Un heureux pré-événement

27 Jan

Depuis qu’elle avait quitté son agence d’événementiel insupportablement misogyne pour devenir wedding planner deux ans auparavant, Fanny se sentait revivre. Elle avait en plus choisi, tout en restant en Ile-de-France, de quitter Paris intra-muros pour profiter d’un environnement plus verdoyant et d’un appartement plus spacieux en rez-de-jardin, reliant le centre de Paris en RER en moins de 30 minutes les jours où elle avait besoin de s’y rendre pour voir ses clients ou ses amis. Son rythme de travail était toujours intense, elle avait toujours des « clients » aux profils très éclectiques et rarement simples à gérer, entre ceux aux demandes loufoques ou exubérantes, les psychorigides, les totalement dépassés, les radins et à l’opposé les m’as-tu-vu qui voulaient à tout prix épater la galerie, ceux aux belles-familles envahissantes, ceux qui l’appelaient pour un oui ou pour un non et a contrario ceux qui ne répondaient jamais à ses sollicitations, les futurs mariés se suivaient et se ressemblaient rarement. Et c’était précisément ce qu’elle aimait, composer et inventer, souvent dans l’urgence, conseiller et rassurer, apaiser les tensions également. Le tout bien évidemment avec quelques difficultés, notamment pour assurer certaines fins de mois, mais débarrassée de la pression, des exigences et des égos démesurés de ses anciens directeurs.

Lorsqu’elle avait fait la connaissance de Céline et Ladislas, elle était très enthousiaste à l’idée d’organiser « le plus beau jour de leur vie ». Ces deux trentenaires « de bonne famille » étaient plein de dynamisme et semblaient avoir trouver une belle harmonie de couple. Ils s’étaient montrés très aimables, avec des demandes claires, un budget conséquent, un délai confortable de 13 mois, et, cerise sur le gâteau, de nombreux jeunes couples parmi leurs invités qui pourraient potentiellement faire appel à ses services si elle se montrait à la hauteur, et elle ne doutait pas d’en être capable. Car si elle aimait bricoler et jongler avec les contraintes, elle n’en appréciait pas moins les mariages dont l’organisation « roulait comme sur des rails », expression de feu son grand-père dont elle aimait bien user.

Sa première bonne impression s’était confirmée lors du choix du lieu de réception. Elle avait proposé un superbe domaine du côté de Nancy, où avait grandi Ladislas, qui avait fait l’unanimité tant auprès des futurs mariés que de leurs familles respectives, et qui de surcroît se situait à seulement quelques kilomètres de l’église dans laquelle ils avaient prévu de sceller leur union. Le traiteur, lui, avait été choisi par les mariés mais elle le connaissait de réputation et n’en avait entendu que des échos positifs, et le photographe était un cousin de Céline dont les photos aperçues sur son site montraient un talent certain. Par expérience, elle savait que les complications arrivaient généralement une fois ces « gros choix » effectués, lorsque l’on commençait à rentrer dans les détails, mais ces premières étapes lui paraissaient de très bon augure.  

Ils avaient convenu tous les trois d’un rendez-vous téléphonique ou en visioconférence tous les 15 jours environ pour faire le point sur l’avancement des préparatifs, leurs questions, les décisions à prendre… outre l’aide pour choisir les prestataires, son rôle consistait donc essentiellement à les conseiller et à les rassurer, ce qu’elle affectionnait particulièrement dans son nouveau métier. Lors de ces échanges, ils arrivaient toujours très rapidement à un consensus. Ils ne parlaient toutefois pas beaucoup de leur vie de couple, ce qu’Anaïs mettait sur le compte de la réserve ou de l’attachement à leur vie privée. Néanmoins, elle aurait aimé en savoir plus pour pouvoir au mieux créer une atmosphère qui leur ressemble, du choix du photographe à la décoration, en passant par la coordination des animations…

Tout ce qu’elle avait réussi à glaner jusque-là, c’est qu’ils s’étaient rencontrés un an auparavant lors du mariage de la cousine de Céline qui était aussi une amie de Ladislas. Céline lui avait confié lors d’un appel qu’elles avaient eu seulement toutes les deux qu’elle commençait alors tout juste à se remettre d’une rupture douloureuse, et que le caractère charmant et volubile de son futur mari l’avait tout de suite séduite. Elle aimait sa force et sa détermination, qui lui paraissaient rassurantes, ce qu’Anaïs comprenait volontiers, même si, comme elle le pensait tout bas, il avait parfois tendance à être un peu trop déterminé. Elle imaginait, bien que ce dernier ne se soit jamais exprimé, que Ladislas appréciait le caractère attentionné de Céline, sa très grande intelligence qui forçait l’admiration autant que sa culture, et l’admiration qu’elle lui vouait de façon évidente. Leur rapprochement avait été très rapide, il l’avait rappelée dès la semaine suivante, dix mois plus tard ils emménageaient ensemble et après à peine un mois de vie commune, il avait fait sa demande, à laquelle elle ne s’attendait pas mais qui l’avait réjouie. Bref, on aurait dit une histoire de téléfilm romantique qui donne envie de croire en la simplicité.

