Les compliments pourris

4 Mai

 compliments pourris

Amis lecteurs, l’heure est venue d’évoquer un sujet grave. Ou peut-être pas si grave que ça mais important. Formulé en termes grandiloquents (oui, je sais, j’emploie régulièrement le mot grandiloquent lorsque j’écris), je dirais qu’il est vital de comprendre que votre contribution à la valorisation d’autrui se doit de reposer sur des bases solides nécessitant un sens de l’écoute, de l’observation, de la réflexion et de la formulation allant dans le sens d’une parole qui encourage le fameux autrui. Comme il est probable que vous n’ayez rien compris à mes circonvolutions (oui, j’aime aussi le terme circonvolutions) ou que vous les trouviez trop complexes pour un dimanche soir, je vais donc traiter le sujet de façon un peu plus concrète. En gros, je vous exhorte à arrêter, quand vous faites un compliment, d’en choisir un qui soit pourri et ne fasse pas plaisir. Parce que le coup de la bonne intention est un tantinet éculé. Ce qui compte dans un compliment, c’est le résultat. Et le résultat, c’est que l’autre doit être content de ce que vous lui avez dit.

Au pinacle du pourri, on trouve cette terrible phrase : « je t’admire d’arriver à gérer tout ça », sentence des plus atroces qui soient. En gros, vous êtes en train de signaler à l’autre que vous le prenez pour une personne à deux têtes et six bras qui s’en sort les doigts dans le nez (ce qui au passage, est fort peu élégant) et à qui on pourrait même en rajouter une dose sans que cela ne se voit. Or, il est très probable que la personne en face de vous donne bien le change mais soit épuisée et qu’elle admirerait pour sa part le fait que vous lui offriez votre aide de temps à autre. Au lieu de ça, vous lui signifiez simplement qu’elle va continuer à nager la brasse coulée comme une abrutie dans sa piscine de 200m de long. Ce faux compliment atteint le comble de l’immondice s’il est formulé par le conjoint de la personne admirable, qui, en gros, se tourne les pouces pendant que sa femme ou son homme fait tourner le foyer.

Dans le même registre, il convient d’éviter les compliments intéressés. Par exemple « tu es une super cuisinière », suivi, dans la minute d’un « je prévois d’organiser un grand banquet pour les 50 ans du club country de la ville ». Ou « je me suis laissée dire que tu étais incollable en fiscalité », suivi d’un « je galère avec ma déclaration d’impôts » (le mécanisme fonctionne avec l’informatique, le droit, les réservations de billets de train ou d’avion, etc.). L’emploi de ce chemin détourné pour demander de l’aide est vil et inacceptable. Et devrait être sanctionné par une fin de non recevoir à la sollicitation du demandeur.

Parmi les autres qualificatifs révoltants, on trouve le « t’es pas contrariant ». Là-dessus, autant dire que tirer sur la personne à bout portant serait plus sympathique. Parce que derrière cette phrase, se trouve l’idée soit que la personne est une bonne poire super-conciliante, ce qu’elle n’a sans doute pas envie de s’entendre dire, soit qu’elle manque totalement de personnalité ce qui fait qu’elle suit le mouvement, voire même qu’elle est les deux réunis. A défaut d’être contrariant, donc, le malheureux destinataire de cette phrase risque fort d’être un peu contrarié.

A l’inverse, le « toi au moins, tu ne te laisses pas faire » peut se révéler tout aussi vexant, en particulier si la personne sort d’une dispute usante et violente avec un sale con ou un mou du bulbe (les deux n’étant pas incompatibles). Certes, derrière cette phrase, on lui reconnaît de la conviction et le courage de défendre ses idées. Mais on sous-entend aussi que la modération, tant dans l’esprit que dans le ton, n’est pas une de ses qualités premières. Et accessoirement, il arrive qu’on lui signifie par là qu’elle crée un léger sentiment d’angoisse chez ses interlocuteurs.

Passons maintenant du caractère à l’apparence avec le « tu ne fais pas ton âge ». Je dois admettre que mon narcissisme patenté a fortement inspiré ce paragraphe. Toujours est-il qu’il est parfois terrible, en dépit d’une croyance communément répandue selon laquelle il est bon d’avoir l’air jeune, de se trouver systématiquement confronté à des gens qui vous attribuent 5 à 10 ans de moins que votre âge réel. Ceci est bien entendu particulièrement nuisible dans la vie professionnelle (même si cela pourra servir à 50 ans pour éviter la mise au placard du sénior qui doit encore bosser 20 ans avant la retraite) où l’absence de ridule donne trop souvent à tort l’impression que vous ne maîtrisez pas votre sujet. Au quotidien, cela peut aussi vite devenir pénible lorsque l’on vous demande quelles études vous suivez ou que vous vous faites draguer par plus jeune que vous (toute ressemblance bla bla bla, vous m’aurez comprise). Le pire étant que vous ne pouvez même pas en profiter pour voyager avec la carte 12-27 ans de la SNCF, parce qu’eux ne vous croient pas sur parole si vous affirmez avoir moins de 30 ans. Bref, cette phrase est à utiliser avec beaucoup de parcimonie, voire à réprimer avant que la personne n’ait atteint un âge suffisamment avancé pour être réellement flattée.

Enfin, parce que je vous épargnerai tout de même un catalogue aussi long que celui de la Redoute ou de feu son confrère les 3 Suisses, on ne peut pas oublier le « il y a quelque chose de changé dans ton look, c’est chouette. Ta couleur de cheveux, c’est ça ? ». Naturellement, l’hypothèse émise tombe presque toujours à côté. Il est fort probable que la personne ait toujours la même immuable couleur châtain foncé depuis 40 ans voire plus, mais qu’elle ait changé son maquillage ou changé une mèche de côté le matin, parfois même involontairement parce qu’elle est partie très rapidement. Ou qu’elle ait troqué ses lunettes contre des lentilles. Ou même que rien n’ait changé. Donc, nous nous trouvons ici au milieu d’un terrain plus miné que la Serbie en 1995. Qui montre accessoirement que celui qui parle n’a jamais su regardé convenablement son interlocuteur ou ne l’a pas vu depuis très longtemps et a oublié moult détails. Donc ferait mieux de se taire.

Naturellement, il existe d’autres compliments totalement pourris et malvenus, qui vous ont été dits, ou que vous avez énoncés. Le pire étant naturellement que ce type de gentillesse rend totalement impossible toute réplique cinglante. Si jamais une telle mésaventure vous arrivant de nouveau, je ne saurais que trop vous conseiller de tenter un : « Toi qui n’es pas contrariant et qui arrives à tout gérer sans même que cela ne se reflète sur ton visage qui ne fait pas ton âge, t’ai-je parlé de cette super commémoration des 20 ans de la fin de la guerre en Serbie où tes talents culinaires seraient fort appréciés ? Au fait, tu as quelque chose de changé, en mieux. Les faux cils, peut-être ?

Publicités

Une Réponse to “Les compliments pourris”

  1. wanderingcity 11 mai 2014 à 15:19 #

    AAAAAAH le compliment passif agressif. Le meilleur qu’on m’a fait: « T’es enceinte? T’es rayonnante ».
    Non, j’ai pris du poids, connasse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

#EtaleTaCulture – La Culture Générale pour briller en société

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :