La vie de chercheuse d’emploi

9 Avr

A plusieurs reprises, je me suis exprimée ici sur mes péripéties de femme active ayant hélas buté sur quelques obstacles, et donc ayant été confrontée à cette période particulière, désormais récurrente dans la vie de la majorité des salariés, qu’est celle du chômage. Bien que pouvant toucher à peu près n’importe quel entrepreneur, indépendant ou salarié à peu près n’importe quand, et évidemment particulièrement dans des périodes où globalement l’économie se porte mal, la vie des « demandeurs d’emploi » fait l’objet de beaucoup de fantasmes, souvent négatifs d’ailleurs, et semble peu susciter l’intérêt sur la manière dont elle se déroule réellement. J’avais donc envie aujourd’hui d’apporter ma vision de cette période « de transition » avec ses rires et ses larmes, ses espoirs et ses périodes de découragement, ses côtés structurants et ses aspects ubuesques, sa matrice SWOT (non promis c’est une blague, après tout il est de notoriété publique que les chômeurs sont des feignasses, ils ne vont quand même pas se mettre à faire de l’analyse mercato-stratégique de leur situation) et autres joyeusetés qui me viendront à l’esprit au fil de l’écriture de ce billet.

Pour commencer par un peu d’humour, parce que c’est primordial lorsque l’on se retrouve sans emploi, un chômeur n’est jamais vraiment seul, puisque, contrairement à ce que dit la publicité, l’artisanat n’est clairement pas la 1ère entreprise de France au vu des derniers chiffres publiés : nous, les inscrits à Pôle Emploi, sommes 3,8 millions en catégorie A et 6 millions toutes catégories confondues, soit nettement plus que les 3,1 millions d’actifs des entreprises artisanales. Force est de constater pourtant que l’organisme qui verse nos indemnités pèche par de nombreux aspects, malgré la bonne volonté de nombre de ses conseillers qu’il convient de saluer (car leur quotidien n’est pas une sinécure).

D’abord, rien ou très peu est fait pour créer une « cohésion » ou un « esprit d’équipe » entre les inscrits, alors même qu’ils poursuivent tous le même objectif. D’aucuns objecteront que dans une période de raréfaction de l’emploi, il serait étrange de se souder alors même que l’on souhaite passer avant les autres, pour autant, ne visant pas tous les mêmes métiers, fonctions, secteurs, régions et tailles d’entreprise, il ne serait sans doute pas inintéressant de considérer qu’une forme d’entraide est possible et de la favoriser en « décloisonnant sur la base du volontariat ». Ensuite, malgré l’aide apportée en agence, en ligne ou au téléphone, la résolution des problèmes administratifs, lorsqu’ils surviennent, n’est pas aisée, et trouver le bon interlocuteur est aussi aisé que de joindre un administrateur de la DSI un vendredi à 18h dans une grosse entreprise alors que l’on attend depuis la veille le traitement du ticket lui ayant été adressée. Enfin, si l’axe stratégique principal est clair, à savoir diminuer le nombre d’inscrits et préférentiellement celui d’inscrits indemnisés, son déploiement opérationnel est très chaotique. Ainsi, il est défini avec le conseiller référent une offre raisonnable d’emploi ainsi qu’un « PPAE » (Projet Personnalisé d’Accès à l’Emploi, grosso modo les actions de candidature et de formation à mettre en œuvre pour espérer obtenir le poste défini dans l’offre raisonnable d’emploi), mais, concrètement, les propositions de formation ou de postes reçues au fil des mailings groupés ne s’en approchent jamais, ne serait-ce que de près. De surcroît, elles sont très hétérogènes, allant, pour un poste « de bureau » recherché, de la proposition de reconversion en tant qu’aide-soignant.e en pleine pandémie (sic) à l’industrie, en passant par les métiers du digital (ayant au moins le mérite d’être effectivement des emplois de bureau dans un domaine en croissance) et l’entretien des jardins.

Cela étant, les contacts avec Pôle Emploi sont loin d’être au cœur du quotidien des demandeurs d’emploi, se bornant le plus souvent à l’actualisation mensuelle en ligne et au mieux à un échange téléphonique par trimestre, et, pour les plus chanceux, un rendez-vous en agence avec leur conseiller ou conseillère attitré.e. Dans un premier temps, il est important de déterminer ce que l’on recherche, et donc de concevoir son propre PPAE, en ligne ou pas avec celui noté par son conseiller ou sa conseillère. Ainsi, selon son âge et le nombre d’années travaillées, les métiers exercés, les perspectives économiques sur les secteurs et fonctions connus ou qui nous attirent, l’on orientera différemment ses recherches. Selon les cas, ce ciblage peut durer quelques jours lorsque l’on souhaite poursuivre exactement dans la même voie, quelques semaines si l’on ne souhaite pas de changement majeur mais que l’on se pose des questions sur un changement d’environnement (passage d’une petite à une grande entreprise, changement de région, exercice du même métier dans une autre secteur), et parfois plusieurs mois soit lorsque la rupture de contrat a été brutale et nécessite une reconstruction personnelle et/ou si l’on envisage une reconversion (avec de préférence avec un accompagnement externe dans ce cas, qu’il soit individuel ou collectif, par un coach, une association ou un organisme spécialisé). Lorsque l’on suit un parcours d’accompagnement ou que l’on prend quelques semaines pour se poser des questions sur la direction professionnelle à prendre en « s’auto-coachant », cette phase peut être à la fois chronophage et prenante moralement, puisqu’elle oblige à l’introspection et à se regarder le plus possible avec objectivité, en sachant voir aussi bien ses atouts que ses failles, et les deux peuvent être difficiles, d’autant plus s’ils amènent à reconsidérer l’image que l’on avait de soi (que cette image soit positive ou négative). Le tout en ayant souvent un sentiment de culpabilité – pour les personnes consciencieuses – car l’on n’est pas directement en train de postuler. Pourtant, s’autoriser à vivre cette période n’est certainement pas de la paresse, car encore une fois, il ne s’agit pas de cogiter sans méthode, mais bien de réfléchir de façon structurée, et, lorsque l’on est accompagné.e, de faire les « exercices » demandés. Et au final, le temps pour retrouver un emploi est souvent plus court lorsque l’on sait où l’on va et pourquoi, parce que, convaincu.e par la décision prise, l’on sait mieux convaincre les employeurs qu’en se dispersant avec le seul objectif d’avoir un job, peu importe lequel (cet objectif pragmatique pouvant être tout à fait louable, il est en effet des circonstances où l’urgence financière prime sur l’intérêt, la pérennité, l’ambiance ou la localisation du poste)   

