A la recherche de la petite lueur en plus

22 Mar

bougielueur

 

Depuis quelque temps déjà, Martial trouvait sa vie fade. Il se sentait pourtant totalement illégitime à faire part de son insatisfaction, puisque, aux yeux du monde extérieur, il avait tout ce qu’un humain peut désirer et même davantage. Sans doute aussi la facilité avec laquelle il avait « réussi » contribuait-elle à l’ennui qu’il ressentait. Quelque part, il enviait ces personnes que l’on voyait de temps à autre dans les médias, qui avaient accompli les mêmes choses que lui en partant de rien et/ou en se battant pendant des mois ou des années. Tout en sachant bien qu’il aurait été ingrat de blâmer toutes celles et tous ceux qui lui avaient ouvert toutes les portes auxquelles il avait frappé sans aucune difficulté.

Il faut dire aussi que Martial avait le double avantage d’être né « au bon endroit au bon moment » et d’être naturellement charmeur. Son père dirigeait une société de production florissante, sa mère poursuivait une brillante carrière d’éditrice, aussi avait-il très tôt fréquenté des personnalités en vogue et su saisir les codes pour briller en société.

Il avait aussi profité de ce réseau pour faire sa place dans les relations publiques une fois ses études terminées. Et pour faire publier son premier roman, qui, bien que n’ayant pas recueilli l’adhésion des « vrais » critiques littéraires, avait trouvé un public large, qui avait adoré y découvrir que les personnalités « vues à la télé » leur ressemblaient bien plus qu’elles ne le pensaient, à contre-courant de bon nombre d’écrits sur la jet-set qui n’en montraient que l’aspect « richesses et paillettes ». Ce succès d’audience lui avait permis de publier sans peine un essai sur les dictatures, un sujet qui lui tenait plus à cœur, et qui avait aussi à sa grande surprise plutôt bien marché pour cette catégorie.

Sa vie amoureuse avait été également sans nuages. Il avait vécu plusieurs relations de longueur inégale, appréciant cette alternance de vie à deux et d’aventures éphémères. Et puis, à 34 ans, il avait fait la connaissance de Sandra. Leur rencontre ne relevait pas de l’évidence, puisqu’elle ne connaissait rien aux relations publiques ni à la télévision. Passionnée par la pierre depuis toujours, elle travaillait comme assistante de direction dans un cabinet d’architecte. C’est en faisant simplement son travail qu’elle avait connu Martial, dont l’agence de relations publiques organisait la fête pour les 20 ans du cabinet d’architecte. A force de communiquer sur les détails pratiques de l’évènement, ils avaient sympathisé. Ils s’étaient ensuite revu plusieurs fois sans arrière-pensée. Et puis, un soir, la conversation avait été plus animée et plus profonde que d’habitude, ce qui les avait surpris tous les deux. Assez pour vouloir la poursuivre le week-end suivant. Depuis, ils ne s’étaient plus quittés. Deux ans plus tard, ils devenaient parents de Laura, une fillette joviale qui leur procurait énormément de bonheur et avait renforcé leur couple. Une histoire qui, comme ils le disaient eux-mêmes, paraissait tellement cliché qu’elle ne serait même pas retenue pour un téléfilm sentimental d’après-midi.

Bref, il constatait qu’il avait une vie parfaite. Trop parfaite. Il était conscient de la chance que cela représentait et n’avait pas comme certains l’envie de tout plaquer pour un défi fou, et encore moins pour une autre femme. Dans un premier temps, il avait essayé de combler ce sentiment en changeant de travail. Son bagout l’avait dirigé vers un poste de directeur commercial dans une société d’ameublement haut de gamme. Il aimait ce qu’il faisait mais il se sentait toujours un peu blasé. Il avait ensuite tenté de combler ses envies « d’autre chose » en s’investissant dans une permanence d’accueil des SDF. Cette activité bénévole l’avait là aussi enrichi mais encore sans réussir à lui apporter ce petit plus qu’il attendait.

   Il ne cachait pas son « désarroi d’homme gâté » comme il le nommait lui-même à Sandra. Ce fut d’ailleurs elle, qui, petit à petit, l’aida à trouver la voie pour se reconnecter à sa motivation et à l’optimisme qui l’avait toujours caractérisé. Il leur apparut en effet à tous deux que ‘une part l’écriture lui manquait, d’autre part, les personnes qu’il côtoyait au quotidien lui paraissaient manquer d’élan. Soit il voyait des collègues, des clients ou des amis pour lesquels la vie, malgré ses aléas parfois complexes, restait relativement facile. Soit il rencontrait des personnes de la rue qui avaient presque toutes renoncé à s’en sortir. Ou étaient hélas trop cassées pour rebondir.