Tout se déroulait donc très facilement, et, à sept mois du mariage, l’essentiel avait été planifié : le photographe et le DJ avaient été choisis, la robe et le costume des mariés également, ainsi que le thème de la décoration qui serait « mers et océans ». Il restait à finaliser la liste des invités, sujet complexe suscitant des débats vifs. Le nombre approximatif avait bien évidemment été fixé préalablement à la réservation de la salle, mais les parents / beaux-parents qui finançaient une grande partie du mariage se disputaient sur le nombre respectif qu’ils pouvaient inclure, les uns estimant qu’ils devraient en avoir autant chacun, tandis que les autres considéraient que cela devait être au prorata de la contribution financière. Anaïs avait réussi à trouver un compromis, mais cela était compliqué aussi pour la liste des amis du couple, d’autant que Ladislas, devant la déception de ses parents, insistait pour que Céline réduise un peu le nombre de « ses » invités. Et il s’était montré dur dans ses propos à l’égard de certains d’entre eux, ce qui avait clairement blessé sa fiancée, qui avait fini par renoncer bon gré mal gré à la présence d’une dizaine de ses amis/amies au profit de personnes qui lui étaient totalement étrangères. La réalisation des faire-part avait aussi été complexe, Céline souhaitant faire figurer un dessin d’océan gentiment offert par un de ses amis qu’il avait pris soin de numériser en version imprimable, ce que Ladislas avait fermement refusé, estimant qu’il avait sûrement des arrière-pensées pour lui faire ce cadeau.

Ces incidents étaient certes isolés, et tout semblait de nouveau bien se passer, mais Anaïs avait été surprise et un peu choquée par ces débats en sa présence. Sans doute s’agissait-il d’une période de tension passagère comme beaucoup de couples en connaissent durant cette période, devant jongler entre leur travail, les préparatifs, leurs familles respectives et tenter malgré cela de garder un peu de temps pour eux et pour leurs amis. Malgré tout, quand, à quatre mois du grand jour, lors de leur rendez-vous bimensuel, cette fois en physique, elle les avait vus, elle avait trouvé Céline un peu éteinte et assez amaigrie. Elle avait laissé Ladislas décider de la musique qu’il souhaitait, comme si elle n’était pas vraiment concernée, disant que c’était lui le mélomane et qu’elle n’y connaissait rien, alors qu’elle avait démontré le contraire lors du choix du DJ. Elle n’était pas présente lors du point suivant, s’étant excusée en disant qu’elle avait une réunion de travail tardive. Et elle n’avait pas semblé en forme non plus lorsqu’ils s’étaient vus à trois mois du mariage pour s’accorder sur la décoration. Elle participait davantage, mais laissait encore une fois systématiquement le dernier mot à son futur mari.

Voulant comprendre ce qui se passait, Anaïs avait insisté pour être présente lors de l’essayage de la robe précédant les retouches. Fanny et Marine, les deux témoins de Céline, étaient présentes également, et, pendant que cette dernière était dans la cabine, elle leur demanda avec une fausse innocence si elle était stressée à l’approche du mariage ou à cause d’autre chose. Les deux amies se regardèrent avec hésitation, après tout elles ne la connaissaient pas, avant de lui dire qu’en effet, elles trouvaient Céline changée, plus effacée et fuyante, mais qu’elles ne parvenaient pas à comprendre pourquoi, et qu’elle ne leur disait rien. L’essayage confirma par ailleurs que la jeune femme avait bien maigri, ce qui rendait les retouches plus conséquentes que prévu, et renforça les inquiétudes de ses témoins.

Désireuse de comprendre ce qui se passait, Anaïs invita les trois amies à prendre un verre en sortant de la boutique. Avec beaucoup de délicatesse, elle demanda à Céline comment elle se sentait en ce moment, si elle avait besoin de plus de soutien de sa part et de celle de ses amies. La future mariée était visiblement touchée, mais tenta de botter en touche, en parlant d’une charge de travail importante qui faisait qu’elle préférait déléguer les préparatifs à Ladislas qui avait plus de temps. Marine, qui avait travaillé dans son entreprise – c’est d’ailleurs là qu’elles s’étaient connues – et voyait régulièrement certaines de ses collègues, savait que l’activité était loin d’être aussi soutenue qu’elle le prétendait, même pour la perfectionniste qu’elle était. Petit à petit, à force de questions, Céline commença à baisser la garde et à signifier que Ladislas était un peu tempêtueux tout en lui trouvant mille excuses. Et qu’il lui avait fait annuler plusieurs fois à la dernière minute des soirées prévues chez ses amis parce qu’il était fatigué et voulait « passer du temps en amoureux ». Elle comprenait, mais remarquait qu’il ne faisait pas de même quand c’était lui qui était invité. Elle continuait à louer ses mérites mais semblait un peu perdue.

