Tomber, cicatriser, rebondir

9 Avr

Ballon sauteur (2)

 

J’ai plusieurs fois hésité avant d’écrire ce billet. J’ai commencé deux fois déjà, avant de faire disparaître les quelques premiers mots ou premières phrases qui me venaient dans les arcanes de la corbeille numérique de mon ordinateur. Et puis, comme dit l’adage, jamais deux sans trois, et je crois que j’ai ce besoin d’écrire vissé au fond des tripes, et qu’il ne me quittera pas tant que je n’aurais pas mis en mots ce que je ressens en ce moment. Voilà, il y a trois semaines, j’ai perdu mon emploi. Pour la troisième fois en trois ans. Vous noterez l’omniprésence du chiffre trois dans cette introduction. Trois expériences et contextes différents mais qui laissent place à une montagne de doutes et de questionnements de la hauteur de l’Aconcagua.

J’avais déjà évoqué ici le « premier » de ces trois départs. Depuis, se sont donc écoulés deux ans. Avec une phase de quelques mois pour respirer, prendre du recul et préparer l’avenir de façon structurée, accompagnement à l’appui. Puis un nouveau poste dans un nouveau domaine, mais avec une inadéquation entre mon expérience et les missions de l’entreprise, qui s’est soldé par une séparation à l’amiable. Pas agréable bien entendu, mais en bonne intelligence, ce qui est un point positif à souligner. Voyant que cette « reconversion » en une étape était peut-être trop ambitieuse, j’ai reculé de quelques marches dans l’escalier pour prendre un nouveau poste bien plus proche de ma très longue première expérience, avec ce qu’il fallait de nouveauté pour y trouver la stimulation intellectuelle faisant partie de mes principales motivations.

Après plusieurs mois passés dans cette nouvelle entreprise, et à quelques jours de passer de la période d’essai (ndlr : pour les postes cadres, cette période dure jusqu’à 8 mois) au CDI confirmé, le verdict est donc tombé, aussi brutalement que l’annonce du confinement la même semaine : nous n’allons pas te garder. Avec une kyrielle de raisons ayant trait à des attentes qui n’avaient jamais été formulées par ma hiérarchie et auxquelles je ne répondrais pas. Jusqu’à présent, rien ne laissait présager cette issue. Les seuls « indices » qui avaient filtré, très tardivement, à savoir la semaine précédente, concernaient une baisse d’activité économique, sans que ne soient abordées des questions liées à mes compétences. Mais mon sort était déjà scellé sans que je le sache lorsque ces « signaux faibles » ont émergé.

Il aura donc suffi d’un appel téléphonique pour clore ces quelques mois. Je savais déjà le marché du travail potentiellement rude et violent, j’avais pu expérimenter une partie de ses travers, j’ai eu également souvent l’occasion hélas d’en observer d’autres de l’extérieur. Mais cette troisième perte d’emploi a eu un effet bien supérieur aux précédentes. Comme l’uppercut final d’un combat de boxe. Dernier round. Combattante à terre. L’effet conjugué de la répétition de la défaite et de la surprise du coup qu’on n’a pas vu venir malgré sa vigilance. Le tout dans ce contexte si particulier de la crise du Covid19 dont personne ne sait présager actuellement de quel sera son effet sur l’économie et sur l’emploi ni pour combien de temps. J’ouvre ici une parenthèse pour dire que je sais que bien d’autres ont dû vivre la même expérience de mise au chômage brutale depuis l’annonce du confinement, certainement à plus forte raison parmi les actifs en période d’essai. Et que la situation est pire pour tous les entrepreneurs, les commerçants et les indépendants mis à l’arrêt et qui n’ont pas la « sécurité » des indemnités chômage comme l’ont les salariés. Je partage sincèrement leurs inquiétudes et j’ai bien conscience des difficultés rencontrées, sans doute pour beaucoup d’entre eux plus profondes que celles que je décris ici, tant financièrement que moralement. En parlant de mon ressenti nécessairement subjectif, je reste, ou tout au moins je tente de rester lucide sur ma situation, sans la minimiser ni la surévaluer.

