Il faut que je parle à quelqu’un

12 Mar

PERSO009

Ce jour-là était un jour comme tous les autres. Ou disons que ce jour-là semblait se dérouler comme tous les autres. Elle s’était levée avec son réveil, s’était préparée selon un rituel quasi-immuable, avait pris son café et une tartine et était partie travailler. Allumage de l’ordinateur, vérification des e-mails, réponse aux messages les plus urgents et matinée se déroulant dans une routine des plus ordinaires. A la cantine, les plaisanteries habituelles des collègues avaient fusé et l’après-midi se passait sans signe de perturbation particulier. Jusqu’au moment où, consultant son téléphone, elle avait vu ce message : « il faut que je parle à quelqu’un, es-tu disponible ce soir ? ». Elle s’était d’abord demandé si ce n’était pas une erreur. Certes, David et elle se connaissaient bien et depuis longtemps, mais elle n’était pas sa confidente attitrée. Et le SMS ne contenait pas de prénom, il aurait tout aussi bien pu s’agir d’une erreur de destinataire. Dans le doute, elle décida de le rappeler pour vérifier que cétait bien sa présence qui était souhaitée.

Lorsqu’il décrocha, il lui dit d’emblée qu’il était content qu’elle le rappelle. Plus de doute donc, il voulait la voir. Elle avait prévu d’aller au cinéma avec des amis mais elle pouvait annuler vu l’importance que cela semblait revêtir aux yeux de David. Elle se demandait d’où venait ce soudain besoin de se confier, s’il s’agissait d’un événement grave ou heureux, pourquoi précisément à elle, en quoi cela pouvait la concerner, ou en quoi elle pourrait se révéler d’une aide précieuse. Les hypothèses fusaient dans sa tête, l’empêchant de se concentrer comme il l’aurait fallu. Au téléphone, elle l’avait senti fébrile mais pas abattu, ce qui l’avait un peu rassurée. Ils s’étaient donné rendez-vous dans le bistrot où ils se voyaient toujours à vingt ans avec leurs amis communs de l’époque, un petit bar musical du côté d’Odéon. Ce retour dans leur passé étudiant après tant d’années l’amusait. Aujourd’hui, ils approchaient tous les deux des deux fois vingt ans.

Lorsqu’elle arriva, il était déjà installé. Il avait l’air songeur, d’un regard presque absent, qui pourtant s’anima dès qu’il la vit. C’était tout lui ça, cette capacité de changer d’état en l’espace d’une demi-seconde , d’être ailleurs en même temps que profondément concentrée sur l’ici. Il paraissait sincèrement content de la voir, un peu excité aussi à l’idée de lui révéler ce pourquoi il voulait lui parler, mais sans vouloir précipiter la révélation. Il commença donc par lui demander de ses nouvelles, ce à quoi elle n’avait pas grand chose à répondre puisqu’ils s’étaient vus un mois avant. Guillaume était toujours content de son nouveau poste, qui lui laissait plus de temps et de liberté, et leur vie de couple s’en ressentait positivement, ils commençaient à parler d’enfant avec plus d’insistance qu’il y a quelques semaines. Il se réjouit de nouveau, comme il l’avait fait lors de leur dernière soirée ensemble. Puis le silence se fit. Elle sut qu’il allait parler, mais qu’il lui fallait le temps de rassembler ses idées. David réfléchissait toujours beaucoup, souvent trop, il pesait chacun de ses mots lorsqu’il voulait exprimer quelque chose d’important. Le serveur arriva juste à ce moment-là pour prendre la commande – à croire qu’il avait un sens aigu du contretemps – et ne sembla pas percevoir la solennité de l’instant. Elle prit l’initiative de de commander deux bières pour laisser son ami se concentrer. Une fois l’importun reparti, il s’écoula environ deux minutes qui lui parurent durer deux heures. Elle se perdait en conjectures sur l’événement qui pouvait les rassembler ici.

« Carole est revenue ». Trois mots qui lui firent l’effet d’une bombe. A aucun moment, elle ne s’était attendue à ça. Carole avait été l’unique réel amour de David. Ils avaient passé 9 ans ensemble, et puis un jour, il y a six ans, elle était partie en Asie, en laissant juste un mot et un numéro où la joindre. Elle avait prié son conjoint de ne pas chercher à la suivre. Il n’y avait que ce numéro de téléphone qu’elle avait indiqué pour qu’ils puissent avoir une discussion, qu’elle lui explique cette lubie qui paraissait subite de s’en aller à l’autre bout du monde. Les deux échanges qu’ils avaient eus avaient laissés David avec encore plus de questions que devant la lettre. Il savait qu’elle rêvait de partir vivre ailleurs, ils s’étaient accrochés plusieurs fois à ce sujet parce que, même s’il se montrait ouvert à l’idée, il ne semblait jamais prêt à la concrétiser. La départ de Carole avait été un électrochoc, il avait cherché à le lui faire comprendre, il avait fait son mea culpa avec la plus grande des sincérités, mais elle avait décidé que c’était trop tard. Elle voulait tracer sa route seule, ou en tout cas sans lui. A l’époque, elle aussi était très proche de Carole, c’est d’ailleurs chez elle qu’ils s’étaient rencontrés, ce qui expliquait sans doute sa présence ici. Elles avaient fait leurs études de commerce ensemble et formaient un binôme de travail et de rigolade qui fonctionnait très bien. Mais elle n’avait pas davantage senti le vent tourner. Elle avait reçu régulièrement une carte de vœux pour le nouvel an, elle savait donc ce que faisait son amie, mais elle gardait cela pour elle, ne souhaitant pas « remuer le couteau dans la plaie » lorsqu’elle voyait David. D’autant que leurs relations étaient simplement cordiales. Elle se s’attendait en tout cas certainement pas à son retour.

