Le concept du nazebroque

12 Mai

 nazebroque

Chères lectrices et (peut-être, ça dépend, c’est à voir) chers lecteurs,

Je me permettrai aujourd’hui une digression sans doute honteusement partiale, qui pourra à tort me faire passer pour une féministe, en vous parlant de cette espèce qui semble en voie d’expansion sans qu’aucun phénomène géologique ou climatique ne vienne l’expliquer : le nazebroque. Je parlais de féminisme parce qu’il est possible que la nazebroquine existe, mais que je ne tiens pas à m’attaquer à mes consœurs aujourd’hui, tenant soudainement la solidarité féminine pour une valeur phare de mon existence.

Ehontément détrôné par le « selfie » parmi les mots nouvellement rentrés ou re-rentrés dans le dictionnaire (alors qu’il existait déjà depuis longtemps un synonyme plus élégant répondant au doux nom d’autoportrait), le nazebroque est présent uniquement sur le wiktionnaire, sous la charmante définition de « naze, démodé, sans intérêt, minable ». Commencez donc à trembler si vous faites partie de ces vils pleutres, car ces quelques mots vont bel et bien planter le décor de ce billet.

La principale caractéristique du nazebroque est donc l’insignifiance qu’il finira inévitablement par revêtir (hormis bien sûr, la place qui lui est faite sur cette page). Parce que le nazebroque n’est ni un connard qui abusera de votre bonté, ni un vermisseau de l’amour, ni un homme qui vous fera passer un rendez-vous raté, non. Juste un mâle qui n’est visiblement pas volontaire pour être d’un quelconque usage. Mais qui va tout de même vous faire perdre votre temps, alors que vous auriez utilement pu l’utiliser à regarder la saison 3 de Scandal à lire ou relire tout Flaubert ou un quart de l’œuvre de Balzac (il est évident que nous, femmes, ne lisons que des classiques de la littérature française, consommez local, c’est le ministre qui le dit, et il est tout aussi évident que l’on respecte profondément les préconisations du ministre).

Enfin, reconsidérons notre spécimen : cet homme surgit donc un beau jour dans votre vie, alors que vous n’aviez rien demandé, tout en étant plutôt réceptive à sa soudaine présence. Il vous écoute, vous l’écoutez, vous passez un peu de temps ensemble, vous sentez que vous lui plaisez, enfin en tout cas sur le moment cela vous paraît presque aussi évident que le fait de vous lever le lundi matin est difficile, et vous lui faites explicitement comprendre qu’il vous plaît en sortant une banderole à néons clignotants et en provoquant 3 collisions inopportunes toutes les 5 minutes (toute tentative plus subtile que celle que je viens de citer pour faire comprendre à un homme qu’il vous plaît est inévitablement vouée à l’échec, et il n’est pas certain que vous n’ayez pas carrément à vous déguiser en Femen pour que le message soit réellement clair). L’homme semble alors réaliser que les 18 dernières collisions n’étaient pas entièrement le fruit d’une maladresse sur-développée et que ces petites ampoules qui brillent de partout au bout d’un panneau de bois semblent vouloir dire quelque chose. Miracle, il sort ses lunettes, lit tous les mots et vous offre un sourire radieux.

Vous voilà donc sur un nuage, prête à bondir sur le téléphone pour annoncer la nouvelle à votre meilleure amie dès le rendez-vous suivant qui ne saurait tarder, le coup de la règle des trois jours ne s’appliquant pas dans un tel cas (au passage, je lance une grande pétition pour l’abolition définitive de cette règle absurde dite des trois jours). Et c’est là que le bât blesse. Parce que plus rien ne se passe. Sur un au revoir téléphonique ou en face à face plein de promesse, le nazebroque disparaît purement et simplement. Pas totalement non plus. Parce que, lorsque surexcitée, n’y tenant plus, et ayant explosé toutes vos capacités de résistance et vidé 8 cafetières en 72 heures un peu étonnée de ne plus recevoir de nouvelles, vous lui envoyez un sms réécrit douze fois pour n’en dire ni trop ni trop peu mais quand même plutôt un peu trop qu’un peu trop peu détaché, il vous répond qu’il pensait justement à vous. Donc en bonne cruche, vous fondez et lui pardonnez ces 4 jours sans nouvelle, certaine que le week-end prochain, il a prévu de vous accorder de son temps. Mais vous ne recevez pas de nouvelles. Le samedi, vous tentez un « tu passes un bon week-end ? », là, il vous répond « oui, je suis chez des amis, je t’appelle en revenant » (tiens, il n’avait pas parlé de ce week-end chez des amis, mais bon, passons, ça devait être prévu depuis longtemps). Donc le dimanche soir, votre téléphone est chargé à bloc et vous guettez le moindre signal. Et là, c’est le début de la fin.

