Récit d’un départ – épisode 2

6 Juil

solitude 2

 

Il y a quelques semaines, j’abordais ici le récit du départ de mon entreprise. Un départ laborieux, fruit d’un processus de dégradation long et inexorable de ce que l’on pourrait grossièrement nommer ma qualité de vie au travail, pour employer le terme idoine et à la mode du moment. Je l’avais sobrement intitulé « épisode 1 », consciente que j’avais envie d’une part de livrer cette tranche de vie, et d’autre part que je ressentais le besoin d’aborder cette période sous différents angles. Le temps de l’épisode 2 est donc arrivé. Celui de l’étonnement devant l’aberration de telles situations.

Les semaines ont en effet passé depuis la récupération de mon solde de tout compte. Chaque semaine qui passe étant l’occasion de prendre du recul. Mais aussi, en se trouvant à nouveau dans un cadre sain, en vivant le présent suffisamment sereinement pour envisager l’avenir avec optimisme, à s’étonner d’avoir pu laisser faire. De n’avoir réussi à aucun moment à être écoutée, et encore moins entendue. D’avoir effectivement vu le vent tourner à chaque stade de cette interminable descente, mais toujours trop tard pour sortir le coupe-vent avant son arrivée.  

Le fait est que l’installation d’un climat néfaste se fait insidieusement. Et qu’elle est généralement le fait d’une personne (parfois plusieurs mais on distingue généralement une personne initiatrice du mouvement de guidage musclé vers la sortie) qui se comporte de la manière la plus affable qu’il soit pour mieux serrer la vis dans un deuxième temps. Avec une obligeance d’ailleurs d’autant plus forte qu’elle estime que vous ne cadrez pas avec l’idée qu’elle se fait de l’avenir de son équipe. Il est totalement vain et inutile de chercher une raison à son animosité, pour ne pas dire son inimitié. Il est nécessaire d’acter simplement que votre présence la dérange et qu’elle œuvrera avec d’autant plus de force que vous opposez de résistance à ce que vous finissiez par faire partie des absents.

Seulement, face au sentiment d’injustice, la tentation de la résistance est la plus forte. Considérant la situation avec rationalité, j’ai cherché comme sans doute bon nombre d’autres personnes ayant vécu un départ non désiré à alerter mes collègues et surtout ma hiérarchie. Seulement, les personnes qui se plaignent sont rarement bien reçues. Et l’on réalise rapidement que les supérieurs ont d’une part « choisi leur camp » et d’autre part qu’ils fuient leurs responsabilités. Quant aux collègues, ils se partagent entre ceux qui ne prennent pas la mesure de la situation (ils ne le peuvent pas tant elle est inimaginable) et ceux qui comprennent qu’il y a un dysfonctionnement grave mais qui ont peur d’en devenir les victimes collatérales.

C’est à ce moment là que se met en place le mécanisme d’auto-isolement. Au début, l’on essaie de garder le contact. On râle sur sa situation parce que cela permet d’évacuer. Et puis très vite, on sent que l’on est devenu une râleuse et que sa présence n’est logiquement pas agréable. On se met alors à essayer de parler d’autre chose. Mais l’on se sent maladroite et décalée. Et puis la sociabilité au travail est rendue compliquée par le fait que ceux qui souhaitent votre départ sont eux aussi en relation avec votre équipe, et que passer ses temps de pause avec eux rajoute au stress déjà présent.

Petit à petit donc, on se renferme sur soi. On sait que ce n’est pas la solution, mais on ne dispose pas des ressources nécessaires pour se montrer avenant, ni même pour aller vers les autres. Parce que la peur mobilise déjà tellement d’énergie qu’il n’en reste plus pour se montrer positive. Cette peur vient du fait que l’on sait que le moindre faux pas, que ce soit une parole ou une erreur dans une tâche ou un dossier, est guettée avec la même attention que celle d’un fauve surveillant sa proie. La situation fait que l’on met soi-même en place un triple système de contrôle de chaque mot que l’on prononce ou document que l’on élabore ou met à jour, croyant pouvoir obtenir un jour un retour à la presque normale, ne faisant en réalité que retarder ce qui finira par arriver. Les éléments de réassurance auprès des interlocuteurs « qui ne vous veulent pas de mal » permettent de tenir bon. Mais ils ne sont jamais suffisants pour aider à refaire surface. L’on apprend à apprivoiser ce sentiment de solitude qui apparaît, à tort ou à raison, inéluctable. Et à ne compter que sur soi. Mais l’on sent aussi que l’on se perd. On réalise mal alors à quel point continuer le combat est moralement usant, ni à quel point cela déteint sur notre humeur. On l’entrevoit bien mais on ne peut le réaliser totalement que bien après, en se remémorant ses paroles et ses actes du moment où l’on se battait pour rester en milieu hostile.