Choquée elle aussi, elle demanda à David s’ils s’étaient revus, si Carole lui avait dit quelque chose, et surtout comment il se sentait. En effet, Carole l’avait appelé pour le voir. Ils avaient dîné ensemble la veille et ces retrouvailles s’étaient bien passées, contre toute attente. Elle lui avait présenté ses excuses, en étant consciente qu’elle ne pouvait pas réparer la brutalité de sa décision et le fait qu’elle n’ait donné aucun signe avant-coureur sérieux. Elle semblait réellement regretter et cela le troublait. Elle paraissait épanouie, plus sûre d’elle, mais en même temps plus dure qu’avant. Incontestablement, elle avait réussi dans les défis qu’elle s’était lancés. Cela, Juliette le savait grâce aux cartes reçues, elle avait créé une entreprise de services de conciergerie en Chine qui avait rencontré un franc succès et comptait même désormais plusieurs franchises qu’elle avait fini par revendre à très bon prix pour se lancer dans le business des spécialités culinaires d’Asie. Mais ce qui l’intriguait, c’était ce retour lui aussi impromptu et soudain, et son souhait de revoir David.

Ce dernier poursuivait le récit de la soirée. La flamme s’était rallumée en lui – si tant est qu’elle se soit jamais éteinte – et elle avait fini par lui avouer qu’il lui manquait. Carole lui demandait une seconde chance, elle ne mettait aucune condition, elle était prête à revenir s’installer à Paris. Elle lui avait aussi avoué qu’elle avait eu une relation de quatre ans lorsqu’elle était à Pékin et qu’elle avait fui à nouveau lorsque l’homme avait voulu l’épouser. Là aussi, elle était consciente que cet aveu n’était pas forcément de nature à le rassurer, mais elle voulait essayer. Et retrouver David lui était apparu comme une évidence. Depuis hier, il ne savait plus quoi penser. Il ignorait si c’était un rêve ou un cauchemar, s’il fallait lui accorder cette chance au risque de souffrir encore comme il y a six ans ou fermer la porte. Il avait eu des aventures depuis Carole, mais il se fermait souvent et ses amies le sentant, partaient rapidement. Juliette le regarda, lui habituellement si sûr de lui, et lut dans son regard qu’il était incapable de renoncer à cette chance qui lui était offerte, mais qu’il était aussi fragile que de la porcelaine. Elle lui proposa de parler à Carole et tenta du mieux qu’elle put de le réconforter. Leur amie était certes impulsive mais elle avait toujours été intègre.

Le lendemain, Juliette appela Carole qui ne fut guère surprise que David se soit confiée à elle et accepta l’invitation pour le surlendemain. Comme David le lui avait dit, elle semblait à la fois plus forte et plus distante, comme si sa fragilité d’antan avait été remplacée par de l’acier bien trempé. Mais au fil de la discussion, Juliette retrouva l’amie qu’elle avait connu. Elle était extrêmement lucide sur le mal fait à son ex-compagnon, elle s’était toujours tenue au courant de sa vie par des connaissances qu’ils avaient en commun, mais elle s’était drapée dans sa fierté et ne souhaitait pas en sortir. Lorsque son compagnon à Pékin avait voulu qu’ils se marient, elle n’avait pas fui par peur comme elle l’avait laissé entendre à Davis, mais parce que l’amour qu’il lui portait alors l’avait rattrapée. Il n’avait pas su comprendre son besoin de changer de cadre de vie, mais il savait la comprendre, l’écouter, et elle n’avait jamais eu aucun doute sur leur capacité cheminer ensemble. Elle ne ressentait pas la même chose avec son conjoint en Chine. C’ets là qu’elle avait décidé de changer d’activité et de silloner les routes d’Asie, à la découverte de plats atypiques il est vrai, mais surtout des autres. Elle avait vu des drames et des belles histoires, et chaque fois, dans le regard des couples heureux, elle se revoyait face à David. Alors au bout d’un an, elle avait fini par prendre l’avion pour Paris pour le revoir.

Ce récit bouleversa Juliette, qui voyait au fur et à mesure la dureté de sa vieille amie s’envoler pour révéler la fraîcheur qu’elle lui avait connue lorsqu’elles avaient vingt ans. Elle encouragea Carole à ne plus attendre et lui donna l’adresse de celui qu’elle aimait toujours. La suite lui donna raison puisqu’ils partirent ensemble un an plus tard pour l’Amérique latine pour un très long voyage de noces aux allures de déménagement. Ce soir-là, en rentrant chez elle, de l’humeur romantique dont elle était parée, elle parla longuement avec Guillaume de leur avenir et de leurs projets de famille longtemps mis entre parenthèses. Eux aussi avaient trop attendu pour vivre pleinement, alors ils cessèrent de parler… et neuf mois plus tard un troisième sourire vint illuminer leur vie.

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