Un sympathique intrus

23 Juin
Santiago Carbonell (1)

                  Peinture : Santiago Carbonell

Il est arrivé sans crier gare. Je n’ai pas tellement compris comment ni pourquoi. Mais avant il n’était pas là. Et puis un jour j’ai réalisé qu’il était présent. C’était étrange, je ne sais pas comment il s’y est pris. Je crois qu’il a profité d’un moment d’inattention. Enfin de plusieurs moments d’inattention plutôt. J’étais occupée sans cesse, pas forcément tout le temps physiquement, mais j’avais la tête occupée par le travail, par le concert de fin d’année, par un projet qui me tenait à coeur. Et puis je continuais à passer des coups de fil aux amis, à les voir aussi lorsque je le pouvais.

Alors je n’ai pas vraiment remarqué ses attentions. On se voyait régulièrement pourtant depuis quelques mois, le rituel de la pause ciné tous les dix jours environ. Et j’appréciais ces soirées tranquilles à découvrir des films toujours sympathiques. La plupart du temps, c’est lui qui choisissait. Sans jamais imposer, simplement il avait l’air de s’y connaître et avait toujours de bonnes idées. Moi, le ciné, j’y allais le plus souvent selon les notes que je voyais sur Internet, sans vraiment regarder très loin. Lui, il dénichait des films improbables, ou il osait tenter d’en voir qui étaient mal notés, parce qu’il sentait que la qualité était là. Quelquefois, pour ne pas être totalement en reste, j’écumais les programmes afin de dénicher une œuvre du 7ème art qui pourrait lui plaire à lui aussi. Pour autant, je ne voyais pas dans ces soirées davantage qu’un arrangement amical entre deux personnes appréciant de partager un goût commun pour les histoires mises en images. 

Je prenais plaisir aussi à rediscuter de ce que nous avions vu après le film lorsque nous ne sortions pas trop tard de la salle. On apprenait aussi à se connaître en même temps, mais assez loin des clichés que j’avais de la séduction. C’était simple et naturel comme ça avait pu l’être quand j’apprenais à connaître mes amis proches. Je ne l’ai pourtant jamais vu comme eux. C’était mon copain de ciné, comme un statut à part. Deux fois, il est parti en mission pendant pas loin d’un mois, sans que je songe à le contacter la première fois. La deuxième, j’ai du lui envoyer un e-mail pour prendre des nouvelles, comme j’aurais pu le faire avec tout autre ami. Et lorsqu’il revenait, j’étais contente que le rituel reprenne.

Et puis il est parti une semaine en vacances en Irlande et est revenu avec 2-3 films intéressants. En lisant, vous allez vous dire que ce prétexte de changer de cadre était évident. Et vous aurez raison. On voit ce qu’on veut bien voir. Quand je suis allée chez lui pour une soirée DVD irlandaise, je ne voyais aucune arrière-pensée de sa part. Il l’a certainement senti – preuve qu’il savait déjà me cerner – puisque nous avons effectivement enchaîné un film passionnant sur Belfast avec des histoires croisées en 1960, 1980 et 2000, avec une histoire de famille traditionnelle contemporaine dans un petit bourg entouré de verdure. Tout cela nous a rendus bavards, enfin lui surtout, j’ai eu l’impression de le découvrir. Il me parlait librement de lui, de ses attentes, de sa vision de la vie. Je trouvais ça beau cette confiance, et je n’ai pas vu le temps passer jusqu’à ce que je m’effondre littéralement de sommeil, d’un coup, sur son canapé, sur les coups de 3 heures du matin (il me l’a dit depuis). Le lendemain, me réveillant sur le même canapé recouverte de son plaid, j’étais gênée comme rarement. Il a encore su me mettre à l’aise avec naturel.