Parce que le nazebroque n’appellera pas le dimanche soir. Ni le lundi. Ni dans la semaine, où il ne répondra même pas à votre sms « fusée de détresse ». Alors que huit jours avant à peine, vous le sentiez fébrile, prêt à tout pour les perspectives prometteuses d’un très long vendredi soir, il n’est désormais même plus envisageable que cet homme soit juste un de ces abrutis qui veulent s’offrir une partie de jambes en l’air avant de repartir chasser ailleurs. Le nazebroque se contente donc de vous laisser mordre à l’hameçon et de vous planter là, sa canne à pêche avec. Comportement proprement incompréhensible et déroutant (et en passant, assez désagréable pour vos gencives griffées par le fil de fer). Bref, vous avez le cœur un peu écorché, et vous êtes surtout totalement interloquée par cette attitude insensée qui n’est ni celle des rustres habituels, ni celle des hommes qui ont envie a minima d’avoir une copine officielle (et pour certains dinosaures, qui eux, ne sont pas en voie d’expansion, une véritable partenaire à garder plus longtemps que leur assurance-vie). Mais vous en avez vu d’autres (notamment des vrais rustres), donc vous appelez quand même votre meilleure amie pour disséquer ce qui s’est passé en vous prenant la tête, mais seulement une soirée et sans pleurer.

Et c’est là que le nazebroque atteint le summum du minable et du sans intérêt. Parce qu’il finit par réapparaître, au bout de quelques jours ou quelques semaines, avec le même œil brillant que ce jour où vous vous étiez emballée aussi bien que la marmotte le fait avec le chocolat et le papier d’alu. Et qu’il vous fait même hésiter à laisser votre cœur singer une crise de tachycardie joviale. Malgré cela, cette fois, vos warnings sont allumés et vous posez 2–3 questions qui vous permettent de vous apercevoir qu’il risque fort de vous rejouer le même manège, et qu’à ce compte-là, vous préférez monter sur les chevaux de bois de la fête foraine en vous prenant pour Mary Poppins. Parce que pour un euro, vous aurez trois minutes de plaisir garanti, sans aucun désagrément ultérieur (oui, ceci est de la pure provocation, et je l’assume).

Si vous aussi, vous connaissez des nazebroques, ou si vous connaissez des gens qui connaissent des nazebroques, ou si vous êtes un nazebroque, vous pouvez donc suggérer à une chaîne de télévision publique d’en faire le thème de sa prochaine émissions-débat (il est regrettable que Jean-Luc Delarue ne soit plus là pour l’animer). Ou vous pouvez aussi signer la pétition (oui, je sais, ça fait deux pétitions mais c’est gratuit) pour l’introduction du mot dans le Larousse et le Robert 2015 (et si vous êtes quelqu’un de vraiment sympa à l’âme militante, vous pouvez aussi signer la pétition pour l’abolition du mot qui veut dire la même chose qu’autoportrait).

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7 Réponses to “Le concept du nazebroque”

  1. Paul B. 13 mai 2014 à 22:42 #

    J’ai atterri sur votre blog au détour d’une énième ballade numérique. Bien m’en a pris, je me régale à lire vos billets. Ils font travailler les zygomatiques ! Pour peu, j’en serais presque jaloux de n’avoir un même talent d’écriture.

    Mais je m’égare, revenons au Nazebroque. Je pensais ce personnage mythologique, aucun être vivant de pouvant s’abaisser à ce niveau là et explorer sans relâche les recoins de la médiocrité. Il semble que l’homme ait une incroyable faculté à repousser les limites de mon désespoir (et également le votre j’imagine). Et c’est bien fâcheux ! Mais ce serait bien trop d’honneur que de ne leur accorder ne serait ce qu’un quart d’heure de gloire TNTnien. Laissons l’insignifiant se noyer dans notre mépris.

    D’ailleurs, je trouve même ce terme de Nazebroque trop poétique pour qu’on puisse le rattacher à ces individus. J’aime bien ce mot, Nazebroque, on sent bien derrière le raté irrattrapable, mais pour lequel j’ai tout de même une dose de bienveillance, voir un brin de compassion. Donc non, je n’arrive à m’y faire ! Ces hommes, je les préfère tout compte fait sans titre, ne méritant pas même pas l’égard des mots.

    • plumechocolat 18 mai 2014 à 12:27 #

      Merci pour vos encouragements sur le blog. On accorde hélas des instants de gloire télévisuels à des gens bien pires, la téléréalité en est souvent un bel exemple. Quant au nazebroque, je dois avouer que le caractère énigmatique et totalement déstabilisant du « un pas en avant, trois pas en arrière » méritait quand même une dénomination qui permette de le distinguer du simple médiocre ou du salopard.

  2. Meloubone 13 mai 2014 à 10:11 #

    Ayant eu un nazebroque il y a peu, je l’ai reconnu sans problème… Je m’en suis séparé sans regret et quelques mois plus tard je me rends compte qu’il est officiellement devenue insignifiant, c’était un authentique ! Merci pour ce billet qui m’a bien fait sourire !

    • plumechocolat 18 mai 2014 à 12:25 #

      Oui, il y a des signes qui ne trompent pas, et le manque d’envergure et d’importance dans les souvenirs en est un ;-).

  3. Naïf 12 mai 2014 à 21:21 #

    Ayant une mauvaise compréhension du titre, je me suis cru visé et m’attendais au pire.

    J’ai été soulagé à a lecture.

    • plumechocolat 12 mai 2014 à 21:53 #

      Ça ne me serait pas venu à l’idée, mais si tu insistes, je peux trouver une nouvelle catégorie où te classer 😉

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  1. Les jours de lose #3 – la lose amoureuse | Chroniques erratiques d'une emmerdeuse - 28 mai 2014

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