Des ailes pour apprendre à s’envoler

26 Juin

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Elsa et Elvire étaient amies depuis le collège, ayant été rapprochées malgré elles par leurs prénoms qui leur avaient initialement valu de se faire surnommer « la paire d’ailes » / « elle vire ça » et autres « ailes du désir » par leurs camarades de classe, familiers comme beaucoup de collégiens des quolibets faciles. D’abord contrariées par ces moqueries manquant singulièrement de finesse, elles avaient fini par en prendre leur parti et en jouer ensemble, tissant au passage des liens qui allaient rester solides et pour longtemps.

Si elles s’entendaient à merveille, elles avaient des caractères bien différents : Elsa aimait butiner d’une activité ou d’une idée à l’autre, tel un tourbillon, là où Elvire aimait à explorer à fond ses passions, à commencer par le judo qu’elle avait découvert trop tardivement selon elle, à 14 ans, là où ses camarades du club pratiquaient pour la plupart depuis leur plus tendre enfance. Elle passait également nombre de ses heures perdues à dessiner, ayant toujours sur elles un ou deux carnets de croquis. Elles s’admiraient ainsi pour leurs qualités respectives, la créativité et le dynamisme pour Elsa, la constance et le sens de l’effort pour Elvire.

Après le bac, elles prirent sans surprise des directions différentes, Elsa choisissant des études de tourisme et partant explorer le monde autant que possible lors de ses stages avant de décrocher un poste parfait pour elle comme accompagnatrice de voyages, tandis qu’Elvire opta pour le droit, se spécialisant comme avocate en droit du sport. Toutes deux très occupées, elles se voyaient peu durant l’année mais partaient en vacances tous les ans ensemble, Elsa choisissant évidemment la destination selon ses coups de cœur de l’année. Ce rituel des vacances entre copines fut chahuté certaines années par les amours de l’une ou de l’autre, les vacances à 3 ou 4 ne se déroulant pas toujours parfaitement harmonieusement, leurs goûts en matière d’hommes différant sans surprise autant que leurs caractères.

Cependant, ce fut un mois de septembre où elles étaient uniquement entre copines dans le Nord de l’Espagne, l’année de leurs 31 ans, que leur amitié se tendit réellement. Elsa venait de « rompre » pour la quatrième fois en deux ans avec Arnaud, un homme qu’Elvire trouvait au fond d’elle-même certes charismatique et non dépourvu d’humour mais trop m’as-tu-vu. Elsa l’appréciait notamment pour ce côté fêtard qui lui permettait d’être régulièrement introduite dans des fêtes et évènements prestigieux. Seulement, étant une grande séductrice, des scènes explosives avaient lieu régulièrement, suivies de breaks comme celui de cette fin d’été. Elvire quant à elle avait rompu avec son dernier copain quelques mois avant, tous deux étant alors plus tournés vers leurs carrières que l’un vers l’autre.

Elsa comptait bien « profiter de la vie » durant cette semaine comme du temps de leurs vingt ans, en sortant danser tous les soirs. Elvire comprenait l’enthousiasme et l’envie de se défouler de son amie mais souhaitait également du repos avant de réentamer une année dense, se faisant de ce fait traiter de mamie ou de workaholic. Reconnaissant qu’elle jouait peut-être un peu trop les casanières, elle accompagnait Elsa dans ses virées nocturnes, la laissant cependant à partir d’une certaine heure, préférant également se lever avant midi et profiter de la piscine de leur hôtel. C’est là que, bouquinant tranquillement après avoir nagé, elle fit la connaissance de Martin, qui, curieux hasard même s’il s’agissait d’un des best-sellers de l’année, lisait le même roman qu’elle. La conversation engagée autour de ce point commun fortuit, ils passèrent une excellente matinée avant de se séparer, convenant de se retrouver en fin de journée pour l’apéro, puisqu’Elvire devait retrouver pour le déjeuner son amie qui avait « découché » et avait hâte de lui parler de sa nouvelle conquête.

Elles découvrirent en moins de 5 minutes que ladite conquête et le « littéraire » de la piscine ne faisaient qu’un. Elsa, loin de s’en offusquer, tourna la chose au jeu et suggéra que chacune le voit de son côté et qu’elles s’amusent avec lui. Cela choqua Elvire qui d’une part aimait les situations claires et transparentes, et d’autre part était très mal à l’aise à l’idée de « partager » cet homme, encore un quasi-inconnu, avec son amie de toujours. Sur l’insistance d’Elsa qui devait retrouver Martin le soir après le repas, elle accepta d’annuler l’apéro sans en expliquer la véritable raison. L’idylle de vacances de la globe-trotteuse se poursuivit les jours suivants, Elsa étant visiblement aux anges. Elvire avait recroisé Martin plusieurs fois mais avait cherché à limiter les échanges, estimant de surcroît après avoir découvert comment il avait passé la nuit précédant leur rencontre, que l’homme était sans doute un grand séducteur, cherchant à plaire à l’une le soir et l’autre le matin. Lui aussi lui paraissait cependant plus distant, ce qu’elle interpréta comme potentiellement de bon augure pour son amie lui faisant réviser son opinion initiale.

Elle en eut d’ailleurs la confirmation lorsqu’il évoqua de lui-même sa rencontre avec Elsa le jour avant le départ des deux jeunes femmes. C’est là qu’elle fit avec la meilleure intention du monde la « bourde » qui lui valut ensuite les foudres de cette dernière en lui expliquant pour quelle raison elle avait renoncé à leur verre après leur première conversation à la piscine (sans évoquer aucunement la suggestion de « compétition » d’Elsa) et qu’elle lui dit qu’elle se réjouissait de les voir ensemble. Martin réagit très positivement, lui confirmant qu’en effet, initialement il était « en mode drague » mais qu’il s’était au fil de la semaine vraiment attaché à Elsa. Lorsqu’Elvire lui rapporta ce qu’elle pensait être une bonne nouvelle, Elsa quant à elle se mit dans une colère folle, lui disant que ce n’était qu’une aventure de vacances, et que, n’ayant pas l’intention de le revoir, elle aurait préféré qu’il ne sache rien et qu’elle ne se mêle pas de sa vie, se moquant de son romantisme et de ses principes de « vieille fille ». Elvire reçut très mal ces accusations auxquelles elle répondit avec quelques propos virulents sur la conduite générale de son amie envers les hommes qu’elle tentait jusque-là de ne pas évoquer mais sur laquelle elle avait un jugement peu flatteur, et les deux femmes passèrent les dernières heures du voyage à distance l’une de l’autre.

Comme elle l’avait annoncé, Elsa avait coupé tout contact avec son amour de vacances à son retour pour retomber quelques semaines plus tard dans les bras d’Arnaud. Martin avait contacté Elvire pour tenter de comprendre cette rupture brutale et non annoncée. Celle-ci regrettait de ne pas pouvoir lui apporter de réponse, mais, l’appréciant, elle l’avait écouté et avait tenté comme elle pouvait de le soutenir, blessée elle aussi par la tournure qu’avait prise cette fin de vacances. Depuis, ils se voyaient régulièrement et avaient créé une belle relation amicale.

Elvire croisa Arnaud quelques mois plus tard lors de la remise d’un prix juridique, et, la voyant, il la prit à part pour tenter de comprendre ce qu’il avait pu se passer durant ces fameuses vacances, Elsa s’étant contenté d’évoquer une « dispute irrémédiable ». Voulant éviter une nouvelle bourde, elle botta en touche en disant qu’elle ne souhaitait pas en dire plus. Mais il n’était pas décidé à se contenter d’une telle réponse et insista tant qu’elle finit par accepter d’aller au bar d’à côté et de tout lui expliquer en échange de la promesse qu’il n’évoquerait pas ses révélations à Elsa. Il pâlit en apprenant la vérité mais la remercia. Cela confirmait ses doutes quant à la viabilité de leur couple, et après avoir supporté 4 breaks, il paraissait décidé à y mettre un point final, ce qu’il fila d’ailleurs faire sans tarder, réitérant sa promesse de ne pas évoquer leur rencontre ni ce qu’elle lui avait dit.

Quelque temps plus tard, Elvire eut la surprise d’avoir un appel d’Elsa, lui demandant de la voir. Elle accepta malgré un soupçon d’appréhension. Fait rassurant, Arnaud semblait avoir effectivement tenu sa langue lors de leur rupture. Elle tenta d’évoquer des souvenirs du bon vieux temps mais la discussion sonnait faux. Un peu déçue, Elvire lui demanda de façon directe pourquoi elle avait tenu à ce rendez-vous si ce n’était pas pour casser la glace sur la fin de leurs vacances en Espagne. A sa grande surprise, c’était pour lui demander de la mettre en contact avec les fédérations sportives pour lesquelles elle travaillait, ayant désormais changé de travail et cherchant à leur proposer ses services pour organiser les déplacements lors des compétitions. Sidérée, elle quitta le restaurant où elles s’étaient retrouvées, se demandant à quel moment la jeune fille fourmillante d’idées qu’elle avait connue était devenue cette femme égoïste, cultivant ses relations uniquement par calcul.

Le soir-même, ressassant cette même question, Elvire réalisa que d’une certaine façon, leur amitié avait toujours reposé sur cet « utilitarisme » qu’elle refusait de voir jusqu’alors, même si elles avaient vécu quelques (més)aventures mémorables. Elle en eut d’ailleurs la confirmation par d’autres amis connus à l’adolescence, qui, évoquant leur duo, ne cachèrent pas qu’ils avaient toujours trouvé leur amitié déséquilibrée. Elle réalisa qu’elle avait effectivement tendance à se laisser entraîner par les envies des autres plus que par les siennes. Apprenant davantage à s’écouter, elle fit progressivement le tri dans ses relations, se remit à la peinture qu’elle avait laissé de côté, et, participant à une exposition associative l’année suivante, elle fit bientôt la connaissance de sa vraie deuxième aile : le charmant Elias.

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