Il réalisa qu’il avait besoin de se nourrir de ce même espoir qu’il voyait parfois sur les visages dans ces nombreux récits des « tours du monde du sourire » ou dans ces reportages tournés dans des pays lointains. Il n’était pas entièrement dupe des techniques de montage ou de storytelling faits pour émouvoir le public, mais force était d’admettre que l’énergie déployée par ces héros anonymes forçait souvent le respect. Seulement, il ne se voyait pas lui-même aller au-devant des enfants d’Asie qui parcourent des kilomètres pour s’instruire, des agriculteurs d’Amérique latine, des populations autochtones qui réhabilitent le peu de territoires dont ils n’ont pas été chassés ou des entrepreneurs des régions arides d’Afrique.

A force d’y réfléchir, il se dit qu’il y avait sans doute tout autant de belles histoires cachées derrière des portes beaucoup plus proches, ne nécessitant pas de traverser un océan. Il tenait son idée. De l’idée à sa mise en œuvre, il rencontra quelques déboires. Lui qui avait toujours tout obtenu avec facilité se confronta à la méfiance. Parce qu’il ne suffit pas d’engager la conversation dans des cafés de quartier ou de lancer des appels sur les réseaux sociaux pour que des inconnus se dévoilent. Qui plus est des inconnus n’ayant pas toujours conscience de ce qu’ils avaient accompli. Ou de la façon dont ils rayonnaient.

Pour approcher et faire parler ces personnalités porteuses d’espoir, très éloignées du gratin mondain, il lui fallut laisser ses oreilles traîner. Pour découvrir d’abord quels traits de caractères, ou quelles réalisations forçaient l’admiration d’autrui. Il trouvait dans cette écoute la même profondeur qui l’avait rapproché de Sandra, ce fameux soir. Ensuite, il devait ruser, lorsqu’il entendait parler d’une personne en particulier ou d’un projet, pour provoquer la rencontre. Son passé dans les relations publiques l’aidait, mais il aimait faire preuve d’une inventivité et de stratagèmes qu’il n’aurait jamais imaginés, même dans les opérations les plus « folles » qu’il avait mises en place dans sa vie professionnelle. Venait enfin le moment où il se trouvait face à ces individus hors pair, qui étrangement l’intimidaient plus que tous les « gens de pouvoir » qu’il avait rencontrés auparavant. Parce qu’il souhaitait les aider à se livrer avec sincérité et pouvoir retranscrire ce charisme particulier que leur procurait leur parcours, leur persévérance et leur amour de la vie.

Etant par ailleurs déjà bien occupé, l’écriture de ce livre témoignage lui prit en tout près de cinq ans. Le public put notamment y découvrir l’histoire de Samia, une gardienne d’immeuble dit « de quartier sensible » qui avait insufflé un vrai esprit de voisinage et de coopération dans son HLM ; de Thierry, un vrai cordonnier à l’ancienne qui avait par passion et gratuitement transmis son savoir à plusieurs apprentis qui avaient ensemble décidé de lancer une marque à succès (et à des tarifs semblables à ceux des grandes enseignes) ; d’Adèle et André, des retraités qui accueillaient tous les étés dans l’immense maison dont ils avaient hésité des enfants placés en foyer d’accueil, et au printemps les enfants désormais devenus adultes qui venaient les aider à faire les travaux nécessaires pour rendre le lieu aussi magique qu’ils l’avaient connus ; d’Iris, qui pratiquait la mendicité devant une boulangerie et qui un jour de grève avait aidé le patron et révélé un talent de pâtissière insoupçonné et avait fini par devenir son associée ; Sébastien, humoriste faisant le tour des entreprises pour faire passer de façon ludique (et efficace) des messages de prévention en matière de santé au travail sur le tabac, le café, les écrans… ; et de bien d’autres (au total, il avait rencontré 65 personnes et retenu pour son ouvrage 35 histoires, les autres ayant été racontées plus brièvement sur son site internet). Mais il n’avait pas attendu 5 ans pour se sentir de nouveau vivant.

Dès son premier entretien (avec Iris), il avait senti germer en lui cette petite graine de joie sincère qu’il cherchait depuis longtemps. Pour constater que le secret de la plénitude se trouvait dès le départ à sa portée : il lui suffisait de changer son regard. Repensant au chemin parcouru, il sourit en pensant que, nouvellement presbyte, il allait de nouveau lui falloir trouver un moyen de s’adapter à un nouvel angle de vue.

 

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