Avant

24 Déc

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Avant. Ce mot avait un son qui l’étonnait lui-même. En y réfléchissant, avant aurait tout aussi bien pu vouloir dire le mois dernier, ou avant dans son précédent travail, ou avant quand il était étudiant ou avant quand il était enfant, ou tout ça à la fois. Et pourtant, il ne parvenait pas du tout à dater cet avant. La longue période à laquelle il faisait référence lui paraissait toute aussi étrangère comme familière. Comme si maintenant n’était au final qu’un prolongement d’avant, mais que cet avant n’existait plus vraiment de la manière dont il l’avait alors vécu.

Lorsqu’il relisait sa vie, les évènements lui paraissaient désormais flous. Pourtant, ce n’était pas si lointain, il était jeune encore – tout juste 32 ans – et les faits marquants de sa plutôt courte vie étaient faciles à résumer de manière objective. Là était toute la subtilité, il avait plus ou moins perdu sa capacité à voir les étapes qui avaient jalonné son parcours de façon objective.

Avant, il était donc serein et confiant face à la vie. Et pourtant, assez rapidement, il avait senti des incohérences dans les paroles du « monde des adultes ». Ces mêmes adultes qui lui apprenaient les beaux principes qu’ils n’appliquaient pas, comme celui de toujours dire la vérité. Il sentait pourtant parfois des incohérences dans certains propos, mais il n’avait aucun moyen ni aucune raison de douter de ce que ses parents lui disaient. Là, il avait le sentiment d’être le personnage d’un mauvais soap opéra. En même temps que découvrir la vérité était aussi l’occasion, sans rattraper le temps perdu, d’un enrichissement continuel depuis quelques mois.

Au départ, Maxime avait pourtant pris Cédric pour un illuminé ou un psychopathe ou un peu des deux. Il avait en effet reçu un appel un soir chez lui, de ce jeune homme qui disait avoir été en cours avec sa mère et chercher à la recontacter. Il lui avait posé un certain nombre de questions avant d’avouer que c’était lui, Maxime, qu’il recherchait activement et pour quelle raison. Croyant alors à une plaisanterie d’un copain, Maxime avait cherché à savoir de qui il s’agissait puis s’était énervé quand Cédric avait déballé l’intégralité de ce drame rocambolesque. Il avait fini par raccrocher violemment. Quelques jours plus tard, il recevait un courrier récapitulant la même histoire qu’il décida de garder par prudence au cas où ce type se mettrait à le harceler.

Il oublia l’histoire jusqu’au jour où, un an plus tard, il se fit voler son portefeuille lors d’une pause au travail et que, refaisant ses papiers, un agent zélé émit un doute sur l’authenticité de l’acte de naissance et le transféra à son supérieur qui confirma le caractère douteux du document. Très vite, Maxime fit la connexion et commencer à accorder plus de crédit à la lettre qu’il avait conservée, tandis que la police menait son enquête. Il appela Cédric qui avait laissé ses coordonnées et se rendit disponible dans l’heure pour le rejoindre, les deux jeunes hommes ayant tous deux posé leurs valises à la capitale lorsque l’heure de trouver un emploi était venue. Son demi-frère lui raconta alors l’incroyable disparition de leur mère 6 mois après l’accouchement, qui avait donc manifestement fui avec l’homme que Maxime pensait être son père , avec ce simple mot « Ne cherche pas à me retrouver, j’ai pris toutes mes dispositions pour te rendre la tâche impossible. Adieu. » Connaissant le sens de l’organisation de sa mère, Maxime ne fut pas étonné que la tâche ait été si ardue. Et ayant cette fois bien lu et relu la lettre, il ressentit une intense peine de savoir qu’il ne rencontrerait jamais son père autrement qu’en se rendant sur sa pierre tombale.

