Une confiance abusée

3 Août

Cité universitaire (91)

En ce mois de novembre le temps était venteux, avec une température douce. Mélanie aimait ça, les feuilles qui se soulèvent comme si le trottoir était un tapis avec deux joueurs espiègles le secouant à chaque extrémité. Cette image la faisait sourire tandis qu’elle buvait son chocolat chaud lentement au bord de la baie vitrée de ce café. Elle regardait les passants resserrant leur imperméable ou marchant gauchement dans cet amas peu pratique, les enfants shootant dans les feuilles, les débrouillards préférant longer la chaussée où le trafic restait raisonnable.

Elle avait espéré voir son amie Vanessa, et puis, comme souvent, celle-ci était désolée, elle ne savait plus vraiment quelle en était la raison cette fois, un travail à finir de toute urgence, un nouvel amoureux, le ménage pas fait, une migraine, chaque fois une nouvelle excuse apparaissait. Elle se dit intérieurement qu’elle devrait les noter pour les éditer un jour. Toujours est-il qu’elle était déjà aux trois quarts du trajet lorsqu’elle avait reçu l’appel de Vanessa et qu’elle avait décidé de continuer. Il y avait un cinéma à proximité, elle en profiterait pour s’octroyer une séance devant un bon film. A cette saison, l’offre était riche. En arrivant, Mélanie avait donc consulté les horaires et avait repéré une séance qui lui convenait à 18h40. Elle avait donc 1h20 à attendre dans ce café, tranquillement.

Bien calée sur son fauteuil, elle prenait donc son temps pour déguster et observer. Elle aimait bien dévisager discrètement leurs clients, se demander d’où ils venaient, parfois leur inventer des histoires. Elle appréciait aussi ces bribes de phrases qui lui parvenaient aux oreilles de temps à autre. A côté d’elle, deux femmes, auxquelles elle aurait donné 45 ans environ, discutaient des écoles de leurs enfants, l’une s’indignant constamment de ce que tel professeur était trop ceci, tel autre par assez cela, des menus de la cantine qui ne semblaient pas lui convenir, des devoirs à superviser et bien d’autres sujets, tandis que l’autre, plus modérée, semblait de temps à autre réprimer un petit rire nerveux.

Sur la table d’en face, quatre amis étaient rassemblés, paraissant avoir la trentaine, trois garçons et une fille, la jeune femme ayant les yeux qui pétillaient en tenant la main de celui qui était son petit ami. Mélanie s’amusait d’entendre de l’extérieur le type de conversations qu’elle tenait habituellement en présence de ses amis. Les derniers potins et faits majeurs du boulot, de la secrétaire morose à la nouvelle lubie du grand chef, les nouvelles des connaissances communes croisées çà et là, dans un dîner ou par hasard dans un wagon du tramway, les projets de vacances. Et puis l’inévitable bilan de situation amoureuse. Elle tendait donc l’oreille à chacune des deux conversations qui étaient à portée d’oreille, s’efforçant d’être discrète.

Elle en profita pour échanger quelques sms avec son amoureux parti aider son frère à déménager pour le week-end, lui faisant partager son amusement. La conversation des trentenaires se resserra autour d’un certain Laurent. Amusant, c’était le même prénom que celui de l’homme qu’elle aimait. Dès lors, elle abandonna l’idée de continuer à s’intéresser aux problèmes d’enseignement de l’histoire-géographie pour n’être plus attentive qu’aux dire du groupe d’amis sur ce mystérieux garçon qui avait brutalement laissé tomber une de leurs amies qui vivait chez lui 4 mois auparavant, changeant la serrure pendant un de ses déplacements professionnels et transférant ses affaires chez sa meilleure amie. Il lui avait annoncé par e-mail et la jeune femme était apparemment encore sous le choc. Elle plaignait profondément cette fille, elle qui s’apprêtait à fêter ses six mois de bonheur avec Laurent. Elle aussi avait connu des goujats auparavant et se réjouissait de la sérénité qu’elle vivait désormais. Pleine de compassion, elle était donc en train de résumer l’histoire par texto lorsqu’elle entendit prononcer le nom complet de son amoureux. Elle en laissa tomber son téléphone en manquant de renverser sa tasse, si bien que les 4 convives se retournèrent vers elle. Et sans doute d’autres aussi.

Désemparée, elle ne savait comment réagir. S’excuser et les inciter à reprendre le cours de leur discussion ? Les questionner ? Sans même s’en rendre compte, elle s’entendit leur demander « vous avez bien dit Laurent Lefaut ? Vous souvenez vous où il habitait ? ». Surpris à leur tour, ils répondirent mécaniquement, et la virent se décomposer. Sa peur était confirmée, il s’agissait bien du même homme. Elle se souvint qu’en effet, elle n’avait pas été à son domicile au début de leur relation, son ami lui ayant dit qu’il avait été cambriolé et devait faire quelques réparations. Le couple s’était approché d’elle et elle essaya d’articuler avec peine : « je suis sa… sa… petite am… ». Là les mots restèrent coincés et elle déglutit avec peine. D’abord interloqués, ils firent preuve ensuite d’une surprenante réactivité, déplaçant les tables pour s’asseoir autour d’elles, éloignant les curieux attablés autour, et appelant le responsable du café pour qu’il lui apporte de l’eau ou ce qu’elle voudrait boire. Petit à petit, elle se redressa et prit pleinement conscience de ce qu’elle avait entendu. Et également de ce que cela impliquait. Il avait donc eu une double vie. Elle leur expliqua ce qu’elle savait de ces deux mois où elle avait été sans le savoir la briseuse de ménage. Ils ne surent quoi répondre. Ils étaient naturellement partagés entre la révolte envers ce qu’avait vécu leur amie et la tristesse pour cette jeune femme qui apprenait avec la même brutalité l’infidélité de celui qu’elle aimait. Le portable de Mélanie sonna à ce moment-là. Laurent. Etonnamment forte, elle décrocha, lui énonça juste ces paroles : « Je sais que tu vivais avec une autre à nos débuts. Ne cherche aucune justification. Adieu. ». Ensuite, elle redemanda un verre d’eau.

