Récit d’un départ – épisode 1

20 Avr

dpart

 

Comme certains d’entre vous le savent, comme d’autres l’ignorent, j’ai quitté mon entreprise l’an dernier. Sans avoir un emploi derrière, et ce malgré les plus de 3 millions de chômeurs de catégorie A déjà inscrits à Pôle Emploi. Cela faisait longtemps que je voulais écrire sur cette étape de ma vie. J’en avais d’ailleurs esquissé quelques mots ici plusieurs mois avant de m’en aller, alors que j’étais encore totalement immergée dans une atmosphère qui petit à petit me rongeais. Simplement, je savais aussi qu’il me faudrait du temps avant d’être capable de parler de cette période. Et qu’un billet n’y suffirait pas, d’où cet « épisode 1 », sans savoir si l’épisode 2 et les suivants viendront dans 10 jours, dans 10 mois ou dans 10 ans.

A l’heure de l’entamer, j’avoue d’ailleurs que je ne sais pas précisément par quoi ni comment entamer le récit d’un processus qui, d’une certaine manière, suit encore son cours. Je dirais simplement, parce qu’il faut bien une entrée en matière, que je suis semblable à ces personnes que l’on voit régulièrement dans les reportages à la télévision ou dans les magazines depuis déjà plusieurs années : une personne qui, à un moment, a cessé de cadrer avec le système de son organisation. Ce qui, en tant que salariée, est déjà problématique, mais qui l’est plus encore en tant que salariée « cadre ». Mon cas n’est (hélas) pas original, comme le prouvent justement les reportages évoqués précédemment. Et pourtant, comme il s’agit de MON cas, j’y attache naturellement une plus grande importance qu’à ceux des trop nombreuses autres personnes qui ont vécu la même chose, ou qui sont actuellement en train de la vivre.

Il peut y avoir de multiples raisons de se retrouver dans cette position délicate de la « marche en bord de crête » au sein de son organisation : une personnalité atypique, un refus de déroger à une éthique personnelle ou légale, une personne à qui vous faites de l’ombre ou qui simplement ne vous apprécie pas, un souhait du management de réduire une équipe ou d’en renouveler une partie, une rémunération qui pèse à l’employeur du fait d’une expérience / ancienneté importante, un changement de stratégie et un pré-supposé de non adaptabilité… et sans dote bien d’autres encore. Toujours est-il que, malgré une exécution satisfaisante voire très satisfaisante de votre travail, vient un jour où votre présence n’est plus souhaitée.

C’est à ce moment-là que se déclenche un mécanisme destructeur dont l’on s’aperçoit bien sûr rapidement, mais toujours trop tard. Et auquel on répond également rapidement, mais toujours trop tard également, et au mieux avec maladresse, au pire en se tirant une balle dans le pied. Dans mon cas, je fais rarement les choses à moitié, ce qui fait que, de même que j’étais entièrement engagée dans mon travail, j’ai commencé par me vider le chargeur sur le talon. Encore une chose que j’ai comprise extrêmement rapidement mais trop tard d’ailleurs. Concrètement, lorsque j’ai compris que la machine était lancée, j’ai fini par craquer dans la colère. Ce qui est précisément LA chose à ne pas faire. On peut pleurer, faire des malaises, tomber en dépression, contracter une maladie ou toute autre réaction, mais jamais il ne faut laisser vos mots vous échapper (cela étant, je conseille à tous ceux qui me lisent aujourd’hui et qui pourraient être concernés de réagir dès les premiers signes de mal-être, même si je suis bien placée pour savoir que c’est plus facile à dire qu’à faire). Lorsque l’on souhaite vous voir partir, chaque prétexte est bon à saisir. Et des mots un peu forts constituent pour votre employeur une manne comparable à un lingot pour un chercheur d’or.

A partir de ce moment-là, j’ai su que c’était la fin. C’est là que j’ai fait une deuxième erreur : penser que lorsque deux personnes (une physique, une morale) savent que leur relation est vouée à l’échec, la rupture peut se faire rapidement. Sur ce point, je dois préciser que je ne suis pas la seule à avoir commis la même erreur. De nature certes gentille mais non entièrement candide, j’ai en effet sollicité des conseils qui eux aussi estimaient au vu des éléments présentés qu’une rupture était la meilleure solution et sans doute imminente. Ce qui signifiait dans leur esprit comme dans le mien, la signature d’un document amiable dans la mesure où je n’avais commis aucune faute professionnelle (le fait d’exprimer un ressenti de façon non entièrement politiquement correcte ne constituant pas une telle faute même si ce n’est pas recommandé). Je n’ai donc pas pu signer ce papier. Et j’ai dû continuer à travailler, avec d’une part la souffrance accumulée, et d’autre part la peur grandissante de commettre cette fameuse faute qui permettrait la rupture à mes torts exclusifs. Il m’est arrivé de temps à autre de réfléchir à commettre cette fameuse faute pour mettre fin à tout cela (en perdant tout droit à une indemnité de départ mais en gardant le droit à une indemnité chômage, laquelle n’est retirée qu’en cas de faute dite « lourde » – oui, je suis devenue assez calée en droit social grâce à cette épreuve). Je n’ai cependant pas pu me résoudre à m’en aller la tête basse ni à mal faire mon travail (même dans ce temps un peu cauchemardesque, on veut garder sa fierté et la mienne résidait dans la qualité de ce que je produisais).

