La vie est faite de dates qui comptent

24 Déc

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Carl ne savait pas trop comment il s’était retrouvé là, dans cet appartement des beaux quartiers parisiens, à aider ce vieil homme revêche à mettre de l’ordre dans ses souvenirs. Enfin, techniquement, il le savait. Il vivait dans une « chambre de bonne » trois rues plus loin et il cherchait des petits boulots ponctuels mais compatibles avec ses études pour pouvoir profiter un peu de tous les loisirs qu’offraient la capitale. Visiblement, le vieil homme avait confié au libraire son souhait de trouver une personne sérieuse pour l’assister et ce dernier avait pensé à lui.

Il n’était pas certain d’être la personne idoine, néanmoins la mission requérait sa présence 3h à 4h par semaine seulement, à un taux horaire plus attractif que celui de la restauration rapide ou de la distribution de tracts, aussi avait-il répondu présent « pour un essai ». Il avait été un peu refroidi en découvrant le personnage. Cela étant, il avait dans sa famille 2 ou 3 aïeuls de l’âge de son nouvel « employeur » ne manquant pas de caractère, aussi ne se sentait-il pas totalement déboussolé par le caractère revêche et un brin (enfin plutôt un baobab) rigide de l’homme.

Il ne comprenait pas réellement en quoi consistait son travail. Pour l’heure, il grimpait surtout à l’échelle pour redescendre des tas de papiers de boîtes placées en hauteur dans les placards. Il devait néanmoins admettre qu’il était assez impressionné par la précision du classement. Les boîtes étaient rangées par ordres chronologique, chacune contenant un à cinq ans d’archives. A l’intérieur en revanche, l’on trouvait un joyeux méli-mélo de notes griffonnées avec plus ou moins de rigueur, de photos et de billets de théâtre. L’homme était donc un ancien du monde du spectacle. Cet univers lui était totalement inconnu, très éloigné de celui de ses études de droit, et il n’avait jamais entendu son nom auparavant. Il ne devait donc pas figurer parmi les « légendes du milieu », mais le nombre et le poids des boites laissaient à penser qu’il avait eu une carrière bien remplie.

Les premières semaines, il ne fit que transférer toute cette documentation hétéroclite des placards à la salle à manger, en prenant soin de bien les replacer en ordre, dépoussiérer le tout et les retrier par paquets, chacun correspondant à une pièce ou un festival. Il listait alors sur l’ordinateur étonnamment moderne mis à sa disposition chaque évènement et le numéro de la boîte où était rangée la documentation correspondante. De temps à autre, il essayait de questionner l’homme, mais celui-ci était peu disert. Il le sentait tout de même progressivement se dérider un peu et avait appris qu’il avait été metteur en scène et très exceptionnellement comédien. Entre deux séances de travail, il avait tenté de regarder sur Internet pour en savoir un peu plus mais très peu d’informations figuraient sur lui, ce qui paraissait étonnant au vu de la richesse de tout ce qu’il paraissait avoir fait. Carl n’oubliait pas qu’il avait vécu l’essentiel de sa vie, du moins professionnelle, bien avant que tout le monde ou presque étale volontairement ou involontairement sa vie sur la toile. Il avait quand même vu que son employeur avait reçu régulièrement des prix visiblement assez prestigieux, dont un Molière en 1990. Il avait également cru comprendre que l’homme avait brutalement stoppé sa carrière cinq ans plus tard, à 58 ans, et avait pris un virage pour le moins surprenant puisqu’il avait travaillé quelques années dans le secteur des assurances avant de prendre sa retraite.

Curieux de nature, il souhaitait en savoir plus à la fois sur son métier de metteur en scène et sur les raisons qui l’avaient poussé à changer de cap alors qu’il bénéficiait visiblement de la reconnaissance tant de ses pairs que du public. Il se doutait que le faire parler ne serait pas chose aisée, et s’efforçait de ne pas trop laisser paraître son souhait de « tout » savoir. Il vit rapidement une opportunité pour commencer à résoudre l’énigme lorsque « monsieur N », comme il l’appelait, lui révéla qu’il devait prochainement recevoir un prix honorifique et qu’il lui avait été demandé pour ce faire de rédiger une sorte de « CV détaillé », raison pour laquelle il avait eu recours à un étudiant. Ainsi, il n’était pas seulement responsable de dresser un inventaire mais d’ébaucher une sorte de biographie artistique.

Cet objectif énoncé, Carl se mit à l’ouvrage avec un certain enthousiasme, en distillant subtilement ses questions pour mieux comprendre son parcours et les choix qu’il avait fait. Car l’homme était très vraisemblablement déjà très directif et manquant de rondeur dès sa jeunesse si l’on s’en référait à ses notes de mise en scène, mais il semblait également faire preuve d’un génie créatif qui avait forgé sa renommée très rapidement. Les interviews qu’il avait pu lire d’artistes ayant travaillé avec lui, ainsi que les quelques lettres de remerciement figurant dans les archives de monsieur N corroboraient cette hypothèse.

