Discrète

2 Sep

Berlin Août 2016 (131) 

Discrète. C’était sans doute le mot que la plus grande partie de son entourage aurait employé si on leur avait demandé un seul mot pour la décrire. Elle-même aurait sans doute employé le même terme, bien que l’idée de réduire une personne à un seul mot, à commencer par elle-même, soit en totale contradiction avec son regard sur les gens, là aussi en commençant par elle-même. Elle était de ces personnes que l’on ne remarque jamais ou rarement, dès lors qu’elle n’était pas seule face à face avec son interlocuteur. Elle en était consciente et regrettait parfois ce sentiment de transparence mais la plupart du temps, elle ne s’en formalisait pas. Elle appréciait même le confort que lui procurait son caractère effacé, lui permettant d’écouter les conversations sans se sentir obligée d’y intervenir, et lui évitant du même coup les inimitiés que peuvent faire naître les positions très tranchées ou polémiques des personnes plus exubérantes.

Sa discrétion n’était pas pour autant synonyme d’une quelconque mièvrerie, d’une timidité maladive ou d’une absence d’opinion sur la politique, la météo, la protection des animaux et autres sujets qu’abordent traditionnellement les groupes de connaissance ou d’amis. Elle n’avait en effet aucune difficulté à s’exprimer lorsque, à de rares occasions, quelqu’un se tournait vers elle pour lui demander « et toi, t’en penses quoi ? ». Elle savait alors fournir une réponse concise sur un ton très calme, qui contentait l’assistance et lui permettait de retourner à l’indifférence relative dans laquelle le groupe la tenait jusqu’alors. Elle se plaisait alors à assimiler les propos des uns et des autres, à les malaxer intérieurement comme un gros bloc de pâte à modeler et à s’envoler dans ses pensées, imaginant ce qu’allait répondre untel ou unautretel présent ce jour-là ou une autre personne de sa connaissance, tout en continuant à suivre les conversations d’au moins une oreille, ne serait-ce que pour le cas où on lui demanderait effectivement son avis sur ce qui venait de se dire.

Au-delà de l’économie de parole dont elle faisait preuve en public, tout en elle était également discret, de sa tenue vestimentaire à sa façon de danser ou de nager en passant par sa manière de déguster la nourriture, sans grands gestes ni bruits éloquents. Même son prénom reflétait cette discrétion. Blanche. C’était à se demander si cette appellation avait déterminé son caractère ou s’il avait été dicté par lui, dans une sorte de prémonition.

Et pourtant, elle était loin d’être isolée. Sans doute précisément parce que la douceur qui émanait d’elle incitait les autres à rechercher sa présence. Elle était souvent invitée aux dîners, soirées cinéma et fêtes de ses connaissances. Plus rarement en tête à tête, sauf par les quelques-unes de ses connaissances qui aimaient avant tout s’écouter parler sans s’intéresser spécialement à leur interlocuteur. Le revers de la médaille sans doute de l’image qu’elle renvoyait, alors qu’elle était tout à fait capable de soutenir une conversation lorsque les circonstances s’y prêtaient.

Sa vie se déroulait ainsi dans une discrétion presque parfaite jusqu’à ce qu’Angélique y fasse son apparition. Angélique était une jeune femme très expansive, ne supportant pas les silences, et supportant encore moins de ne pas être au centre de l’attention. En toute logique, elle aurait dû se réjouir que Blanche ne lui fasse pas le moindrement d’ombre. Mais la réserve de cette dernière l’irrita dès qu’elle fit sa connaissance. Elle s’était alors amourachée d’Alexandre, un cousin de Blanche, totalement hypnotisé par son charme et sa prestance, et fût donc présentée à la discrète demoiselle lors d’une fête organisée par l’amoureux transi. Angélique, au-delà de son exubérance, ne manquait pas de discernement et comprit très vite à quel type de personnalité elle avait affaire. Dans un premier temps, elle passa une bonne partie de la soirée, par jeu, à faire parler Blanche, ce qui mit visiblement celle-ci mal à l’aise.