Au cours des jours suivants, cette discussion travailla beaucoup Anaïs. Elle pensait que les humeurs de Ladislas étaient plus graves que ce que Céline en avait dit et aurait voulu en savoir plus, mais n’étant que leur wedding planner, il lui était difficile de l’appeler pour en savoir plus. A fortiori si son cher et tendre se trouvait à côté. Elle décida de jouer son va-tout en lui proposant une séance de simulation de coiffure et de maquillage avant les essais. Elle craignait que Céline n’accepte pas mail elle parut plutôt contente à cette idée, et rendez-vous fut pris pour 3 jours plus tard, Ladislas étant apparemment en déplacement et ne risquant donc pas de souhaiter du temps pour eux.

Céline arriva à 19h pétantes comme prévu et sembla s’amuser de voir son visage relooké de fond en combled Pour autant, elle était toujours pâle et avait un air préoccupé, jetant sans cesse un œil à son portable au cas où Ladislas l’appellerait. Anaïs qui avait une théorie sur ce qui se passait posa subtilement un certain nombre de questions, qui lui confirmèrent que Céline était certainement sous emprise de son futur mari. Ou qu’a minima, il y avait de la violence morale dans leur couple. Vu le peu de temps restant, elle décida de tout de suite exprimer son ressenti, de façon très factuelle, sur la situation que vivait la jeune femme. Elle savait que celle-ci pouvait se braquer face à ce « diagnostic » qui n’était que le sien et donc contestable. Et de surcroît, si cela remontait aux oreilles de Ladislas, elle savait qu’elle aurait très certainement non seulement perdu son contrat, mais aussi de la mauvaise publicité auprès d’un public large. Cependant, l’épanouissement de Céline lui paraissait une cause plus importante à cet instant. Et celle-ci ne se braqua pas. Elle répondit à Céline que son futur mari avait un changé mais qu’elle ne pouvait pas croire une telle chose. Et qu’elle ne savait pas non plus si elle pouvait continuer à faire appel à elle comme organisatrice de leur mariage. Bref, il fallait qu’elle mette de l’ordre dans ses idées, mais Anaïs la semblait bousculée dans le bon sens du terme.

Elle n’eût plus aucune nouvelle durant une dizaine de jours et n’osa naturellement pas contacter le couple. Et puis, un matin, elle vit le numéro de Céline s’afficher et celle-ci lui demanda d’une voix mi-grave mi-apeurée si elles pouvaient se voir pour déjeuner. Sentant que c’était vraiment important, Anaïs annula ses rendez-vous prévus ce jour-là et elles se retrouvèrent dans un bistro proche du bureau de Céline. Sans détour, cette dernière lui dit qu’elle pensait qu’elle avait raison au sujet de l’emprise. Ils avaient eu une violente dispute la veille au sujet de l’attitude de Ladislas et de son manque de prise en compte de ses désirs à elle, et elle l’avait senti à deux doigts de la frapper. Elle était perdue et voulait se sortir de cette situation mais ne savait pas comment procéder. Elle avait lu discrètement quelques articles sur le sujet mais ne les trouvait pas très éclairants. Et elle avait peur d’en parler à ses parents et qu’ils ne comprennent pas, eux qui n’avaient vu son fiancé que sous son jour charmeur. Elle ne se sentait pas capable non plus de retourner chez elle, elle n’avait pas dormi de la nuit et l’avait trouvé très hargneux le matin, elle avait peur que la dispute reprenne et n’aille trop loin. La voyant perdue, Anaïs proposa de l’héberger pour la nuit, au moins il ne risquerait pas de soupçonner où elle se trouvait, en lui faisant promettre d’en parler dès le soir à son frère. Il fallait que sa famille soit au courant et puisse l’aider, et il semblait le mieux placé pour ce faire.

Les jours suivants furent assez éprouvants, mais Céline reçut effectivement tout de suite le soutien de son frère, ainsi que de Fanny et Marine, qui se chargèrent de venir avec elle chez ses parents. Pendant ce temps, Ladislas tenta de faire passer sa « fugue » pour une disparition inquiétante, puis tenta tout pour la joindre, se montrant d’abord doucereux, puis lui exprimant sa colère que la police l’interroge suite à sa déclaration, mais restant toujours dans la maîtrise et dans le rôle du futur mari parfait et délaissé. Il vint plusieurs fois sur son lieu de travail pour tenter de lui parler, mais là aussi, elle bénéficia du soutien de ses collègues qui avaient vu son état se dégrader ces derniers mois et arrivèrent à le dissuader de revenir.

L’annulation du mariage fut elle aussi compliquée à gérer, et Anaïs se montra plus qu’à la hauteur, en espérant toutefois qu’elle n’aurait plus à assurer cette prestation avant très longtemps. Naturellement, elle fit cela par amitié mais fut bien récompensée, et par la reconnaissance reçue et par une cagnotte lancée par Fanny et Marine pour la remercier. Céline mit du temps à se reconstruire mais elle y parvint, et décida pour sceller sa réconciliation avec elle-même d’entreprendre un grand tour d’Asie dont elle rêvait depuis longtemps. Dont elle revint pour assister au mariage de son frère avec Marine…. auquel elle et Anaïs étaient témoins.    

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