Pour le jeune étudiant, cette collaboration improbable fut l’occasion de découvrir un métier qui lui paraissait jusque là très obscur, mais aussi de gagner progressivement la confiance, au moins partielle, du vieil homme. Au bout de 3 mois environ, il se laissait aller à livrer des anecdotes qui faisaient revenir le sourire sur ce visage visiblement plus habitué à cette expression depuis pas mal de temps. Quelques semaines plus tard, sentant qu’ils arrivaient au bout de l’exercice, Carl tenta d’aborder la question de ce qu’il s’était passé en 1995. D’un seul coup, monsieur N se ferma et prétexta un rendez-vous oublié pour faire partir son assistant qui craint d’être carrément congédié, tant la réaction face à l’évocation de cette année avait été vive. Il se trouva fort ennuyé, d’une part parce qu’il comptait sur ces quelques heures de travail hebdomadaire, d’autre part parce qu’il s’était sincèrement pris d’affection pour cet homme moins bourru qu’il ne pouvait y paraître de prime abord, et surtout passionnant et passionné.

La semaine suivante, lorsqu’il se présenta, monsieur N n’était pas seul. Il expliqua à Carl que son hôte était l’un de ses amis, également membre de la commission ayant choisi de lui délivrer le prix qui devait lui être décerné quelques semaines plus tard. L’homme le félicita pour son travail qui semblait convenir dans les grandes lignes et lui laissa sa carte en l’invitant à l’appeler pour discuter de quelques détails à compléter. Le vieil homme n’aurait donc vraisemblablement très prochainement plus besoin de lui. Il avait néanmoins la satisfaction du devoir bien accompli, et de voir que l’incident de la semaine précédente avait visiblement été oublié.

Carl appela deux jours plus tard et l’ami de monsieur N lui proposa de passer le voir le lendemain pour plus de facilité. En deux heures, ils finalisèrent le « CV détaillé » de monsieur N. Le jeune homme, toujours intrigué par la « date fatidique » de 1995, se dit que c’était pour lui l’ultime occasion de comprendre ce qui avait pu se produire cette année-là et mit les pieds dans le plat sans détour. Cela décontenança son interlocuteur qui opposa d’abord un refus farouche, ne voulant pas trahir son ami. Mais devant l’insistance de Carl et la sincérité de l’affection envers monsieur N qu’il sentit chez le jeune homme, il lui révéla le fin mot de l’histoire. Monsieur N s’était laissé convaincre par sa maîtresse de l’époque d’embaucher son frère pour le rôle du jeune premier, que son fils, comédien, espérait obtenir. Le frère s’était révélé catastrophique mais également colérique, se montrant particulièrement irascible et odieux envers le fils de monsieur N jusqu’à le pousser un jour dans un escalier. Il fut grièvement blessé, mettant plusieurs mois à se remettre. C’est à la fois pour financer les meilleurs soins possibles et par profond dégoût pour les affres de son métier que monsieur N changea de voie pour vendre des contrats d’assurance. Son fils avait depuis coupé tout contact avec lui, ce qui expliquait en grande partie son caractère dur de vieil homme.

Carl fut naturellement touché par ce qu’il venait d’apprendre. Il comprenait la décision du fils, lui-même n’ayant pas un père exemplaire. Mais il avait aussi le sentiment que monsieur N souffrait profondément de cette situation, d’où son air constamment renfrogné. Il en eut la confirmation lors de sa dernière « séance » en tant qu’assistant. C’est le vieil homme lui-même qui aborda le sujet, lui disant qu’il était au courant que Carl savait désormais ce qui s’était passé en 1995. Il se livra alors avec une sincérité qui ne lui était pas coutumière, assumant ses responsabilités tout en exposant la peine qu’il avait de cette séparation de plus de 20 ans avec son fils. Carl avait demandé l’autorisation de l’enregistrer. Il avait l’instinct que cela pouvait avoir une importance. Il demanda aussi celle de communiquer cet enregistrement au fils de monsieur N, dont les traces sur la toile étaient un peu plus nombreuses que celles de son père. Il accompagna le tout d’une lettre qu’il avait écrite personnellement, comme on jette une bouteille à la mer mais avec l’espoir des possibles que l’on peut avoir à 20 ans.

L’histoire ne se dénoua pas d’un coup, trop d’eau boueuse avait coulé sous les ponts. Mais le jour où il reçut son prix, monsieur N reçut aussi une carte aussi brève que symbolique de son fils disant « Félicitations. Tu mérites amplement cette reconnaissance » et joignant une photo de sa famille et son adresse. Petit pas par petit pas, les échanges continuèrent et ils se revirent enfin un an plus tard. Après ces premières retrouvailles, leur rapprochement se fit rapidement. A respectivement 82 et 54 ans, ils décidèrent même de se lancer dans un projet fou : mettre en scène une pièce écrite par monsieur N junior. Et Carl fut missionné pour écrire le journal de bord de cette aventure qui se transforma finalement en un roman à petit tirage mais de grande importance pour tous ceux qui les connaissaient.

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