Blanche et son cousin ayant, outre leur famille, un certain nombre d’amis communs, elles se croisèrent souvent. Et ce qui avait commencé comme une sorte de challenge prit rapidement la tournure d’un jeu assez malsain. Angélique chercha à en apprendre le maximum sur elle par des questions directes, mais aussi en interrogeant Alexandre et d’autres personnes qui la connaissaient depuis longtemps. Elle opéra méthodiquement pour tout savoir sur ses convictions politiques, spirituelles, éthiques, sur son travail et jusqu’à ses histoires de cœur, extirpant une information par ci et une autre par là, telle une araignée tissant discrètement sa toile pour piéger un moucheron.

Lorsqu’elle estima en savoir suffisamment sur celle qu’elle avait désormais totalement prise en grippe, elle chercha par tous les moyens à la faire sortir de sa tempérance naturelle, certaine que cette réserve cachait au fond soit d’énormes complexes, soit une personnalité enfouie qui attendait de se libérer. Blanche ne saisit pas immédiatement l’animosité dont elle était l’objet. Mais elle en pâtit rapidement et s’en attrista fortement. Le plaisir qu’elle éprouvait à sortir fut progressivement entamé par l’appréhension de croiser Angélique. Ses amis et connaissances s’en apercevaient mais ne savaient pas réellement comment réagir, d’autant qu’ils appréciaient l’humour de cette boule d’énergie et également la bonhomie d’Alexandre, toujours prêt de surcroît à rendre service pour l’organisation ou en cuisine. Certains firent donc un choix lors de leurs invitations, privilégiant le couple sur la jeune femme. D’autres veillaient à ne pas laisser Angélique s’approcher trop près de Blanche.

Cela entama peu à peu la sérénité qui se dégageait d’elle. Elle fut gravement peinée de la défection de certains qu’elles considérait apparemment à tort comme de réels amis. Elle perdit également progressivement sa capacité à se concentrer sur les conversations et plus encore celle à malaxer les propos des autres pour construire ses réflexions, se mit à refuser régulièrement de sortir de chez elle. Elle s’investissait davantage dans son travail pour compenser la dégradation de sa vie sociale. Elle tenta également sans succès de se mettre au sport pour se détendre. Mais rien n’y faisait, elle se sentait progressivement rongée par ce qui se passait.

Sa discrétion antérieure se mua progressivement en rasage de mur. Elle était également nerveuse et plus facilement irritable, souffrant de constater cette transformation, mais ne sachant pas réellement comment y remédier. Par un malheureux hasard, son entreprise créa un partenariat avec celle dans laquelle travaillait Angélique, et, même si elle ne travaillait pas directement avec elle, elle se rendit compte également que l’amie de son cousin n’hésitait pas à ternir sa réputation auprès de ses collègues.

Paradoxalement, ce fut cette inélégance qui amena son manager puis le reste de son équipe à réagir. Des échos incompréhensibles revinrent en effet aux oreilles de son N+1, qui l’encadrait depuis 5 ans et appréciait son professionnalisme. Certes, le partenariat requérait des compétences nouvelles et il savait également que le courant peut ne pas entièrement passer dans les relations de travail, mais la dureté des propos qu’il entendit l’étonna suffisamment pour qu’il mène son enquête, ou plutôt qu’il mandate une autre personne pour accompagner Blanche lors de ses rendez-vous. Cette collègue fut également très surprise lors de la réunion à laquelle elle se rendit, de constater les propos délétères à propos de la jeune femme, tandis que son travail lui paraissait tout à fait satisfaisant. Avant de retourner au bureau faire son retour au manager, elle voulut avoir la version de Blanche, qui pour une fois, ne fit plus preuve d’une miette de sa légendaire discrétion, et, fondant en larmes, finit par lui expliquer tous les évènements des derniers mois, ne reprenant quasiment pas son souffle de peur d’être interrompue ou plus écoutée comme elle en avait l’habitude. Sa collègue, qui réalisa du même coup à quel point elle la connaissait peu, se montra plus qu’à la hauteur des confidences qu’elle venait de recueillir. Elle prévint leur manager que Blanche avait besoin de repos après une réunion houleuse, la raccompagna jusqu’à chez elle et s’assura qu’elle était apaisée, lui disant de ne s’inquiéter de rien, de reprendre ses esprits, et qu’elles iraient toutes les deux le lendemain parler à leur chef, après s’être mises d’accord sur les faits à rapporter et ceux à garder privés. Elle proposa spontanément de parler elle-même, Blanche pouvant compléter à sa guise.

