Lexique de l’entreprise

28 Fév

Après plusieurs mois sans écrire une seule ligne sur le monde merveilleux du travail, ses réunions, ses espaces ouverts et sa gouvernance, je me suis livrée à l’exercice périlleux de vous en présenter les aspects les plus emblématiques en quelques mots. Plus précisément en 26 mots, comme le nombre de lettres de l’alphabet, avec naturellement classement par ordre alphabétique (oui je suis un peu maniaque de l’organisation, que cela vous plaise ou non). Je vous laisse donc à la découverte ou à la redécouverte des lieux où s’égayent quotidiennement les salariés.

A comme Arrivée (heure) : moment qui cristallise souvent beaucoup les tensions, côté salariés à cause de la nervosité d’être en retard quand le bouchon sur la rocade survient ou que le tram est bloqué à cause d’une voiture sur la voie, côté employeurs parce que si tout ne démarre pas à l’heure dite, c’est le retard assuré dans la livraison. Et pour les personnes ayant une latitude un peu plus forte (notamment les cadres forfaits jours), l’horaire d’arrivée est souvent le jeu d’une lutte de pouvoir latente et l’occasion de faire bisquer le chef ou de déverser son ire sur le subordonné.

B comme Bien-être : notion fourre-tout derrière laquelle on met un peu de tout et surtout beaucoup de n’importe quoi. Dans un monde idéal, sentiment éprouvé par le salarié quand il peut faire son travail sans nuisance particulière, c’est-à-dire sans pollution sonore, visuelle ou morale et avec un ordinateur, une machine et des outils qui fonctionnent.

C comme Carte de visite : rectangle de papier cartonné sur lequel sont inscrits le nom et les coordonnées professionnelles de celui qui la possède, mais surtout son intitulé de poste, preuve ultime de sa supériorité sur une grande partie du reste du monde. Pour donner du relief, on privilégiera donc des termes tels que « directeur / directrice », « prospective », « stratégie », « groupe / zone », « évaluation », « communication », « relations », « développement », de préférence en en cumulant le plus possible. A l’inverse, on cachera cette carte si elle contient des mots comme « junior », « chargé de », « région Limousin » (mes excuses aux habitants du Limousin) ou « production » (métier non noble).

D comme Dossiers : éléments de décoration de bureau ou d’ornement de placard (pour les personnes disposant d’un placard) qui présentent la particularité de pouvoir s’empiler les uns par-dessus les autres sans nécessiter la même réflexion que lorsque vous jouez à Tétris. Le rangement des feuilles à l’intérieur desdits dossiers et l’esthétique de leur empilement est généralement le reflet du degré de maniaquerie ou à l’inverse de désorganisation de la personne qui en a la responsabilité.

E comme E-mail : Court (ou parfois) long message électronique dont la quantité n’est pas rationnée pour peu qu’il ne contienne pas de pièce jointe de plus de 10Mo. Cette forme de communication est en général très prisée par les gens qui réfléchissent étape par étape et qui peuvent ainsi en envoyer autant qu’il leur vient d’idées dans la journée. l’e-mail est aussi très apprécié de nombreuses personnes visiblement atteintes de rhumatisme et ne pouvant à ce titre pas se lever pour aller parler à leurs collègues situés à 5 mètres de leur bureau (ces rhumatismes disparaissant miraculeusement lorsqu’il s’agit de l’heure de la pause).

F comme Fayot : vous aviez cru vous débarrasser de cet odieux personnage en quittant les bancs de l’école ou de l’enseignement supérieur, mais voici qu’il est réapparu au format adulte dans votre entreprise. Pour votre tranquillité personnelle, il est préférable d’avoir une bonne image auprès du fayot (qui aime à ses heures perdues pratiquer la délation en mode soviétique) mais aussi d’avoir le moins possible d’interactions avec lui. Tant que le chef apprécie qu’on lui cire les chaussures, le fayot est intouchable et il est impossible de formuler la moindre critique à son encontre.

