Les fantômes de la rue Papillon

10 Mar

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En ces temps non pacifiés où les insultes communautaristes fusent et où les relations entre les forces de l’ordre et la population sont, sinon ambivalentes au moins complexes, écrire une pièce traitant du racisme et mettant indirectement en scène la police était un pari risqué. Parce qu’il est tout aussi facile d’attiser les tensions existantes que de tomber dans la caricature lorsque l’on touche à ces sujets, sur lesquels l’actualité récente montre qu’il est difficile de réagir sans affect d’une part, et de parvenir à un jugement un tant soit peu objectif d’autre part.

Dominique Coubes a réussi, en écrivant (et en mettant en scène) « les fantômes de la rue Papillon » à éviter ces deux écueils et à livrer une pièce qui amène à réfléchir sans mettre d’huile sur le feu. L’auteur a en effet choisi le parti d’une certaine tendresse et de beaucoup de poésie pour cette histoire qui est avant tout celle de la rencontre entre deux cultures et deux générations. L’histoire, c’est celle d’Haïssa, un jeune Maghrébin, qui se fait abattre par « erreur » par la police lors d’un contrôle d’identité où son mobile est confondu avec une arme (la scène introductive est matérialisée par des voix off) et devient un fantôme. A l’endroit même, où, en 1942, monsieur Joseph, luthier juif qui devait, sous le contrôle de la police, monter dans le bus avec sa famille (sans connaître la destination du voyage), tente d’aller récupérer son stradivarius en espérant qu’il leur permettra le cas échéant de s’assurer financièrement des jours décents, s’était fait abattre, devenant également un fantôme.

Monsieur Joseph joue pour Haïssa avec beaucoup de bienveillance le rôle de passeur d’un monde à l’autre. Bloqués autour d’un banc de la rue Papillon, ils observent les passants sans pouvoir les entendre. Et Haïssa raconte à cet homme sa vision d’un monde qui a changé, ne manquant pas toutefois d’arranger certaines vérités sur le génie de l’Algérie dont ses parents sont originaires. A eux deux, ils interrogent aussi ces deux formes de racisme, sévissant à deux époques différentes, et les préjugés mutuels que « les Juifs » et « les Arabes » véhiculent l’un sur l’autre, au-delà de ceux sont chacun de ces deux peuples est victime. Et puis, petit à petit, de cette question abordée avec un mélange de profondeur et de légèreté, l’histoire bascule vers la révélation progressive au vieil homme de ce qui est arrivé à sa famille, alors qu’il n’a strictement jamais été exposé au moindre propos sur la solution finale. Malgré la volonté du jeune Haïssa de préserver cet homme auquel il s’est sincèrement attaché, la vérité finira par être dite, la pièce ayant recours aux images d’archive pour rappeler une nouvelle fois (mais aucune fois n’est de trop) l’atrocité des camps de concentration.

Il est difficile de ne pas frémir par moments tout comme on sourit à plein d’autres instants, mais le texte et le jeu subtil et sobre de Michel Jonasz (qui a temporairement au moins quitté la chanson et fête ses 70 ans sur scène) et du jeune Samy Seghir nous emporte. Et c’est vraiment la complicité et l’écoute entre ces deux hommes capables de beaucoup de résilience qui fait la force de cette pièce. Certains pourront reprocher à l’auteur cette douceur et cette sobriété, mais c’est précisément ce qui m’a séduite personnellement, cette capacité à faire passer des messages sans insistances ni violence, et de plutôt montrer que vivre ensemble est non seulement possible mais ô combien fructueux et enrichissant. Il serait magnifique que ces valeureux et bienveillants fantômes de la rue Papillon hantent un peu plus souvent les esprits de chacun…

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