Au gré du vent

31 Déc
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Cabinet de George Jack – source : site du V&A Museum

Ndlr : l’action de cette petite histoire se déroule à Londres, mais par souci de ne pas faire frémir les personnes natives ou bilingues, aucun anglicisme ni tentative de

Depuis aussi loin qu’elle pouvait s’en souvenir, Judith aimait ce musée Elle s’y sentait bien et venait régulièrement s’y ressourcer. Les collections lui étaient devenues familières au fil de ses visites, à tel point qu’elle repérait d’un coup d’œil chaque nouvelle acquisition et qu’il était rare que son œil la trompât. L’atmosphère si particulière du V&A de Londres ne lassait pas de la séduire et de l’aspirer vers ce lieu. En trois ans passés dans cette ville, elle avait bien dû s’y rendre plus d’une trentaine de fois, la gratuité de l’entrée la poussant pour ainsi dire « à la consommation » d’œuvres.

En plus de l’attirance qu’elle éprouvait pour ces meubles de diverses époques, le rayon des ferronneries, les costumes de cinéma, les sculpture gréco-romaines et autres trésors étonnant dont recelait le musée de Victoria & Albert, elle y trouvait l’espace que les loyers de cette cité bouillonnante ne lui permettaient pas d’avoir dans le micro-studio qu’elle s’était résolue à louer à prix d’or après une année de colocation mouvementée. Ce samedi-là, elle était donc venue une énième fois se perdre dans ce labyrinthe et rêvasser, comme à son habitude.

Elle était en train d’admirer les chefs-d’œuvre d’ébénisterie européens du 18ème siècle lorsqu’il lui sembla reconnaître l’une des rares autres visiteuses de la section. Il ne lui faisait aucun doute qu’elle connaissait cette femme, mais elle n’arrivait absolument pas à resituer les circonstances de leur(s) rencontre(s) antérieure(s). A la manière dont elle la dévisageait discrètement, la femme faisait a priori face à la même situation. La demi-inconnue décida de casser la glace et d’entamer la discussion. Elles continuèrent ainsi la visite plusieurs minutes avant de parvenir à retrouver où elles s’étaient déjà croisées.

L ‘inconnue se prénommait Chelsea et venait de temps à autre sur le marché de Brick Lane vendre les sacs qu’elle fabriquait durant ses heures de loisirs. Judith avait beaucoup aimé ses créations, découvertes par hasard un dimanche où elle flânait dans ce quartier. Elle découvrit que cette femme croisée par hasard avait eu une vie riche en activités diverses et en voyages, passant d’un travail à l’autre pour assouvir sa soif de découvertes. Elle avait ainsi vécu en Espagne, en Suède, en Argentine, au Liban puis de nouveau en Europe en Pologne, où elle avait trouvé l’amour auprès d’un compatriote expatrié à Cracovie. Elle était revenue peu après se réinstaller à Londres, sa ville natale, il y a dix ans, à l’aube de ses 42 ans. Elle aimait aussi venir dans ce musée, qui lui rappelait les souvenirs de cette vie en mouvement.

Judith l’écoutait avec une certaine fascination. Lorsqu’elle avait quitté sa précieuse ville de Nantes pour Londres, elle aussi espérait trouver cette liberté que Chelsea lui décrivait avec enthousiasme. Seulement, elle avait fini par se fondre dans cette ville comme dans n’importe quelle autre. Elle trouvait du charme à cette vie, mais il y manquait cette touche d’aventure qu’elle était venue chercher. Les deux femmes prolongèrent leur discussion dans un salon de thé voisin, et l’entente fut telle qu’elles ne virent pas la fin de la journée passée.

Elles se revirent plusieurs fois au cours des semaines suivantes, Chelsea se réjouissant de trouver une oreille attentive à ses récits d’autrefois et à la nostalgie qu’elle éprouvait parfois de cette vie certes souvent faite d’épreuves mais ô combien riche. Judith, quant à elle, se laissait porter par ce qu’elle entendait, et retrouvait peu à peu l’appétit de l’aventure et du risque qui l’avaient progressivement quitté dans le vie finalement confortable qu’elle s’était construite à Londres. Elle sentait de plus en plus clairement qu’elle aspirait à changer de cap, mais ne voulait pas pour autant se précipiter.

Cette amitié impromptue l’avait dans un premier temps incitée à davantage nouer de relations avec les personnes qu’elle croisait. Ses initiatives fonctionnaient plus ou moins, mais elle fit des rencontres passionnantes, et découvrit à travers elle des histoires qu’elle n’aurait jamais soupçonnés. Des métiers également, très éloignés de la vie de bureau à laquelle ses études l’avaient préparée, y compris et même souvent chez des personnes bardées de diplômes prestigieux.