Heureusement, le jour arrive où l’on accepte que cette guerre n’est pas gagnable. Il faut alors mener l’ultime bataille, celle pour signer un armistice et éviter la capitulation. Ce dernier round est plus éprouvant encore que les précédents. Mais il est aussi celui qui se mène en équipe. Celui où l’on se reconnecte au monde, où l’aptitude à s’appuyer sur des personnes extérieures est la clé à la fois pour ne pas sombrer (si elles sont [encore] présentes, remerciez-les et profitez de leurs épaules solides, et sinon oubliez votre fierté et votre peur de déranger et surtout, laissez-les vous aider), et surtout pour arriver à vous extraire de là où vous êtes.

Quelle que soit la pugnacité dont on sait faire preuve, c’est en général lors de cette phase que l’on tombe. Toute la tension accumulée pèse trop lourd et les dernières passes d’armes avec son futur ex-employeur sont difficilement supportables. Sur le moment, l’on s’en veut de flancher au pire moment. Mais l’usure devait conduire à cela. Et c’est aussi là que la bienveillance de ceux et celles qui sont à nos côtés peut tout changer. D’où l’importance encore une fois de s’asseoir sur toute forme d’orgueil mal placée ou de timidité : si des proches, des amis ou des professionnels [rémunérés pour ces derniers mais que vous sentez soucieux de votre cas] sont aptes à vous relever, passez-leur le relais. Non seulement leur soutien accroit vos chances de réussite, mais surtout, ce sont eux qui vont rompre cette solitude et cet isolement installés depuis (forcément) trop longtemps. Et plus que de vous permettre de vous extraire d’une situation sans autre perspective qu’un accroissement exponentiel de votre niveau de stress, ces personnes vont vous (ré) apprendre la confiance.

Là encore, la conscience de cet apport fondamental viendra plus tard. Mais c’est cette confiance qui, après quelques semaines de repos, permet de repartir. De retrouver sa pugnacité mais cette fois au service d’un projet positif. De déjeuner de nouveau en bonne compagnie en retrouvant les amis et connaissances que vous arrivez difficilement à voir le soir et qui sont ravis de partager un repas avec une autre personne que leurs collègues. De passer d’une souffrance déteignant négativement sur votre humeur, à une bonne humeur déteignant positivement sur ceux que vous appréciez. Et puis aussi de vous réconcilier avec le travail, d’envisager une activité épanouissante dans un cadre sain, de réaliser que certes les environnements toxiques existent et sont hélas trop nombreux, mais qu’il existe aussi de nombreuses personnes bénéficiant d’un cadre tout à fait satisfaisant et faisant partie d’une équipe soudée.

Pour revenir à la première personne du singulier, je suis consciente de la part de chance que j’ai eue en vivant ce qui a été une épreuve. Je suis bien consciente que beaucoup de salariés subissent des situations pires, ou plus longtemps, et sont moins bien accompagnées que j’ai pu l’être, que leur reconstruction est logiquement beaucoup plus longue. Si vous croisez leur route et que ce récit ou d’autres vous ont sensibilisés à ce difficile projet, je ne peux que vous encourager à leur consacrer le temps, l’écoute et l’appui dont vous êtes capables. Et si vous vivez ou sortez à peine de cette expérience, il existe certainement autour de vous des personnes qui ont un peu de temps, une capacité d’écoute et quelques idées pour vous faire (re)trouver le sourire, sachez leur laisser de la place. Leur bienveillance et leur amour de la vie vous serviront de boussole dans ce tunnel. Et un jour, sûrement, vous pourrez rendre la pareille à d’autres…

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2 Réponses to “Récit d’un départ – épisode 2”

  1. JCM (@jchmfly) 7 juillet 2018 à 12:41 #

    l’analyse est toujours très juste et précise. Tous mes encouragements pour que l’épisode 3, du phénix qui vole à nouveau, arrive très vite.

    • plumechocolat 7 juillet 2018 à 13:04 #

      Merci pour les encouragements, ce sera peut-être le récit d’une arrivée cet épisode 3 😉

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