Je suis… je ne suis pas

8 Jan

Présentation1

Depuis hier, on a ce sentiment que les lignes bougent en France et au-delà des frontières.

Depuis hier, il y a une émotion, une effervescence, une colère, une révolte, de la tristesse, de la fierté, et beaucoup de passion mêlées.

Parce qu’hier a eu lieu un attentat. Des gens sont morts. 12 personnes. Ce qui au Yémen ou en Irak serait passé inaperçu.

Seulement, au-delà des personnes, on a attenté à un symbole.

Depuis hier, j’observe cet élan, et je n’arrive pas à réagir. Parce que les pensées se bousculent dans ma tête.

D’abord, des êtres humains ont tué 12 autres êtres humains, de façon délibérée, sans qu’un contexte de conflit ou de guerre puisse motiver ce geste (même si les conflits ou les guerres ne minimisent pas l’horreur intrinsèque d’un meurtre). Et ils ont fait ça dans la ville où je vis. Je suis choquée profondément par cet acte. Rentrer dans des bureaux, menacer des gens, en tuer et en blesser d’autres, des gens qui sont en train de simplement faire leur travail, rien ne peut justifier ça. Dans n’importe quelle entreprise, cela aurait été choquant.

Mais ce n’est pas n’importe quelle entreprise. C’est un journal. Et pas n’importe quel journal.

Et là, je suis gênée. Précisément parce que c’est ce journal-là et que je ne me reconnais pas dans ce journal-là. Je respecte son existence, parce que cette existence fait sens pour ses lecteurs. Au même titre que je respecte l’existence de tous les journaux. Parce qu’ils permettent à des idées de s’exprimer, que je les approuve ou pas. Et en l’occurrence, il y a beaucoup de choses que je désapprouve dans celui-là et qui font que je ne porterai pas de symbole autre que « Je suis Ch…oquée ». Je suis pour la liberté d’expression, sans équivoque. Et pour autant, ça ne m’empêche pas de regretter parfois la manière dont cette liberté s’exprime. Surtout quand elle s’exprime dans la provocation plutôt que dans le respect.

Alors, depuis hier, j’observe ce soutien massif. Je me sens très solidaire de ce qu’il exprime, des principes et des valeurs de ceux qui se sont rassemblés et que je partage pleinement. Mais je ne peux pas me rassembler derrière le slogan ou la bannière de Charlie. Parce que leur façon de s’exprimer n’est pas la mienne.

Et puis aussi parce que je connaissais mal les 4 dessinateurs qui font partie des 12 victimes, et que de ce fait, je n’ai pas non plus cette relation affective qu’ont beaucoup d’autres qui les suivent depuis 10 ans, 20 ans, 30 ans voire depuis leur plus tendre enfance. Pour ça non plus je ne peux pas arborer le slogan que l’on voit partout. Et puis, je me demande s’il se serait passé la même chose si l’attentat avait été commis ailleurs, dans un autre journal. Encore plus si ça avait été dans un journal anarchiste également, mais défendant un autre type d’anarchie. Je n’ai pas de réponse à cette question, et cependant je présume que le rassemblement et la solidarité n’auraient pas pris cette ampleur. Alors je m’interroge sur ce droit qui est défendu, est-ce le droit de 4 dessinateurs adulés à être irrévérencieux même au-delà du respect, ou est-ce le droit de n’importe quel journaliste à être irrévérencieux même au-delà du respect ? J’aimerais être convaincue par la deuxième option, je ne le suis hélas pas et ça me gêne.

