Retrouvailles à la Grande École des Cerveaux

5 Nov
ancien

Crédits : photo-libre.fr

Ce soir, Charles était présent en apparence, mais au fond de lui, il se trouvait très loin de là. Son esprit vagabondait dans ses souvenirs, et il cherchait intérieurement, parmi tous les lieux qu’il avait visités, l’endroit le plus éloigné géographiquement de cette salle où il se trouvait en compagnie de ses anciens camarades. Il savait qu’il risquait de se sentir en décalage avec eux quand il les reverrait. Mais la curiosité avait néanmoins été la plus forte. Lui aussi voulait savoir ce qu’ils étaient devenus, tous, au cours de ces vingt années écoulées depuis l’obtention de leur diplôme.

Il ne doutait pas que certains auraient des parcours extraordinaires à faire valoir. Après tout, ils sortaient tous de la Grande École des Cerveaux, et certains avaient même complété leur cursus par un double voire un triple diplôme. Si l’on y ajoutait une confiance en eux qui avait souvent forcé son admiration du temps où ils étaient étudiants, et pour nombre d’entre eux, l’accès au carnet d’adresses impressionnant de leurs parents, il n’était pas étonnant que des ailes leur aient poussé et qu’ils aient atteint le firmament des entreprises du CAC40 ou créé des affaires florissantes, portés par les opportunités de la nouvelle économie. Au cours de ces vingt ans, il avait d’ailleurs plusieurs fois vu le nom de certains dans les journaux économiques et admiré leur réussite. Il lui était même arrivé de les envier, surtout au début de sa vie professionnelle, constatant qu’il ne « progressait » pas aussi rapidement que la majorité d’entre eux.

A cette époque, il voulait se fondre dans la masse et « arriver », selon l’expression consacrée. Arriver où, au fond il n’en savait rien, mais il avait été lui aussi pétri de cette farine du carriérisme et il lui semblait que la course à la promotion était la voie la plus sûre d’atteindre la place qui lui était dévolue. Pourtant, dès le premier jour dans cet établissement, il s’était senti peu à son aise, ayant souvent le sentiment d’être un imposteur et d’avoir prix une place qui en dépit de ses excellentes notes au concours n’aurait pas dû lui revenir. Il avait toujours travaillé dur, poussé par ses parents qui lui répétaient que l’école était pour lui le meilleur moyen, sinon le seul, de se construire une belle vie. Eux avaient monté une petite entreprise fabriquant du mobilier et des accessoires pour les personnes âgées ou invalides mais les complexités de gestion et d’administration leur avaient souvent fait regretter de ne pas avoir eux aussi fait des études qui les auraient bien aidés.

Charles s’était ainsi montré l’élève modèle, et avait pu constater qu’ils étaient fiers de lui, ce qui l’avait encouragé à poursuivre jusqu’à intégrer la Grande École des Cerveaux. Seulement, il n’avait pas été très heureux dans ce lieu. Il n’avait pas les codes, les comportements, les idées qui semblaient être les bonnes. Et ce décalage s’était confirmé par la suite, lorsqu’il avait intégré l’univers merveilleux des directions financières des grandes entreprises. Il faisait son travail, on ne lui reprochait jamais rien pour tout dire on était même plutôt content de lui mais il lui manquait ce mordant ou ce petit plus qui font les vainqueurs. Il avait beau s’impliquer, il ne parvenait pas à s’imposer et devenir l’homme indispensable que l’on s’arrachait comme les autres personnes de sa promotion.

C’était lors d’un déplacement que tout avait basculé. Lassé du rythme train bureau avion dodo et d’une réunion de négociation fatigante avec l’une des filiales de sa boîte, il avait pour une fois voulu sortir visiter un peu la ville où il se trouvait. Il n’était même pas certain d’où il se trouvait d’ailleurs, tant les halls de gare ou d’aéroport, les trajets en taxi et les chaînes d’hôtels pour les hommes d’affaires se ressemblaient toutes. Il se trouve qu’il était à Stockholm, ville où il avait déjà dû se rendre 5 fois sans jamais y marcher ne serait-ce que 5 minutes. Il sortit donc en fin d’après-midi et se promena jusqu’à plus de minuit, admirant le bord de l’eau, les maisons colorées, les vitrines design, observant les Suédois aux terrasses (chauffées) des cafés, et retrouvant pendant ces quelques heures une joie qu’il n’avait plus éprouvée depuis des années.