La discussion prit progressivement un autre tour, plus légère. Mélanie avait le sentiment de converser avec de vieux amis. Jusqu’à ce que Laurent débarque 45 minutes plus tard, hirsute, avec un regard effrayant qu’elle ne lui connaissait pas. Tous furent surpris. Elle la première, il était supposé être chez son frère à Nantes, que faisait-il à Paris ? Les 4 autres le reconnurent pour l’avoir vu à maintes reprises aux bras de leur amie Chloé. Il ne s’attendait pas à les trouver là et leur demanda ce qu’ils faisaient avec sa copine et comment diable ils l’avaient trouvée, croyant à une démarche volontaire. Il ne parut pas les croire quand ils lui expliquèrent que tout cela résultait d’un hasard, et que sa présence était sans doute le signe que ses mensonges ne s’étaient pas arrêtés il y a quatre mois. Très nerveux, cherchant à garder son aplomb malgré les circonstances, il voulut déclencher une bagarre mais le patron du bar, voulant préserver le calme de son établissement, réussit à la faire sortir avec un de ses serveurs. Mélanie sortit elle aussi, très secouée mais voulant comprendre. En guise de réponse à ses questions, il lui déversa un flot de reproches sur toutes ses insuffisances à son égard, et qu’elle s’était volontairement aveuglée en acceptant ses excuses sans témoigner de jalousie.

Elle resta abasourdie, ne remarquant même pas son départ rapide lorsqu’il avait vu les amis de son ex arriver. Il lui reprochait de lui avoir fait confiance, d’avoir cru en ses dires. Les vannes cédèrent, elle alla s’écrouler sur un banc et elle répétait cette phrase en boucle « c’est ta faute, tu n’aurais pas dû me croire aveuglément… c’est ta faute, tu n’aurais pas dû me croire aveuglément… c’est ta faute, tu n’aurais pas dû me croire aveuglément… ». La fille du groupe la rejoignit et lui offrit son épaule pour pleurer. Quand Mélanie fût calmée, elle lui demanda si elle avait quelqu’un pour l’héberger, elle répondit qu’elle ne se sentait pas la force de re-raconter l’histoire à qui que ce soit ce soir. La jeune femme, qui se prénommait Agathe, lui dit qu’elle avait vécu à peu près la même situation et qu’il était hors de question de la laisser seule. Mélanie viendrait dormir chez elle et son ami. Elle les suivit sans protester, en remerciant aussi les deux autres garçons pour leur soutien.

Les 2 filles passèrent la nuit à discuter, Agathe faisant preuve d’un rare sens de l’accueil. Elle lui raconta son propre passé, marqué par une trahison plus grande encore que celle de Laurent, et comment elle avait réussi à ne pas laisser l’amertume l’empêcher de refaire confiance lorsqu’elle avait rencontré Guillaume. Elle lui expliqua aussi que Victor, leur ami qui avait évoqué la rupture brutale de Chloé, s’était beaucoup rapproché de cette dernière en lui offrant une oreille attentive, et qu’elle ne serait guère étonnée que d’ici peu, elle change à nouveau d’appartement, mais cette fois pour y rester longtemps.

Mélanie accepta l’hospitalité qui lui avait été offerte 3 jours supplémentaires, puis ses amis prirent le relais lorsqu’elle rentra chez elle. Elle appréciait la chance d’être si entourée et épaulée. Par la suite, elle apprit beaucoup des turpitudes de Laurent, mais sans que cela ne la blesse davantage. Cet homme était à l’évidence un professionnel des mensonges et des vies multiples, sa naïveté réelle ou supposée n’était pas en cause. Reconnaissante de tout ce que les autres lui avaient apporté, elle prit le temps à son tour d’être là pour eux et retira sans cesse plus de richesses dans ces échanges. Ce partage naturel, ce côté direct et sans fard des relations la rendaient toujours plus joyeuse. De rencontre en rencontre, elle en fit une plus déterminante, celle d’un homme qui sût voir son potentiel…professionnel et l’atout que représentaient son empathie et sa joie de vivre. Son entreprise cherchait une personne capable de faire vivre les liens entre les 4 établissements situés à Paris, Lyon, Lille et Londres et elle serait parfaite dans ce rôle. Elle accepta avec joie, songeant à l’ironie avec laquelle une mauvaise nouvelle pouvait entraîner tant de changements. Quelques mois plus tard, elle choisit de quitter Paris pour Londres… mais ceci est une autre histoire.

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