G comme Grève des Transports : phénomène qui se produit à échéances régulières, notamment dans les régions francilienne et marseillaise, et qui a pour effet de produire un certain énervement parmi les clients des régies en grève. Lesquels clients se résignent tout de même à tenter de battre le dernier record d’entassement au m² homologué par le Guinness des Records pour se rendre sur leur lieu de travail.

H comme Humain : terme très souvent utilisé, en général comme adjectif, dans des expressions comme « développement humain » ou « gestion des ressources humaines » ou »pour un management plus humain » et qui tend à masquer le fait que l’humain est avant tout une personne, dotée d’un caractère, d’une sensibilité, d’envies et de compétences pour les réaliser. Et que lorsque l’on en prend acte et qu’on accueille bien cet humain, il est en général content, motivé, et même productif !!

I comme Initiative : notion très fortement valorisée et appréciée par les gens hiérarchiquement au-dessus de soi, mais à trois conditions seulement. La première étant naturellement qu’elle ne contrevienne à aucun des principes intangibles fixés par les gens hiérarchiquement au-dessus de soi. La deuxième est qu’elle débouche sur un succès, sinon, il ne sera sans doute plus question de vous laisser carte blanche (en tout cas après deux échecs successifs). La troisième est naturellement qu’elle ne soit pas non plus trop brillante et inspirée, car elle risquerait alors de vous faire passer pour plus compétent que les gens hiérarchiquement au-dessus de vous, qui voudront alors inévitablement vous éliminer.

J comme Jargon : vocabulaire propre à chaque entreprise, voire à chaque service, prenant le plus souvent la forme d’acronyme, de diminutifs ou de faux anglicismes. Le jargon sert le plus souvent à désigner des méthodes, logiciels, services, fichiers, équipements ou autres choses ayant déjà un nom, de façon à rendre ces mêmes choses incompréhensibles pour les personnes extérieures. Le jargon permet ainsi à donner à ceux qui l’emploi le sentiment de faire partie d’un cercle très privilégié d’initiés.

K comme Knowledge management : oui, j’ose céder à cette supercherie de l’anglais pour trouver un mot en k, parce ke je ne voyais pas komment relier le kiri ou le kiwi au merveilleux monde du travail, sauf en parlant de la kantine, ce qui aurait été un peu kapillotracté. Mais revenons-en au sujetmissione knowledge management, que l’on traduira donc vulgairement par gestion des connaissances, est un terme savant et probablement fumeux pour désigner l’ensemble des techniques savantes mises au point par des experts du MIT et par leurs copains de Sophia Antipolis et d’ailleurs pour inciter A à dire à son voisin B situé à 2 mètres ce qu’il sait, mais en révélant d’abord l’info à C qui la glissera dans un pipeline où D la récupèrera un peu tâchée, la déchiffera, la retranscrira par e-mail et l’enverra à E qui la fera relire à F qui la remettra dans le pipeline où B ira la récupérer.

L comme Logiciel : équivalent d’un outil pour les gens qui travaillent sur un ordinateur. Le logiciel est donc supposé être une aide, et il arrive qu’il le soit. Mais il arrive aussi qu’il ressemble à un outil difforme rendant la tâche à effectuer aussi difficile que de couper un tronc d’arbre avec une simple cisaille rouillée. Et que les 15 étapes de validation avec plantage total de la machine à la 14ème étape rende l’utilisateur à demi-fou.

M comme Manager : tout comme l’humain abordé précédemment, le manager est une personne dotée d’un caractère, d’une sensibilité, d’envies et de compétences pour les réaliser. Mais à cela s’ajoutent un pouvoir de décision vis-à-vis des gens qui sont hiérarchiquement en-dessous de lui et une responsabilité vis-à-vis de ces mêmes gens. Lorsque le manager utilise son pouvoir afin de bien assumer sa responsabilité, tout le monde est en général content. S’il décide d’en user d’une autre manière, ses « subordonnés » sont en général malheureux ou en colère ou les deux à la fois, avec des conséquences potentiellement gênantes.