Malgré tout, relativiser m’est difficile. Parce qu’après plusieurs années de combat d’abord pour sortir d’une situation professionnelle complexe, puis pour évoluer professionnellement, je pensais réellement avoir trouvé une stabilité, au moins à moyen terme, où j’appréciais mon travail tant pour son contenu que pour l’ambiance. Et que cette stabilité devait aussi servir des projets personnels, au premier rang desquels un projet de déménagement amorcé, reporté sine die. Le tout en voyant arriver le cap symbolique du passage à la décennie supérieure en 2021. Bien entendu, ce n’est qu’un chiffre, mais le besoin de trouver « ma » place avant de l’atteindre est bien présent, prégnant même d’une certaine façon. Autant de contrariétés qui rendent particulièrement complexe cette nouvelle période de chômage, qui, crise oblige, risque d’être plus longue que les précédentes. Sans aucune idée de la direction à suivre pour retrouver un emploi, puisqu’à l’heure actuelle, même les plus éminents prospectivistes avouent leur impuissance à prédire quels métiers et secteurs d’activité vont repartir à quelle échéance. Et que, même si des annonces de postes continuent à circuler, sans que l’on sache d’ailleurs si elles sont réellement d’actualité ou si leur publication avait été préprogrammée et n’a pas été stoppée, la plupart des entreprises ont logiquement gelé les embauches jusqu’à ce que le brouillard sur l’avenir désépaississe un peu voire disparaisse.

Avec cette troisième fois, je me trouve confrontée au sentiment que mon profil ne cadre pas aux attentes. Bien sûr, on me dit que j’ai des compétences. Mais en même temps, je n’ai apparemment pas celles qui permettraient de me garder. Je suis pourtant prête à me former et/ou à travailler dur pour les acquérir si elles s’apprennent « sur le tas ». Mais cela ne semble pas suffire. Les employeurs n’ont pas le temps d’attendre. Et ils apprécient certes l’adaptabilité qui caractérise les profils généralistes tels que le mien, mais s’accommodent mal du fait que ces derniers ne soient pas en même temps des spécialistes de tout. Et puis, il y a aussi des traits de personnalité que je n’ai pas, et que, même avec la meilleure volonté du monde, je n’arriverai pas à développer aussi efficacement que celles et ceux qui en sont dotés plus naturellement. Parmi eux figurent notamment le fameux « leadership » qui semble être LE prérequis du moment. Je manque également de sens du politique. Je comprends généralement assez aisément et rapidement les jeux de pouvoir, mais y rentrer ne peut se faire qu’en me forçant et avec désagrément. Ces jeux-là ne me semblent guère amusants, mais j’admire ceux qui les maîtrisent. D’où cette montagne de doutes évoquées en introduction avec cette question de fond : quelle peut être mon utilité en tant que femme de l’ombre généraliste ? et bien sûr toutes les questions afférentes du type « dois-je me spécialiser et si oui dans quel domaine (a fortiori dans une économie qui peut – ou pas – changer drastiquement après la crise sanitaire) ? », « dois-je et saurai-je apprendre à forcer ma nature pour devenir la meneuse que je ne suis pas ? ». Les fameuses compétences que je possède en effet me paraissent aujourd’hui de bien peu d’aide face d’une part à la fragilisation qu’occasionnent des ruptures de contrat répétées, et d’autre part aux attentes qu’il me semble percevoir. Alors même que j’éprouve de la fierté à les avoir développées, que j’aime fondamentalement travailler et que je m’implique pleinement dans mes activités, et que je suis convaincue à titre personnel que mon cerveau et ma bonne volonté, en complémentarité avec ceux d’autres collaborateurs dotés de ces autres compétences que je ne possède pas, peuvent produire des résultats fructueux. Simplement, il m’apparaît de plus en plus clairement que ces compétences sont à côté de la plaque, ou hors du moule selon l’angle considéré.

