Chute d’une nation

13 Sep

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La passion du théâtre peut conduire à des expériences inédites et un peu folles, comme toute passion. Yann Rezeau, auteur et metteur en scène, entre autres textes, de « Chute d’une nation », est vraisemblablement un passionné. Voire un possédé. Et sans nul doute possible un génie. J’avais déjà eu le plaisir de découvrir son talent dans Mécanique instable , une pièce parlant avec justesse et de façon très documentée de la thématique des Scop (sociétés coopératives), postérieure d’ailleurs dans l’écriture à cette œuvre maîtresse qu’est Chute d’une nation.

Chute d’une nation, c’est donc un peu l’équivalent des séries américaines sur les dessous des campagnes politiques, mais en plus génial et plus intense puisqu’ici tout se déroule en live sous les yeux des heureux spectateurs du Théâtre du Soleil. 4 épisodes d’une durée moyenne d’environ 2 heures pour vivre la fausse élection présidentielle de 2012 vue depuis le camp de l’alliance de gauche, des pré-primaires à la campagne du second tour.

Il faut être aussi un peu fou et passionné, à l’image de l’auteur, pour aller passer une journée entière de son week-end au Théâtre du Soleil, situé dans le cadre enchanteur mais plus qu’excentré de la cartoucherie du bois de Vincennes. Et pourtant, si c’était à refaire le week-end prochain, je crois que je re-signerais tout de suite. Malgré la brièveté des deux premières pauses (en théorie 25 minutes et 15 minutes, en pratique 18 minutes et 10 minutes) laissant à peine le temps pour l’une d’avaler son sandwich, pour l’autre de passer par les « commodités » et de voir qu’il fait encore jour. Mais quand on aime, on ne compte pas, et assurément on ne peut qu’aimer cette leçon de politique et d’humanité. Ou de permanent conflit entre soif du pouvoir et idéaux.

L’histoire est simple et très largement inspirée de faits réels, ou tout du moins très réalistes. Jean Vampel, un député intègre et a priori insignifiant de l’alliance de gauche, va, par un concours de circonstances, se retrouver à concourir à la primaire de son parti, malgré son absence quasi-totale de notoriété et des sondages qui à aucun moment ne le placeront à plus de 7% des suffrages des sympathisants, loin derrrière la favorite Baubrac. Dans le même temps, Mérendien quitte l’alliance de droite pour fonder un parti d’extrême-droite aux idées racistes, qui voit sa popularité s’accroître fortement tout au long de la campagne, n’allant bien évidemment pas sans rappeler un certain événement survenu en 2002.

Un coup de théâtre visant un des candidats viendra rebattre totalement les cartes, ouvrant une lutte sans merci pour la victoire, où le fair play et les principes de lla démocratie seront sérieusement secoués quand ils ne seront pas tout simplement bafoués. Dans cette quadrilogie d’un genre peu habituel, les épisodes 1 et 3, plus lents, sont ceux des discussions, des hésitations, des évolutions des relations entre les personnages, ceux qui préparent au côté spectaculaire des rebondissements de campagne. Les épisodes 2 et 4 sont ceux de l’accélération du mouvement, de l’action, des surprises et des dénouements, lesquels restent incertains jusqu’au dernier moment. Car c’est là aussi le génie de Yann Rezeau, savoir ménager le suspense, faire douter le public. Mais surtout le placer face à des questions concrètes et face à ses responsabilités de citoyen. Car au-delà des manœuvres peu glorieuses de certains pour se retrouver en tête d’affiche, au risque des fausses promesses, nous sommes tous potentiellement aveuglés par les beaux discours et les apparences.

Pendant 8 heures donc, il est donné aux heureux spectateurs une occasion unique de réfléchir au destin de la démocratie, sujet d’actualité s’il en est. Grâce à cette spectaculaire performance des acteurs, notamment de Walter Hotton qui joue Vampel et de son attachée parlementaire au verbe franc Porémon, également mère adoptive du directeur de campagne de Mérendien, incarnée par Sophie Volonthen. Lionel Weider, le directeur de campagne, alias Didier Mérigou, ainsi qi’Elsa Speranza (jouée par Leïla Morguez) et l’homme d’affaires magnat du micro-crédit Quieroz (Emmanuel de Sablet) font montre également d’une incontestable justesse dans leur interprétation. Les personnages plus secondaires ne sont pas en reste dans une mise en scène parfaitement ciselée et presque dorée à l’or fin.

Après un troisième entracte de 35 vraies minutes permettant de se dégourdir vraiment les jambes dans le joli parc de la cartoucherie, les deux dernières heures sont celles de la peur du pire, tout en ne sachant plus vraiment à la fin quelle alternative est la moins pire pour la démocratie. Et de ressortir tout de même avec une certitude : les 9h15 passées dans ce cadre hors normes pour ce spectacle lui aussi peu commun n’auraient pas pu être mieux employées.

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