N comme Non : mot à savoir utiliser à bon escient, c’est-à-dire quand la demande qui vous est faite est déraisonnable ou que la façon dont on s’adresse à vous est inappropriée. Il existe des experts du refus qui finissent par perdre toute légitimité lorsque le caractère systématique de leur absence de coopération est mis à jour. A l’inverse, il existe des sous-doués du non, qui à force de tout accepter, finissent noyés sous les demandes et oublient d’exiger a minima le respect du à tout salarié. C’est pourquoi il est nécessaire de ne tomber dans aucun de ces deux extrêmes et d’apprendre à employer ce mot lorsqu’il s’impose et de préférence avec calme, voire avec le sourire (mais pas narquois, le sourire).

O comme Objectif : principal sujet de l’entretien annuel, l’objectif ou plutôt les objectifs sont le graal de ce que fait les salariés. Contrairement au bénéfice de l’entreprise ou à la rémunération de l’employé, les objectifs, le plus souvent chiffrés en nombre de dossiers à traiter / pièces à fabriquer ou volume de vente à assurer, ne connaissent pas la crise et connaissent une croissance très rarement démentie, et le plus souvent à deux chiffres.

P comme Pauses : moments agréables venant rythmer la journée de l’entreprise, et le plus souvent articulées autour des addictions des personnes qui les prennent à savoir le café, la cigarette et la nourriture, parfois les trois en même temps. La pause est généralement l’occasion de dire du mal des autres, et en particulier des chefs (la pause des chefs étant pour sa part, et de bonne guerre, l’occasion de dire du mal des non chefs). Elle peut aussi servir à faire circuler des rumeurs, à raconter des blagues, et, très exceptionnellement, à parler de sujets sérieux.

Q comme Qualité : notion qui fait débat dans bon nombre d’organisations. Généralement, privilégier la qualité est une attitude qui satisfait le salarié et le rend fier de son travail. Il arrive hélas que l’employeur, par souci de rentabilité et/ou par manque de délai, fasse le choix, parfois subi du fait d’une pression élevée sur son prix de vente, parfois délibéré de rogner sur les finitions et de créer ainsi moult frustration.

R comme Rentabilité : certes, le mot est souvent utilisé péjorativement, associé à un retour sur investissement complètement disproportionné visant à satisfaire des actionnaires qui ne sont pas les humains ayant assuré la production de l’entreprise. Toutefois, il est utile de rappeler parfois que même dotée d’un grand sens éthique, l’entreprise ne peut se passer d’être rentable, faute de quoi l’aventure voulue par son créateur s’achèvera sans sommation.

S comme Situation : chose qui est bonne ou mauvaise mais qui est irrémédiablement à évaluer. Cette évaluation permettra selon les cas, une fois le diagnostic dûment posé, de faire le choix de la maintenir ou de la faire évoluer, en mettant en œuvre obligatoirement tous les moyens qui s’imposent pour y parvenir.

T comme Travail : raison pour laquelle les humains se réunissent dans l’entreprise plusieurs heures chaque jour. Le travail est donc un ensemble de tâches qui peuvent ou non être répétitives, de même qu’elles peuvent ou non stimuler l’intérêt de ceux qui les réalisent. Lorsque le choix vous est offert, il est préférable de choisir un travail stimulant votre intérêt. Grâce au travail de tous, l’entreprise pourra atteindre la rentabilité (mot expliqué deux paragraphes plus haut), ce qui facilitera le versement des salaires pouvant aussi être une source de stimulation de ceux qui effectuent les tâches qui leur sont confiées. Il est à noter que le travail est aussi, dès lors qu’il s’effectue à plusieurs, l’occasion de vivre avec d’autres et qu’il est donc parfaitement adéquat de sympathiser avec ces mêmes autres.