Cette soirée changea sa vie. Il ne claqua pas pour autant la porte du jour au lendemain, mais il comprit qu’il n’était pas l’homme qu’il essayait si maladroitement de devenir depuis toutes ses années. Le rêve de devenir CEO ou chef de cabinet de ministre ou entrepreneur millionnaire n’était pas le sien. Les costumes de grandes marques et les vacances dans une énorme villa du sud de la France qui lui appartiendrait non plus. Il profita néanmoins du confortable matelas qu’il avait amassé pour démissionner quelque temps plus tard et partir voyager pour réfléchir à son rêve. Pendant un an, il prit donc encore beaucoup d’avions et de trains, mais les seules réunions auxquelles il assista était celles qui se déroulaient sur les places et dans les cafés. Il fit des rencontres aussi diverses qu’inoubliables et finit en voyant l’énergie, les projets, les sourires et les peines de toutes ces personnes, par avoir trop de rêves, lui qui était parti déterminer quel était le sien.

Le retour fut difficile, et Charles vivota quelque temps de petits boulots, où il découvrit là aussi des gens passionnants, avec de l’énergie et des projets et des sourires et des peines. C’est là qu’il sut ce qu’il voulait faire : aider ces gens merveilleux à faire aboutir leurs projets. Non pas financièrement – les banques et pour d’autres le micro-crédit étaient là pour ça – mais en leur permettant d’apprendre les notions et compétences qui leur manquaient. Il avait fait des milliers de kilomètres pour une idée qu’il aurait tout aussi bien pu avoir en observant la situation de ses parents, mais peu importait. Il se forma donc à former et trouver d’autres formateurs. A un prix qui soit juste pour le travail effectué mais très éloigné des critères de rentabilité des entreprises où il avait travaillé. Cela faisait maintenant 10 ans qu’il était heureux de vivre de son rêve.

Seulement, ce soir, il s’était heurté à un mur d’incompréhension. Ses anciens camarades avaient d’abord bien accueilli sa présentation, lorsqu’il avait dit qu’il avait changé de voie et monté sa structure. Mais très vite, leur ton et leur regard avaient changé, dès lors qu’ils avaient réalisé qu’il n’encadrait pas d’équipe de 20 personnes, que son entreprise ne serait jamais coté en bourse et que les formations dispensées étaient très éloignées de celles dispensées par la Grande École des Cerveaux. Il s’attendait à ce type de réactions, ils n’étaient pas les premiers à ne pas comprendre ses choix, mais il avait sincèrement espéré que son parcours atypique les intéresserait.

Il avait malheureusement constaté qu’il était irrémédiablement hors du cercle des vrais anciens dignes de ce nom. Il en avait été peiné, surtout de la part de ceux dont il avait été le plus proche il y a vingt ans. Lui s’était enquis de leur parcours, les avait félicités, les avait écoutés patiemment énumérer leurs faits de gloire et ceux de leur progéniture. Et il avait en échange dû faire face à des regards fuyants dès lors qu’il commençait à s’exprimer avec enthousiasme sur sa vie, sur les gens qu’il formait, sur ses vacances où il lui arrivait régulièrement d’aller voir ces gens qu’il aidait à poursuivre leurs rêves.

Peiné et bouillonnant de rage, il sortit faire un tour, se disant que la colère est mauvaise conseillère. Dehors, il croisa Henri, qui avait été un de ses plus fidèles amis à l’école, avant de lui tourner le dos quand il avait changé de vie. Voyant son ancien ami visiblement énervé et agité, il lui demanda ce qu’il se passait. Étant donnée son attitude passée, cette question ne fit qu’accroître la nervosité de Charles qui n’y alla pas par quatre chemins pour lui exprimer son agacement et son ressentiment par rapport à sa « trahison ».

Henri l’écouta sans broncher et lui présenta des excuses réelles pour avoir été si brutal dix ans avant. Ils discutèrent près d’une heure, à l’issue de laquelle il lui proposa de prendre la parole à sa place pour le discours de clôture dont la responsabilité lui avait été attribuée, sur la base de leur passionnant échange et de ce mur d’incompréhension qui peut se créer entre des gens en apparence proches et fait pour s’entendre. Charles avait le trac mais il accepta. Son discours ne ressembla à aucun de ceux qui avaient jamais été prononcés dans l’amphithéâtre de cet établissement, où l’on avait toujours parlé plus d’argent et d’ambition que de rêves et de se sentir à sa place. Et précisément pour cette raison, vingt ans après leurs études, une centaine de personnes en ressortirent différentes.

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Une Réponse to “Retrouvailles à la Grande École des Cerveaux”

  1. doro 12 novembre 2016 à 01:10 #

    J’ai l’impression de me projeter à une réunion d’anciens de mon école…suis-je à ma place, légitime…
    Toujours aussi juste et pointue

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