A propos d’une photo

8 Sep

 

Depuis quelques jours, les débats font rage dans les médias et sur Internet (et aussi dans les médias présents sur Internet naturellement) à propos d’une photo qui est venue donner un nom et un visage aux foules de migrants qui cherchent depuis le début de l’année à trouver un asile en Turquie et en Europe. Beaucoup de ces débats se concentrent sur la question – qui en soi n’a pas beaucoup d’importance – de savoir s’il fallait montrer cette photographie. Celle d’un petit garçon décédé échoué sur le bord d’une plage. Il n’y a pas de bonne réponse à cette question. Le cliché a heurté certaines personnes, en a ému d’autres, en a scandalisé certains, et il en est encore pour débattre autour du droit à l’anonymat de cet enfant et de sa famille. Évidemment, ces questions peuvent être posées, mais au fond elles ne changeront rien au fait que cette image figurera sans doute dans les livres d’histoire de la génération qui vient au monde aujourd’hui. Comme d’autres photos à d’autres époques. Pour sa valeur symbolique bien plus que pour le cliché lui-même.

En soi, je livre ici mon opinion personnelle, l’image est esthétiquement très belle, et c’est précisément ce qui fait sa force. Chaque jour, des dizaines d’images insoutenables sont diffusées dans les médias sans avoir le même impact. Ou des faits divers montrant la mort d’enfants. Au Pakistan en ce moment-même, des familles appartenant à des minorités sont tuées sans pitié et parmi elles des enfants. Daesh et Boko Haram utilisent des enfants comme kamikazes ou leur font subir des monstruosités. Et même dans des pays en paix comme le nôtre, les journaux annoncent aujourd’hui l’ouverture du procès d’un père qui a provoqué le décès de son propre fils de trois ans en lui infligeant un passage au lave-linge comme punition pour indiscipline. L’horreur est hélas partout, souvent incompréhensible pour qui tente de vivre en harmonie avec les autres humains. Pour lire les actualités, il faut acquérir cette capacité à prendre un recul qui n’est pas un manque de compassion nécessairement, mais une protection pour ne pas sombrer avec le sordide, mais apporter à sa mesure son petit morceau de gravier à l’édifice de la beauté de la vie. Parce qu’on n’a pas de pouvoir direct sur les affaires de corruption au Mexique, pas plus que sur la dictature en Corée du Nord, ni sur toutes les guerres qui hélas ravagent des pays entiers en ce moment. On a juste le très petit pouvoir de profiter de ce qu’on a et d’essayer d’en faire profiter aussi un peu les autres.

La question du partage, c’est d’ailleurs celle qui est au centre de cette inutile polémique autour d’une photo. Soudainement, cette image semble avoir bougé les consciences endormies sur la situation dramatique de ces dizaines de milliers de personnes qui fuient leur pays et que l’on ne sait pas comment accueillir. Là, il y a un débat qui est compliqué et que l’on tente pour le coup de simplifier, justement en se déchirant pour une histoire de publication d’image. Il est compliqué parce que tout le monde donne des leçons à tout le monde et que pour autant, nous avons tous nos peurs et notre égoïsme présents. C’est facile de donner des leçons aux gouvernements, je ne m’en sens pas la cpacité ni la légitimité. Parce que je ne suis pas plus généreuse que ceux que je fustigerais alors. Si j’étais réellement généreuse, j’ouvrirais mon canapé à l’une de ces personnes qui n’a plus rien et qui a traversé des épreuves terribles parce que la guerre lui a tout pris : une partie de ses proches souvent, sa maison, son travail, et la part d’innocence qui lui restait. Je ne suis pas assez généreuse pour un tel acte. Je m’achèterais sans doute un semblant de début de bonne conscience en faisant un chèque de quelques dizaines d’euros défiscalisés à 66%, ce sera « mieux que rien » me dirai-je alors. Et pourtant, j’aurai ce goût amer de presque rien, du caractère presque sordide de cette façon d’aider qui n’en est pas une.

Parce que j’ai conscience que si un jour je fuyais mon propre pays parce qu’il est en guerre, parce que je risque d’y mourir à tout instant, j’aurais besoin de beaucoup plus qu’un bol de riz et d’une soupe pour commencer à respirer à nouveau réellement, sans être en apnée. Parce que j’aurais l’espoir de pouvoir travailler à nouveau, même en débarquant dans un pays où il y a déjà plus de 5 millions de personnes qui veulent un travail et qui ne fuient pas la guerre. Et à défaut de ça, je voudrais au moins pouvoir dormir et prendre une douche, et que les gens du pays où j’aurai fui me parlent sans avoir peur au lieu de reprocher au gouvernement de ne pas solutionner le « problème ». Je crois d’ailleurs qu’être un « problème » aux yeux des autres juste parce qu’on a eu un réflexe normal de survie en se réfugiant chez ces autres, c’est un truc réellement terrible. Le problème, c’est tout de même que des groupes terroristes armés aient perdu leur humanité au point de détruire tout sur leur passage, avec la volonté de dominer un monde où plus personne ne célébrera la vie. Ce n’est pas que les gens qui tiennent à l’existence cherchent à poursuivre la leur et soient prêts pour cela à des sacrifices dont ils ne se seraient sans doute pas cru capables si on les avait interrogés il y a seulement quelques mois. Ils auraient sans doute donné des leçons à leur propre gouvernement s’ils avaient constaté l’arrivée massive d’habitants des pays voisins fuyant la guerre. Ils n’étaient ni meilleurs ni pires que chacun d’entre nous dans des pays par chance en paix.

Aujourd’hui, les migrants nous ont au moins appris que l’on peut être prêt à tout ou presque pour vivre sans avoir la peur au ventre. La moindre décence à avoir est de ne pas se livrer des guerres de mots pour justifier notre impuissance à savoir comment agir. Et de redonner aux gouvernements leur responsabilité réelle qui est celle de chercher à stopper les guerriers sans humanité. L’accueil des trains de nouveaux arrivants relève de notre implication, pas de notre capacité à donner des leçons.

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