U comme Usine : lieu de travail que l’imaginaire populaire se représente encore comme un vaste hangar organisé selon le mode taylorien rappelant un célèbre film de Charlie Chaplin, ou encore comme un lieu d’exploitation massive d’ouvriers asiatiques payés moins que le RSA français. Certes, ces lieux perdurent et il n’est pas très drôle d’y travailler, mais ils cohabitent aujourd’hui avec des fascinants laboratoires technologiques qui feraient pâlir d’envie tous ceux qui enfants étaient amateurs de mécanos et de robots.

V comme Valeurs : mots très jolis à consonance extrêmement positive et qui sont mis en avant sur la plaquette ou le site institutionnel d’une entreprise. Lorsqu’il y a vraiment énormément de ces mots, c’est le signe qu’il s’agit du résultat d’un brainstorming destiné à trouver de beaux arguments pour séduire les clients. Si ces valeurs sont moins nombreuses mais assorties d’explications claires sur la façon dont elles s’expriment, elles peuvent être le signe que vous êtes face à une entreprise qui a pris le réjouissant engagement de fonder son développement sur une vocation ne se résumant pas à la seule pérennité financière.

W comme WC : si le cadre apparaît peu poétique, les WC n’en demeurent pas un lieu stratégique notoire. C’est en effet là que vous apprenez en premier lieu si vos collègues ont un minimum de savoir-vivre et de sens de la propreté. Mais au-delà de cette information qui peut cristalliser bien des tensions, les toilettes de l’entreprise sont un lieu privilégié de confidences informelles, allant des menus tracas aux potins en passant par les jacasseries de tous ordres. Et parfois du pain béni pour les oreilles de celui ou celle qui entend ces révélations depuis l’intérieur de ce lieu d’aisance.

X comme X : eh oui, nous arrivons à la fin de l’alphabet et par la même occasion de ce lexique, presque l’équivalent pour cet article du samedi soir sur Canal+ pour la semaine, et l’on peut donc parler un peu de sujets plus osés. Oui, les bureaux peuvent être des lieux propices aux rapprochements des esprits et des corps, de par la proximité qu’ils créent entre les valeureux travailleurs (vous noterez les 5 x qui se sont furtivement glissés dans cette phrase). Pour autant, il est important, voire même vital de laisser au bureau ce qui est au bureau et de choisir un autre cadre pour ce qui relève d’autres occupations. D’autant que la salle de la photocopieuse ressemble le plus souvent à un mauvais décor de film érotique des années 70 et que l’open space manque d’intimité et de discrétion. Et de ne se livrer à de joyeux ébats entre adultes consentants que si le consentement est donné sans chantage ou contrepartie. Le reste ne nous regarde pas.

Y comme Génération Y : mythe inventé de toutes pièces par des personnes ayant désormais dépassé 35 ans et jalouses de cette jeunesse qu’elles croient voir s’enfuir. Par vengeance, ces personnes ont donc construit tout une théorie selon laquelle les salariés nés entre 1980 et 1989 seraient des individualistes zappeurs rétifs à l’autorité et intéressés uniquement par leurs loisirs et par l’obtention rapide d’une situation leur permettant de profiter au maximum de ces loisirs. Force est de constater (en toute objectivité puisque je suis née en… ahem une femme ne dit jamais son âge) que ce ne sont que purs racontars et calomnies.

Z comme Zèle : idiotie totale que l’on pourrait aussi qualifier de syndrome du bon élève. Faire preuve d’un trop grand zèle risque de vous faire passer pour un pigeon auprès de vos supérieurs et pour un fayot auprès de vos égaux, ce qui dans un cas comme dans l’autre, vous desservira fortement (à tout prendre, soyez plutôt un vrai fayot, vous y gagnerez davantage).

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