Le temps a ainsi passé, l’évidence d’un dysfonctionnement a petit à petit repris l’apparence d’un retour à la normale. Mais l’apparence uniquement, car comment ignorer et oublier l’avalanche de mesures d’intimidation ayant suivi ces mots prononcés quelques décibels trop hauts ? S’en sont donc suivis des mois de crainte, de surinvestissement dans le travail pour prévenir chaque erreur potentielle (ce qui n’est là aussi pas la bonne manière de procéder, mais peut-être sera-ce l’objet d’un autre épisode). D’essais pour changer d’entreprise également : j’ai là encore compris trop tard qu’au-delà des difficultés inhérentes à la situation du marché de l’emploi, on ne sait pas « se vendre » quand on est dans une situation aussi complexe, érodant à petit feu ce que l’on a de confiance en soi.

Et puis est venu ce fameux jour que les conseils évoqués plus hauts m’avaient prédit mais auquel je ne croyais plus, tant de mois ayant passé (là où les plus optimistes prévoyaient l’incident déclencheur dans un délai d’un an) : ce jour où j’ai prononcé le mot (cette fois-ci de façon à la fois légitime et politiquement correcte, je sais apprendre de mes erreurs) qui a redéclenché l’avalanche. Cette fois, j’ai vu le premier micro-caillou se détacher. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour caler des échafaudages, des blocs-pierres, arrondir et sur-arrondir les angles, mais c’était inutile. J’avais résisté, je faisais du bon travail, je n’avais commis aucune faute. Mais l’organisation ne voulait plus de moi. Et moi j’étais physiquement et moralement arrivée à bout de force. Face à des arguments suffisamment solides, elle a enfin accepté le divorce au bout de pas mal de semaines tout de même. Restait néanmoins un litige sur le « partage des biens ». Et là, nouvelle avalanche. Et nouveau et ultime combat à armes inégales (quoi que ma détermination ne soit néanmoins pas une arme à sous-estimer). Celui de trop, que je ne souhaite à personne. Un combat sans gagnant, usant, aboutissant à un accord moyen et satisfaisant pour personne, qui aurait pu être évité (et au passage faire faire des économies substantielles pour le même montant final à l’employeur) avec un brin de rationalité. Jusqu’à ce jour où j’ai enfin pu apposer ma signature sur ce papier très administratif.

Ce jour-là, j’ai enfin respiré. Des mois et des mois en apnée, une année extrêmement difficile où j’ai souvent été invivable malgré moi pour mes proches (que je remercie pour leur immense patience). Et soudain, la porte qui s’ouvre et moi qui sors de ces locaux. Bien sûr, c’est toujours triste un départ, parce que l’on s’attache à ses collègues, à ses dossiers, et même aux bugs réguliers de son ordinateur. Parce que l’on laisse un peu de soi à cet endroit où l’on a vécu beaucoup de moments que l’on n’oubliera pas, pas plus les mauvais que les bons. Mais c’est aussi une promesse un départ. Celle que l’on se fait de vivre autre chose, de retrouver ce sourire que l’on avait moins souvent, de ne pas se lever le matin avec le ventre noué. Et de réaliser progressivement que l’on a accompli des choses qui donnent des raisons de retrouver cette confiance mise à mal. Y compris ce long combat. Et c’est là que l’on se prend de nouveau, en femme bercée aux contes de fées, à rêver de ce jour où l’on trouvera la personne morale qui nous convient et à mettre la même énergie à la séduire qu’on a consacrée à quitter la précédente.

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2 Réponses to “Récit d’un départ – épisode 1”

  1. Emmanuelle Rivière 21 avril 2018 à 13:11 #

    merci pour ce témoignage poignant! Oui on parle beaucoup du harcèlement au travail et ce n’est pas pour autant que cela va s’arrêter demain, car c’est impalpable et inquantifiable…De Vigan et Nothomb en parlent, les médias, le théâtre aussi, mais l’angle est toujours différent, donc hâte de lire votre épisode 2 et bravo pour votre choix, car pour démissionner aujourd’hui, il faut en avoir des cojones!

    • plumechocolat 22 avril 2018 à 18:25 #

      Je n’ai finalement pas démissionné mais signé un accord pour partir… cela dit, il est certain que cela nécessite de l’énergie. Et j’ai en effet de quoi écrire quelques épisodes, parce qu’il y a beaucoup d’angles pour parler de ce sujet 😉

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