Les choses s’étaient alors enchaînées très vite. L’enquête avança d’autant plus vite que Maxime vint lui-même, accompagné de Cédric et de sa demi-sœur Delphine pour faire établir les faits, que leur mère avoua rapidement lors de sa convocation. Il ne voulut pas porter plainte contre sa mère, estimant que cela rendrait les choses pire encore, mais la somma de ne jamais chercher à le contacter, quel que soit le prétexte. En l’espace de quelques jours, il n’avait pas seulement perdu ses papiers, mais son identité toute entière.

Malgré la gentillesse de Cédric, Delphine, de leur mère et de ses grands-parents « biologiques », malgré aussi le respect qu’ils avaient de ses désirs successifs de rapprochement ou d’éloignement, ces personnes lui étaient étrangères. Et celui qu’il aurait vraiment désiré connaître n’était pas là pour lui raconter lui-même les démarches faites pour le retrouver, qui n’avaient finalement abouti que bien plus tard, trois ans après sa mort, au moment où il avait reçu ce coup de fil. Il avait apparemment pourtant vraiment fait tout son possible, au vu du dossier empli de lettres qui témoignaient de sa motivation. Mais en effet, sa mère avait tout prévu pour disparaître totalement, tant pour son mari que pour ses propres parents et sa sœur. Maxime essaya d’ailleurs de nouer contact avec cette tante qui ne daigna pas répondre, reportant sur lui son amertume et la souffrance qu’elle avait vu endurer par ses parents. Il n’insista pas, étant bien placé pour comprendre cette réaction de rejet, tout en s’en attristant un peu. Il comptait également sur cette tante pour tenter d’y voir plus clair dans ce grand tunnel noir où il se situait depuis que la vérité l’avait finalement entièrement privé de famille, tout en lui en procurant une plus grande en nombre.

Dans ces circonstances, il n’arrivait plus à se rappeler de comment il vivait, pensait, rêvait, évoluait avant. Quand il pensait que le conjoint de sa mère était son père, qu’il passait ses étés avec ses cousins « paternels », et surtout qu’il croyait savoir qui il était et qui l’aimait. Là, il en venait même à douter de son amie, pourtant infiniment patiente face à ses questionnements, ses phases de colère suivies de périodes de profonde tristesse, et ses quelques rares moments de sérénité . Parce qu’il pouvait aussi se sentir plus calme quand il parlait avec ceux qui avaient connu son « vrai père » et découvrait l’amour que ce dernier avait pour les siens et pour son fils disparu en particulier, et aussi son impossibilité tout au long de sa vie de se remettre de cette perte si brutale, tout autant que de se départir de l’espoir de le serrer enfin de nouveau dans ses bras un jour.

Mais il ne passait rien à celle qui le soutenait jour après jour, à tel point qu’elle décida de prendre de la distance et de retourner vivre seule. Ce fut là que Maxime réagit enfin. Il se sentait trahi et irascible mais savait au fond de lui que cette séparation était une bonne décision, qui visait à les préserver tous les deux. Il prit sur lui de réagir, de sortir de sa position d’écorché vif et de réinterroger cet avant différemment. Peu importe s’il n’arrivait pas réellement à reconstituer le cours des choses, peu importe s’il ne retrouvait jamais l’insouciance dont il jouissait alors, il n’avait que deux options : se détruire jusqu’au bout ou se reconstruire. Il aimait assez les belles œuvres architecturales pour tenter le deuxième choix.

Il changea donc sa vision de l’avant, quand il faisait taire ses pressentiments, quand il s’était rebellé aussi contre la réalité sur sa naissance et ses géniteurs pour retenir surtout ce qui à chaque étape, de l’enfance à ses 32 ans, l’avait fait grandir. Cette démarche mit du temps, plus qu’il ne l’aurait voulu, plus que sa compagne n’était capable d’attendre même si elle resta une amie fidèle. Elle fut cahotique également, et puis, progressivement, Maxime apprit à aller de l’avant plutôt que s’interroger sur l’avant. Aujourd’hui, à 37 ans, on peut dire de lui qu’il est réellement un homme heureux et av(en)ant.

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