Variations contre l’intellectualisme dépressif

3 Juin
vincent-van-goh-squelette-fumant

Image : Van Gogh, Crâne de squelette fumant une cigarette

En tant que jeune femme parisienne trentenaire ayant un boulot de cadre moyenne me permettant de sortir assez régulièrement pour satisfaire ma curiosité débordante, je n’ignore pas (et je sais d’ailleurs en rire) avoir par moments ce côté caricatural de la bobo snobinarde que nous voyons tous régulièrement passer à la télévision. Il m’est même arrivé d’acheter un cahier design hors de prix dans une papèterie écolo créée par une autre trentenaire ayant quitté son job d’executive woman au salaire à 6 chiffres pour faire le tour du monde et commercialisant des articles importés du Vietnam (non, le bilan carbone de ce cahier ne l’empêche pas d’être écolo) et même de tester une cantine bio du 11ème arrondissement et de trouver ça bon ces produits sains et pleins de saveurs.

Sachez toutefois que mes ambivalences personnelles ne m’empêchent pas de fustiger les concepts bobos écolo-bio et d’avoir juré que jamais ô grand jamais je n’emménagerai dans le 10ème ou le 11ème arrondissement (promesse facile à tenir puisque je ne tiens pas à habiter dans un placard au 8ème sans ascenseur et que donc j’ai choisi de franchir le périph pour gagner 15m² de surface, mais je m’égare comme souvent). Mais il est une chose que je fustige encore plus que la superficialité parfois un peu arrogante mais finalement pas bien méchante qui fait des émules sur la rive gauche et que j’ai choisi d’appeler l’intellectualisme dépressif.

Certains m’objecteront qu’il ne faut pas faire d’amalgame, mais il me semble cependant que cette mouvance a trouvé un bon terreau dans les soirées mondaines et autres évènements d’une néo-jeunesse attirée par le bobo-isme davantage pour le potentiel de rebellion dont il est porteur que par volonté d’arrêter de se nourrir de maïs aux OGM et d’huile d’arachide (ce qui ne signifie pas et heureusement que le courant des bobos optimistes est en passe de disparaître et heureusement). Du constat que tout ne tourne pas rond dans le monde un samedi soir en buvant des cocktails au jus d’ortie (oui, je sais, je caricature et c’est mal), certains ont donc décidé de se rebeller et d’apporter leur pierre à l’édifice de la destruction de ce monde pourri en publiant des manifestes au langage abscons pour dénoncer tous les malfaisants qui empêchent la planète d’être un énorme jardin d’Eden où tout le monde se tient la main et danse du matin au soir.

Et là, je ne suis plus du tout d’accord, ni ambivalente. Ces insurgés sur papier ne m’amusent pas le moins du monde, bien au contraire, et ils me semblent contribuer, voire accentuer les phénomènes qu’ils dénoncent (oui, moi aussi je peux formuler des phrases pseudo-philosophiques absconses en buvant de la tisane pêche plate du roussillon-gingembre). Sur le constat, je peux être en accord avec eux : auourd’hui, beaucoup de choses dysfonctionnent un peu partout, il y a des mutations dans tous les sens qui sont créatrices de conflits larvés ou armés, il y a des risques réels pour l’avenir qui viennent d’une gestion non raisonnée ou non raisonnable des ressources naturelles, d’avancées scientifiques et techniques face auxquelles on ne prend pas le temps de réfléchir à leurs implications, d’une déconnexion entre les titres financiers qui circulent et la réalité des biens et services créés. Il est normal que tout cela fasse peur, tout comme chaque époque a eu son lot de transformations qui faisaient peur. Mais il ne me paraît pas sain, ni souhaitable, ni même objectif, qui plus est pour des personnes ayant un niveau d’éducation élevé leur permettant de philosopher avec des formules savantes et inaccessibles à ceux-là mêmes dont elles dénoncent la précarisation et l’avilissement par le progrès qu’elles cherchent à emmurer les autres dans leur besoin inaltérable de cultiver le pessimisme (je vous l’avais dit que j’avais du potentiel en phrases imbitables).

Or, je lis de plus en plus régulièrement des quatrièmes de couvertures, des résumés de films ou de pièces de théâtre, des descriptifs d’expositions ou des présentations de débat télévisés, et plus souvent encore des articles de journaux constitués uniquement de phrases dont la seule lecture nécessite pour s’en remettre de se composer un cocktail spécial orange paracétamol pamplemousse antidépresseur. Je suis en colère de cette tendance à vouloir ancrer dans les esprits la tristesse et la résignation face au passé qui s’enfuit, en dénonçant, critiquant, et en montant les pseudo-coupables de l’état actuel de la nation / de la société / du monde les uns contre les autres. Cette attitude précisément est irresponsable parce qu’elle cherche à créer un cercle vicieux et parce qu’elle annihile d’office tout espoir de changement. Et que naturellement, lorsque l’on emploie des chiffres présentés dans un bel écrin, que l’on emploie un langage irréprochable et maîtrisé, et que l’on écrase les gens sous un tas de concepts et de mots dont le sens leur est aussi inconnu que l’identité du soldat enterré sous l’arc de triomphe, ils finissent par croire que rien n’est possible. Cela me révolte d’autant plus que ces discours émanent de personnes qui sont, si l’on regarde de près, favorisées par l’ordre actuel des choses. Et qui, encore une fois, si elles ont des raisons légitimes d’exprimer certaines craintes pour les décennies à venir, sont aussi les plus à même de trouver des solutions pour y pallier. Parce que le constat n’a aucune valeur en soi s’il n’est pas suivi d’action. C’est juste un diagnostic auquel on choisit de donner une tonalité alarmiste, là on pourrait tout aussi bien, en utilisant les mêmes techniques, le détourner avec un regard de bisounours en train de déguster de la guimauve.

Au fond, si je « dénonce » aujourd’hui cet intellectualisme plombant et cette propension exponentielle de certains groupes d’influence à enfoncer le clou du « tout part à vau-leau », c’est parce que je trouve ça triste de passer à côté de tout ce qu’il y a de fascinant et de joyeux à vivre dans un monde qui n’a jamais produit tant de richesses et donné lieu à tant de progrès, à tant de moyens de créer du lien humain, et qui, malgré ses imperfections, malgré les destructions qui s’opèrent avec les changements actuels, est fondamentalement beau. Où l’on voit des sourires de nonagénaires toujours amoureux qui ont résisté à 2 cancers. Des sauvetages en plein désert. Une mortalité infantile en recul progressif sur tout le globe. Une alphabétisation qui croît même pour les filles et même s’il reste du chemin à parcourir. A chaque phrase déprimante, je suis convaincue qu’il y en a une porteuse d’espoir. Même face aux pires peines. Et je vais pour l’illustrer citer une phrase qui n’est pas de moi, glanée sur les Internets, et qui, j’espère, donnera envie à un ou deux intellectuels dépressifs de changer de regard : « l’optimiste n’est pas celui qui ignore ce qui est négatif, c’est celui qui refuse de s’y attarder ».

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