L’un d’eux en particulier lui permit de trouver enfin l’idée qui allait lui permettre de faire ses valises pour découvrir le vaste monde. Disposant d’une solide formation et d’une belle expérience dans la mode en France et en Italie, il avait créé sa propre enseigne en faisant créer des vêtements à partir de patrons qu’il dessinait par des collectifs de femmes dans des pays où l’accès de ces dernières à l’emploi était souvent complexe. Le concept fonctionnait à merveille, mais il lui fallait dépêcher sur place des personnes capables d’aider ces femmes à s’organiser. Judith avait travaillé près de deux ans comme ingénieur qualité avant de s’expatrier, elle s’imposa de suite comme ayant le profil parfait pour assister Jan dans son projet. Après avoir bien pesé sa décision et en avoir beaucoup discuté avec Chelsea, elle décida de partir deux mois plus tard dans un pays à l’exotisme certes limité, mais aux charmes certains : le Slovaquie. Jan s’occuperait de trouver des femmes douées pour la couture, Judith de dénicher les locaux et de les initier aux normes de qualités de l’entreprise. Sur place, Jan passa plus de temps à courir après les sublimes mannequins entre deux allers-retours à Londres qu’à trouver des femmes habiles avec le tissu, le fil et les aiguilles. Mais les démarches pour créer leur activité s’avérèrent moins complexes que Judith le craignait et l’atelier put être inauguré en moins de trois mois. Temps que la jeune femme mit également à profit pour apprendre un peu la langue et découvrir le pays. Elle aimait l’atmosphère de Bratislava, et elle aimait tout autant profiter des week-ends pour randonner dans les parcs nationaux alentours.

Elle dut ensuite partir pour d’autres destinations, chaque projet l’occupant en moyenne 6 mois. Elle se rendit ainsi au Vietnam, en Roumanie, en Mongolie puis au Kenya, d’où elle revint à la fois épuisée et en mauvaise santé. Elle avait choisi cette vie et avait beaucoup apprécié ces rencontres et ces projets qu’elle avait fait aboutir, mais ces déracinements deux fois par an commençaient à lui peser. Disposant d’une cagnotte confortable accordée par Jan en récompense plus que méritée de son efficacité, elle décida de quitter son poste, et,, après quelque temps passés en famille pour se reposer et se rétablir, de retourner sur les lieux du premier atelier qu’elle avait contribué à créer. Elle en profita pour écrire sur toutes les rencontres et découvertes qu’elle avait faites depuis sa rencontre fortuite avec Chelsea. Une sorte de carnet de voyage de femme active qui plut – coup de chance inespéré – au premier éditeur auquel elle l’adressa et rencontra un certain succès. Certes pas celui d’un best-seller, mais suffisant pour lui donner envie de continuer à écrire. Elle proposa ainsi à Chelsea de se lancer cette fois dans un roman à quatre mains, qui lui aussi plut beaucoup à l’éditeur et aux lecteurs.

Pendant ce temps, Judith s’était définitivement installée à Bratislava, et œuvrait à développer le tourisme dans son nouveau pays, principalement en tentant, en bonne ex-ingénieur qualité, d’aider musée, hôteliers et restaurateurs à l’accueil de touristes habitués à des standards parfois assez éloignés de ceux qu’elle constatait. Le voyage ne lui manquait plus comme auparavant. Elle avait fini par comprendre que ce qu’elle souhaitait, c’était créer des liens où elle était et non changer de lieu constamment. Et puis les touristes lui apportaient là où elle se trouvait l’exotisme qui l’animait. Elle profitait de ses rares congés pour aller à son tour jouer les touristes ailleurs, ne manquant pas de repasser par la France et l’Angleterre régulièrement. Ces deux lieux comptaient pour elles plus encore que son nouvel environnement. Ce fut une nouvelle rencontre qui la ramena à Londres. Non pas une rencontre amoureuse comme celle qu’avait vécue Chelsea, mais une rencontre littéraire. Un voyageur de passage était éditeur là-bas et avait lu et adoré le roman co-écrit avec Chelsea. Son premier livre n’ayant pas été traduit, il n’avait pas pu le savourer mais était tout disposé à être justement celui qui l’éditerait dans la langue de Shakespeare. Mais surtout, il cherchait une collaboratrice pour sa section voyages et, admiratif devant ses capacités tant littéraires qu’en matière de développement touristique, il estima qu’elle était la personne idéale. Le poste permettait de s’envoler de temps à autre pour des contrées lointaines, mais à une fréquence raisonnable, l’essentiel du travail se déroulant dans les bureaux de la société. Cette fois, Judith n’hésita pas ni ne concerta personne, elle fit sa valise dans la semaine.

Elle se rétablit ainsi au bout de 3 ans là où tout avait commencé. Mais cette fois-ci, elle appréciait le confort sans que rien ne lui manque. Et elle se mit à retourner régulièrement au V&A. Lors d’une de ses visites, elle croisa un visage qu’elle reconnut sans savoir où elle avait croisé l’homme en question. Elle vit que lui aussi cherchait où ils s’étaient connus. Cette fois, c’est elle qui brisa la glace…

 

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