Et puis, surtout, je voudrais revenir sur ces morts. J’évoquais le Yémen et l’Irak. Ce sont des pays en conflit comme beaucoup trop de pays, dont le nombre n’a cessé d’augmenter au cours des derniers mois. Du coup, malheureusement, on s’habitue aux attentats qui y sont commis. A cette horreur qui y est pire que ce qu’on a pu voir hier. Le 23 novembre en Afghanistan, 50 personnes sont mortes dans un attentat suicide en allant voir un match de volley-ball. Mais ce pays est lointain, on a peu entendu parler de cet événement qui vu d’ici n’en est plus un pour ce pays. Pour ma part, ça m’a tout juste interpellée, de me dire qu’un peuple ne pouvait plus profiter de ses loisirs sans risques pour sa vie. C’est la tragédie de ce pays qui semble inéluctablement englué dans la violence. 50 morts au milieu d’autres morts dont les dépêches internationales ne cessent de nous informer. Et puis, 3 semaines plus tard, il y a eu l’horreur absolue, au Pakistan cette fois. Le 16 décembre, des talibans sont entrés dans une école à Peshawar. Six terroristes qui en 6 heures ont commis le carnage le plus atroce qui soit en tuant plus de 140 personnes, presque uniquement des enfants. L’émotion que j’ai vue hier autour de moi, je la ressentais le 16 décembre, mais ce jour-là, j’ai eu du mal à la faire partager (je salue tout de même les réactions des politiques sur cet événements et notamment de la France, qui ont été sobres et sans équivoque, même si elles ont été peu mises en avant). Hier soir, j’avais en mémoire cet événement inqualifiable d’il y a trois semaines. Et je me suis demandée pourquoi tant d’émotion pour l’attentat en France et pas pour ce qu’ont subi ces écoliers et les enseignants et salariés de cette école. Les deux sont des drames terribles, loin de moi l’idée de jouer aux comparaisons. Ce qui s’est passé au Pakistan m’a davantage affectée, c’est un ressenti personnel. Le sentiment d’une injustice trop grande dans cette mise à sac. Et puis une forme d’ambivalence dans mon regard sur les morts les plus pleurés de Charlie Hebdo, dans ma difficulté à avoir la même compassion et la même peine pour des gens dont j’ai pu déplorer des paroles et des comportements que pour des complets inconnus que (peut-être à tort, qu’en sais-je) je vois comme totalement innocents. Je n’ai rien dit le 16 décembre, je ne suis pas descendue dans la rue, j’ai juste intériorisé cette tristesse devant l’indicible.

Partant de là, je n’étais pas capable de me joindre à la foule hier. Mais cette mobilisation m’a fait plaisir. Voir que malgré les désaccords, le climat de morosité, notre capacité bien française à râler, mes voisins proches et lointains peuvent tout oublier, même si ce n’est que pour un jour, et s’unir pour condamner ce qui doit l’être, pour faire face ensemble à une forme de deuil (des héros de leur enfance, de la libre expression, des victimes collatérales à celles visées, de leurs illusions, chacun a ses raisons). J’ai trouvé ça beau. J’aurais aimé être en cohésion et présente, seulement hier, je ne m’y serais pas sentie à ma place.

Maintenant, les jours vont s’égrener, il y aura sans doute encore beaucoup de mouvement dans les prochains jours et puis chacun va retourner à son train-train. Parce que l’onde de choc sera passée et que la vie continue et que chacun d’entre nous a de belles choses à y faire. J’espère juste que cette unité de quelques heures ou de quelques jours laissera une trace, une vraie. Parce qu’elle peut changer l’avenir et favoriser le sourire.

Je précise que j’ai souhaité ne blesser absolument personne en écrivant ce billet. Il peut susciter des désaccords, c’est bien normal. Mais si l’une de mes phrases est maladroite et vous a heurté, je vous prie sincèrement de m’en excuser. Je tiens aussi à formuler l’espoir qu’aucun amalgame ne soit fait par quiconque entre des terroristes et des gens qui ont une foi sincère dans une religion.

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11 Réponses to “Je suis… je ne suis pas”

  1. Jean Jacques Jamet 21 janvier 2015 à 23:43 #

    je suis ch…armé par cette plume au chocolat ! Tes mots sont si profonds et troublants de sincérité…Voilà, je n’avais pas envie de disserter sur ce sujet, tant et tant de choses ont déjà été dites, qu’aurai-je donc de plus à écrire sans risquer un plagia….Non, je veux simplement te remercier du fond du cœur pour ce billet et pour tous les autres, et surtout pour le plaisir que j’ai de les lire, de te lire….Juste une réflexion toutefois : peut-être que nous allons prendre une nouvelle voie, mais une chose est sûr, c’est que le chemin est très long avant que l’humanité prenne conscience du mal qu’elle se fait à elle même. Et la seule solution qui existe contre l’obscurité c’est la lumière….

  2. Léopoldine 11 janvier 2015 à 10:54 #

    Je suis Charlie ce n’est pas à prendre au pied de la lettre
    Ce n’est pas approuver tous les contenus du journal
    Je suis Charlie c’est dire la France a été attaqué et j’en suis bouleversée, en colère, triste
    C’est dire on a exécuté des journalistes pour un dessin et c’est insupportable
    C’est dire en France, on a une spécificité c’est cet esprit irrévérencieux et je veux qu’il continue de vivre. Même si parfois il choque (il est fait pour ça d’ailleurs !)
    Je suis Charlie

    • plumechocolat 11 janvier 2015 à 15:42 #

      Je comprends bien. Chacun y met ce qu’il veut y mettre.
      Mais on peut aussi manifester sa peine et vouloir profondément défendre la liberté d’expression sans slogan ;-).

