Un réveillon inattendu

1 Jan

 

 

Le soir du 31 décembre, Thibault avait décidé de rester seul chez lui. Habituellement, il aimait sortir, surtout en cette date symbolique, lancer des cotillons en embrassant ses amis après le décompte des 10 secondes avant minuit, faire la fête une ultime fois pour l’année qui s’achevait. Il appréciait ces moments, et il aurait pu répondre positivement aux deux invitations qui lui avaient été faites, mais il fallait plus de deux heures de route ou de train pour se rendre sur place, et il avait poliment décliné, l’année ayant déjà été intense et les déplacements pour Noël ayant achevé de le fatiguer. A cinquante-six ans, il se sentait autorisé à « jouer les vieux » de temps à autre, quand bien même cela lui valait quelques moqueries.

Il avait tout préparé pour passer une soirée calme et agréable, était passé chez le traiteur pour ne pas avoir à cuisiner et avait sorti 2 DVD de la pile de films encore sous blister qui grossissait depuis plusieurs années, au gré des cadeaux et des passages par une célèbre enseigne lorsqu’il allait acheter des romans et se laissait tenter au passage. Il s’était même octroyé une petite sieste pour veiller tard, et, à défaut d’être aux côtés de ses amis, répondre à leurs messages de vœux d’après les embrassades et les dernières bouteilles de champagne.

Il commençait l’apéritif lorsqu’un numéro inconnu s’afficha. Croyant à un appel de téléprospection, il décida de ne pas répondre. L’appel se réitéra 3 fois en 15 minutes sans que la personne ne laisse de message. A la quatrième sonnerie, il prit finalement l’appel. Il eut un choc en entendant « bonsoir papa ». Jamais il ne se serait attendu à ce que son fils l’appelle. Cela faisait cinq ans déjà que cette dispute mémorable et fatale à leur relation avait eu lieu. Il se rappelait les mots durs qu’ils avaient chacun prononcé avec une acuité remarquable. Il se remémorait aussi très régulièrement le bruit du claquement de la porte qui avait signé leurs adieux. Il avait tellement souffert de cette séparation que, ne voulant plus voir cette porte chaque jour, il avait changé d’appartement. Il pensait réellement ne jamais revoir son fils. Ces deux mots prononcés à l’autre bout du fil lui firent donc l’effet d’une bombe.

Avec l’impression de marcher sur des œufs et la crainte que cette conversation ne s’achève aussi brutalement que la précédente, il se contenta lui aussi de deux mots : « bonsoir David ». Un silence qui lui parut immensément long s’installa. N’y tenant plus, il osa un « je suis heureux de t’entendre ». Son fils lui dit qu’il voulait lui parler mais pas au téléphone, qu’il était à Lille pour quelques jours et lui demanda son adresse, avant de lui dire qu’il serait là dans quelques minutes.

Thibault n’avait pas le temps de réfléchir, tout se bousculait dans sa tête. Ne sachant à quelle attitude s’attendre de la part de son fils, il fit son possible pour rendre l’appartement le plus accueillant possible et laissa l’apéritif sorti, espérant créer un peu de convivialité et contribuer à rompre le bloc de glace de la taille d’un iceberg qui s’était formé entre eux. Moins d’un quart d’heure plus tard, il ouvrit à un jeune homme qu’il reconnaissait sans le reconnaître vraiment : David lui paraissait pâle et amaigri, plus vieux également même si cela paraissait normal. Mais surtout, il eut la surprise de découvrir une fillette qui elle, avait les joues bien roses et l’air très à son aise. Elle se présenta d’elle-même, lui dit qu’elle s’appelait Camille et qu’elle avait trois ans et demi. Cette demi-année paraissant naturellement d’une importance vitale.

Thibault les invita tous les deux à entrer. Il osait à peine regarder son fils mais se permit un « ainsi donc, je suis grand-père », qui fut suivi par une sorte de grommellement affirmatif. Une fois tout le monde assis et la petite occupée avec un jus de fruit et un vieux livre d’enfant qu’il s’était rappelé avoir dans ses affaires, il lança très calmement un « je t’écoute ». Ce fut le grand déballage. David lui dit qu’il aurait dû l’écouter. Qu’il avait compris désormais que les avertissements qu’ils lui avaient lancé sur le caractère manipulateur et malsain de sa compagne étaient fondés. Et qu’il avait cru à tort les allégations de Sandra qui avait prétendu que son beau-père avait cherché à la séduire, motif de cette affreuse dispute cinq ans auparavant.

Une fois qu’elle avait eu réussi à lui faire couper les liens avec sa famille, la vie était devenue très vite très compliquée. Il la déifiait et elle en profitait au-delà du raisonnable. Il cédait à tous ses caprices mais cela ne paraissait jamais suffisant. Il tentait souvent de la raisonner mais n’osait pas la contrarier tant il était amoureux. L’arrivée de Camille l’avait rendu encore plus attaché à sa famille. Elle avait cessé de travailler prétendument parce qu’elle voulait offrir le meilleur à leur enfant en étant présente. Mais elle devenait de ce fait encore plus exigeante financièrement et s’agissant de toutes les tâches qu’il devait effectuer chez eux pendant qu’elle s’occupait du bébé. Pour tenir le coup, il avait d’abord pris des cachets. Puis des drogues dures. C’est finalement cela qui lui avait permis de sortir de sa situation. Ayant abusé de ces substances, il avait frôlé l’overdose et s’était retrouvé à l’hôpital. Il était tombé sur une équipe médicale et un voisin de chambre dotés d’un sens de la psychologie peu commun. Sandra n’avait même pas pris la peine de venir le voir, elle se consolait déjà dans d’autres bras.

Le sevrage avait été assez rapide mais sa reconstruction d’autant plus difficile qu’il ne pouvait plus voir sa fille, qui était pourtant sa principale raison de se battre. Son patron avait été plus que compréhensif face à ses « problèmes de santé », et voyant son implication et sa gratitude, lui avait même offert une promotion, lui permettant de faire face aux dettes contractées par Sandra dont il n’avait réalisé l’importance qu’à sa sortie de la cure de désintoxication. La procédure pour revoir Camille avait été âpre et très dure à vivre : il avait découvert, et cela lui avait crevé le cœur, que la petite était complètement négligée dans la famille recomposée formée par Sandra et son nouveau compagnon. Il avait finalement réussi, malgré son passé de toxicomane, à en obtenir la garde juste avant Noël. Il s’était enfin senti prêt à revoir ses parents, en commençant par sa mère. C’est elle qui l’avait poussé à venir à Lille. Malgré leur divorce, ils étaient en bons termes et elle savait qu’il serait chez lui ce soir.

Thibault ne dit rien durant tout ce récit mais il avait les larmes aux yeux. A la fin, il prit spontanément son fils dans ses bras, lequel ne résista pas et laissa lui aussi libre cours à ses pleurs. Les mots ne servaient à rien tant l’affection entre ces deux hommes qui s’étaient perdus de vue était palpable et évidente. Tous les deux, ils partagèrent un moment unique en s’attendrissant devant la charmante petite Camille et en partageant un mélange de repas de réveillon et de quiche décongelée. Ils ne firent pas attention à l’heure qui passait et aux douze coups de minuit, mais ils savaient sans avoir besoin de formuler le moindre vœu que cette année leur apporterait plus de joie encore qu’ils ne pouvaient en souhaiter.

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