Alors je sais que la blessure est encore très fraîche et contribue à ce sentiment d’impuissance et d’inadéquation. Je perçois aussi la facilité de l’entreprise à découvrir soudainement au bout de plusieurs mois des points jamais soulevés jusqu’alors pour ne pas assumer ses responsabilités et/ou minimiser la part des facteurs économiques dans sa décision. Pour autant, à force d’être réouverte, la cicatrice se creuse, et la remise en cause qui l’accompagne également. Surtout en n’étant pas de nature à imputer la faute aux autres. Quels que soient les torts de l’autre, c’est celui ou celle qui est rejeté qui ne se sent pas à la hauteur. Ce qui n’empêche pas la colère et le sentiment d’injustice, qui ont au moins pour mérite de témoigner du fait que le deuil suit sa courbe normale. Le choc est en passage et la blessure finira par guérir une nouvelle fois. Mais elle laissera sa trace a l’instar d’autres obstacles de la vie. On parle en effet généralement de la deuxième chance. Mais rarement ou jamais de la suivante. Il faudra donc aller la chercher avec les dents.

C’est là que vient la fameuse notion du rebond. Parce que proches et moins proches, face à cette nouvelle, se veulent encourageants et soulignent ma capacité à rebondir. Ils ont raison dans le fond. J’ai le goût de l’action. Je ne vois pas d’autre option de surcroît que celle de revenir dans l’arène. Parce que, je l’ai dit, j’aime travailler, cela fait partie de mon équilibre. Evidemment aussi par motivation financière. Ce déménagement, j’y tiens. A assurer le quotidien et garder des loisirs aussi, j’assume ce matérialisme. Et puis plus généralement, comme tout un chacun, j’ai envie d’une rémunération me paraissant correspondre à la valeur que j’apporterai à mon prochain employeur (tout en ayant conscience que cette notion de rémunération à une juste valeur pourrait faire l’objet d’un débat large, notamment lorsque l’on observe la situation actuelle et la façon dont elle rebat les cartes sur l’indispensabilité de certains métiers). Donc oui, assurément, je vais surveiller très attentivement les annonces pour bien comprendre ces fameux « besoins » des entreprises auxquels je peux – et ai envie parce que même dans une approche très pragmatique guidée par le désir de stabilité, on ne peut durablement occuper un poste sans envie – bouquiner ou suivre une formation pour pouvoir y répondre, relifter mon CV, y afficher un large sourire, roder un joli discours en 3 ou 4 points pour les potentiels entretiens, qui soit à la fois vendeur et authentique (parce que je continue à croire avec une certaine candeur que la bonne attitude est de dire qui l’on est sans tricher même à des entreprises qui de leur côté n’ont pas toujours cette même transparence), et après quelques essais infructueux, j’espère trouver enfin une place où m’installer et rester plus que quelques mois. Avancer sur ce chemin est la voie que j’ai déjà choisie sans hésitation. Cela n’empêche que j’ai conscience de la dose d’efforts, de persévérance, de coups de pieds d’automotivation et de régularité nécessaire pour arriver à destination. Et des doutes et éléments perturbateurs qui risquent de se présenter avant ce jour où je verrai enfin mon nom et CDI confirmé écrits sur la même page (en sachant pertinemment que le passage de période d’essai ne sécurise pas un emploi, mais il constitue tout de même une respiration). Je sais gré à mes proches et moins proches de me témoigner cette confiance qui me manque aujourd’hui, en ma combativité, en l’utilité de ce que je sais ou de ce que je suis capable d’apprendre, en la possibilité d’une rencontre avec un employeur sachant conjuguer avec justesse exigence et humanisme (j’ai conscience du caractère très osé ou dangereusement naïf de ce terme), je n’aspire qu’à m’en montrer digne. Et à sourire à nouveau, parce qu’il semblerait que cette expression me va bien.

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