L’entrevue du lendemain fut un réel soulagement pour Blanche, après une nuit un peu chaotique. Elle découvrit la chance qu’elle avait d’avoir cette collègue et le sens de la justesse de son manager, qui remonta aussitôt le problème à sa propre hiérarchie et convoqua une réunion avec l’entreprise partenaire. Avant la fin de la semaine, les accusations et petites piques envers Blanche avaient cessé et Angélique avait écumé d’un avertissement assorti d’un discours très ferme sur la gravité de son attitude.

Blanche retrouvait le sourire au travail, mais la sanction reçue par Angélique lui faisait craindre le pire pour sa vie privée. Et en effet, la demoiselle déversait son fiel sans modération à la première occasion. Sortant une deuxième fois en quelques jours de sa tempérance habituelle et encouragée par sa collègue qui était en train de devenir une indispensable et solide amie, elle appela Alexandre et obtint de le rencontrer le week-end suivant sans prévenir sa copine de peur qu’elle ne l’en dissuade ou veuille l’accompagner. Malgré son admiration pour Angélique et l’aveuglement partiel que celui-ci provoquait sur son attitude à l’égard de Blanche, il avant conscience que cette rivalité prenait une tournure un peu excessive et accepta donc. Mais les révélations de Blanche lui firent tout de même l’effet d’une douche froide en plein hiver. La cruauté de la femme qu’il chérissait tant jusque-là lui fit froid dans le dos. Il avait entendu parler de l’avertissement mais n’en connaissait pas la raison, Angélique lui ayant entièrement caché le lien avec sa cousine. Ces découvertes firent vaciller ses sentiments pour aboutir, même s’il ne le savait pas à ce stade, à une inéluctable rupture qui lui permit d’expérimenter à son tour en tant que cible les talents de celle qu’il chérissait pour fragiliser les autres.

Lui aussi perdit un certain nombre d’amis dont Angélique avait su se faire apprécier. Mais il en gagna d’autres grâce à sa cousine, qui sortait désormais régulièrement avec ses collègues, renouant avec son tempérament naturel, auquel elle dérogeait toutefois par une tendance nouvelle à éclater d’un éclat de rire franc et vif. Les blessures des mois passés étaient bien sûr encore présentes, la déception d’avoir vu certaines personnes lui tourner le dos également, mais elle digérait cette mauvaise passe avec discrétion. La même discrétion avec laquelle elle observait avec une joie sincère sa collègue se rapprocher d’Alexandre, et réciproquement.

Un an plus tard, elle avait beaucoup évolué, notamment professionnellement, son manager ayant changé d’entreprise et insisté pour qu’elle soit sa co-directrice dans son nouveau poste. Il avait également insisté pour que la collègue bienfaitrice soit promue manager à son départ. Cette double distinction l’avait ravie et l’avait conforté dans sa conviction qu’en dépit des dires de certains et certaines, les gens discrets ont bien une histoire et qu’ils sont aussi nécessaires que les gens expansifs. Elle changea simplement l’habitude de rêvasser en malaxant des pensées et se mit au modelage, laissant ses pensées s’envoler durant ce temps consacré à l’art tandis qu’elle accordait une attention pleine et entière aux conversations de ses amis. Et s’amusait même parfois à lancer à l’un d’eux un « et toi, t’en penses quoi ? ».

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