De là, de copain ciné, il est devenu un vrai ami et nous avons adopté l’habitude du DVD, chez lui ou chez moi. Des copines me charriaient et ne voulaient pas croire que nous ne faisions que parler. Et pourtant si. C’était agréable, je ne voyais aucun enjeu là-dedans. Nous avions parfois de vifs débats, parfois au contraire l’accord était évident à tel point que nous savions que le sujet était clos. C’était très confortable. Une complicité sans enjeu m’allait très bien, je n’avais pas spécialement envie d’une vie amoureuse à cette période, et j’évitais plus ou moins consciemment de me demander si la situation lui convenait. Il tenait subtilement la place que je lui laissais. Cela devait faire à peu près 6 mois que ces soirées ciné avaient commencé quand il est reparti de nouveau en mission. Trois semaines. Là, j’ai voulu faire taire la voix qui me disait qu’il me manquait plus qu’un ami. J’envoyais des messages que je voulais très détachés pour lui demander si tout se passait bien. Et de fait ça avait l’air difficile, j’ai cherché à en savoir plus, il m’a beaucoup écrit sur cette mission, il n’avait pas le temps d’appeler, il finissait apparemment tard et allait dîner avec son chef pour débriefer presque chaque soir. J’accueillais ses confidences, ses doutes, je me sentais plus proche de lui, je me laissais aller aussi à me livrer davantage. J’avais plaisir à être présente et impliquée dans ce qu’il vivait.

Le vendredi où il est rentré, je suis allée l’attendre à la gare, et là encore, je ne voulais pas voir ce que je ressentais en face. Me voir là l’a visiblement surpris.Il avait un air épuisé que je ne lui connaissais pas. D’un coup, j’ai réalisé le caractère étrange de la situation, et je me suis retrouvée incapable de dire quoi que ce soit d’autre que bonsoir. Il attendait que je parle visiblement, mais mes pensées se mélangeaient dans ma tête. Comme une envie de fuir mais une incapacité de le faire. Il a tenté de poser des questions, mais, troublée, je n’en comprenais qu’un mot sur quatre. Je ne sais pas trop comment, nous nous sommes retrouvés dans un bar à proximité. Il avait l’air très calme et posé, a commandé deux bières, et m’a dit qu’on resterait là tant que je ne lui expliquais pas pourquoi j’étais venue et pourquoi j’étais restée sans voix. Son assurance m’a impressionnée encore plus, je me suis saisie de ma bière pour me donner une vague contenance, et j’ai commencé à la boire à très petites gorgées.

Au bout d’un moment, les mots sont sortis, lentement : »J’avais envie de te voir ». Toujours patiemment, il m’a dit : « oui, ça j’ai pu le constater, mais pourquoi ? ». Ce à quoi j’ai répondu « Tu m’as manqué ». Un peu moins patiemment, il a repris : « Oui, j’entends bien, mais tous les gens à qui j’ai pu manquer n’étaient pas sur le quai de la gare ce soir. Toi tu y étais. Je pense savoir pourquoi, mais je veux que toi tu en prennes conscience et que tu le dises. » J’avais l’impression d’être en train de m’enfoncer dans un gouffre. Parce que d’un coup, mes sentiments m’apparaissaient clairement. Et que j’avais peur de les assumer. Et que son air sévère à lui me faisait craindre d’arriver trop tard et de l’avoir déjà perdu en le traitant en simple ami pendant toutes ces semaines. Je me suis lancée, parce que je n’avais pas d’autre option, ne rien dire serait pire. Alors cette fois j’ai enchaîné : « Tu m’as manqué parce que, petit à petit, sans que je comprenne comment, tu es devenu la personne la plus importante pour moi. J’apprécie chaque soirée que l’on passe ensemble, je suis contente de te voir sourire, je suis inquiète quand je te sens sous une grosse tension comme ces trois dernières semaines, j’adore nos discussions et je n’ai jamais trouvé si agréable la compagnie de quelqu’un. Ça te va comme franchise ? ». Il a souri, il m’a pris la main, et il m’a dit « Ça me va très bien ». Là, rassurée et avec le même sourire, je lui ai demandé : « Et toi, tu as quelque chose à me dire ? ». Et d’un air facétieux, il a repris la parole : « Oui, évidemment, mais pas dans ce bar. Et tu sais je suis plus bavard devant un bon film. Plus câlin aussi, tu vas le découvrir… ».

Il est arrivé sans crier gare. Mais en repartant du café de la gare, ce soir-là, nos cœurs criaient de joie. Depuis, ils continuent. Mais désormais, on organise des soirée DVD chez nous avec les amis et on a repris les soirées cinéma à deux.

(NDLR : ceci est de nouveau une fiction, toute spéculation serait vaine et déceptive pour celui ou celle qui la formulerait)

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