espoirs. Nous avons tous nos ambivalences, je le disais aussi précédemment. Et toute cette grisaille architecturale, les cris, la saleté, la pauvreté nous y renvoient.

Je suis donc, comme d’autres, celle qui est face à la misère. Je ne peux pas la nier ou la mettre à part, elle est là, matin et soir pendant ces 20 à 25 minutes qui séparent mon immeuble de bureaux du métro et le reste de la journée pas très loin de mes fenêtres. Elle a autant de visages ou presque qu’elle fait de victimes. Aujourd’hui, je voulais juste le dire. Je n’y suis pas indifférente, j’y suis même sensible. Et j’aimerais réellement que tout le monde le soit, sans simplisme, sans grands mots, sans formules toutes trouvées. Merci de m’avoir lue. Et merci à tous ceux qui la combattent chaque jour, vraiment, de l’intérieur.

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