      • Léopoldine 12 janvier 2015 à 11:21 #

        Bah c’est moins marquant quand même ! regarde « Ich bin a Berliner » sans cette phrase pas de Je suis Charlie donc je suis pas d’accord le slogan est obligatoire car il apporte de la force un symbole une vie

        • plumechocolat 12 janvier 2015 à 12:40 #

          Hier, il y avait plein de slogans, et ça marchait aussi ;-). Mais OK pour la nécessité d’un symbole qui identifie le rassemblement

  3. laaa 9 janvier 2015 à 15:13 #

    je suis de la génération qui sait ce qu’était la société avant que de braves potaches iconoclastes décident de la secouer pour son bien!
    Le symbole visé va bien au delà de la qualité de leur humour ….
    La religion doit pouvoir être moquée quelle qu’elle soit sans faire de morts!
    la foi n’a rien à voir dans tout ça! c’est bien des calotins ,des tartuffes de tout poil qu’il s’agit .
    ce n’est pas la foi qui commande les décapitations, les lapidations, les humiliations
    et toutes les horreurs commises au nom de Dieu qui n’en demande pas tant!Ce qui vient d’arriver procède de cette stratégie de la peur pour prendre le contrôle des esprits.
    je n’achetais pas ce journal,il était nécessaire il est devenu indispensable
    je vais m’abonner pour que puisse souffler l’air de la liberté qui dispersera l’odeur nauséabonde de l’obscurantisme

    • plumechocolat 11 janvier 2015 à 16:08 #

      Bien sûr, il est bon de pouvoir se moquer des autres et de soi-même. Il y a différentes manières de se moquer cependant, et certaines font rire, d’autres pas. En aucun cas en revanche, une plaisanterie ne peut justifier un meurtre. Et là, il y a eu 17 meurtres de sang-froid en trois jours pour des motifs différents qui plus est, mais tous condamnables sans nuance, et que rien n’excusera jamais.
      L’essentiel aujourd’hui, c’est que nous soyons rassemblés pour promouvoir les idées qui feront reculer toute cette violence, où qu’elle s’exprime.

  4. jchmfly 9 janvier 2015 à 13:41 #

    L’intolérance est une bêtise qui est souvent qui est souvent contre-productive et mène parfois au drame.
    Le contraire de l’intolérance n’est pas la tolérance, si elle signifie une acceptation passive, une soumission.
    Le contraire de l’intolérance c’est l’exigence. Exigence de justice, d’honnêteté, de beauté, d’amour.

    • plumechocolat 9 janvier 2015 à 15:12 #

      Je me suis assez insurgée contre la tolérance pour te soutenir sur ce coup-là ;-). Exigeons dons de la beauté, et exigeons-la d’abord de nous-mêmes.

  5. Marie 8 janvier 2015 à 16:32 #

    Si si, vous posez de bonnes questions. Si Présent ou Minute étaient attaqués, que ferait l’opinion publique? Que dirait la presse? Qu’aurait fait Hollande? Ces journaux-là sont certes indéfendables, pour moi qui réprouve l’extrême-droite, du moins. Et pourtant la liberté d’expression est aussi la leur…Ou bien quoi?
    Cette affaire soulève beaucoup de questions, qu’on lit ça et là dans les blogs, comme si seuls les blogs osaient les aborder.
    Pour moi d’ailleurs, ça fait écho avec le fait que nous n’osons plus dire ce que nous pensons… Les furieux s’expriment tellement fort, eux, qu’on a peur de rajouter à la cacophonie.
    Rares sont les esprits libres et mesurés. Charlie Hebdo était démesuré mais libre. Sur ce plan-là au moins, j’étais contente que Ch Hebdo existe, lui qui disait parfois n’importe quoi.
    Même si je n’aimais pas leur ton, ils faisaient partie du paysage français.

    • plumechocolat 9 janvier 2015 à 14:54 #

      Charlie Hebdo fait toujours partie du paysage, inutile de parler d’eux au passé.
      Et la question de l’affirmation de ses opinions est assez difficile, la pression est souvent forte pour penser de telle ou telle manière. Mais c’était bien à cela que je pensais en écrivant, aurait-on réagi de la même façon pour Présent ou Minute ? Ou même pour le Monde ou la Tribune ? Ce sont des questions qui resteront sans réponse, mais chacun peut interroger sa conscience, la liberté d’expression commençant par laisser sa propre opinion s’exprimer à lui.
      Merci pour votre retour.

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