Une fois cette première phase réalisée, la recherche commence véritablement. Mais, et c’est là que des incompréhensions peuvent se créer, elle ne consiste pas généralement à passer 5 jours sur 7 à faire des courriels (plus rarement des courriers même si le papier reste utilisé dans certains métiers ou secteurs) avec CV et lettres de motivation. Évidemment, cela fait partie du « travail du demandeur d’emploi », l’on peut même dire qu’il s’agit d’une des tâches incontournables. Mais au quotidien, « avoir une activité productive » recouvre des domaines plus larges et même potentiellement variés, cette diversité est généralement la clé pour vivre le mieux possible cette période généralement difficile. Parmi les démarches effectuées dans le cadre de la recherche, figurent ainsi, sans ordonnancement particulier : la recherche des entreprises dans lesquelles postuler, par annonce ou candidature spontanées, et des personnes à contacter (surtout dans le cadre des candidatures spontanées) / le fait de s’informer sur ces entreprises (solidité, projets, ambiance, conditions de travail…) / l’adaptation du CV et de la lettre de motivation ou autres éléments de candidature 2.0, 3.0, 4.0, 49.3 (oups pardon, je me suis emballée) / l’obtention « d’entretiens réseau » avec des professionnels du secteur ou de l’entreprise ciblée pouvant vous renseigner et vous permettre le cas échéant d’obtenir d’autres entretiens réseau qui au final peuvent même finir par vous faire décrocher un entretien ou un poste / la participation à des salons hors temps de covid ou à des webconférences actuellement pour là aussi développer son réseau et également s’informer sur les enjeux actuels des fonctions ou des organisations qui vous intéressent / la mise à jour de son anglais ou le suivi de formations en ligne ou en présentiel (là aussi hors temps de Covid) / les relances des candidatures envoyées / les entretiens qui heureusement ont lieu de temps à autre / la veille sur Internet, etc. Ainsi, au contraire des idées reçues, chercher un emploi ne se résume pas à envoyer des CVs à la chaîne mais à multiplier les occasions de se faire remarquer d’une part, et à profiter de cette période particulière pour développer ou renforcer ses compétences d’autre part.

En dressant cette liste à la Prévert, je ne prétends pas non plus que les chômeurs travaillent autant que les consultants de Goldman Sachs. A titre personnel, je reconnais travailler moins que lorsque je suis en poste, et passer effectivement un peu plus de temps à dormir, lire et regarder des séries télévisées, malgré un caractère consciencieux et des journées réellement consacrées autant que possible à mon avenir professionnel. C’est sans doute là que se construisent les clichés / préjugés envers les demandeurs d’emploi, ce côté « profiteurs » du système. Et certainement, je pourrais, et d’autres demandeurs d’emploi également, candidater davantage ou travailler davantage mon anglais (autrement qu’en regardant des séries télévisées cela va sans dire) ou solliciter plus mon réseau ou suivre davantage de Moocs (cours de plusieurs mobiles en ligne pour les non-initiés). Toutes ces activités mobilisant beaucoup d’attention et de concentration, j’estime au bout d’un temps ne plus être assez réceptive pour bien adapter ma candidature, retenir le contenu d’une séance de formation ou me mettre à apprendre l’espagnol ou l’ourdou sur un coup de tête.

A travers cette notion d’en faire assez ou pas assez, on touche généralement à un point très sensible lorsque l’on est au chômage. D’abord car l’on a souvent peur du jugement. Les chômeurs étant encore trop souvent  vus comme des « profiteurs », alors même que, rappelons-le, ils ne touchent des indemnités que parce qu’ils ont cotisé et en fonction du temps durant lequel ils ont cotisé (et que ces indemnités sont comprises entre 57% et 75% de leur salaire antérieur ce qui n’est pas « confortable »), ils craignent forcément qu’on souligne qu’ils ne se donnent pas vraiment les moyens. Et l’on observe que les plus critiques sont généralement celles et ceux qui ont eu la chance de ne pas passer par la case chômage et pensent en être à l’abri. A côté, et sans doute de manière au moins partiellement corrélée, l’on trouve régulièrement la culpabilité des chômeurs de ne justement pas en faire plus. Même s’il n’est objectivement pas toujours possible d’en faire plus. Car malgré le nombre très élevé d’entreprises en France, toutes n’embauchent pas, et elles sont plus ou moins nombreuses à le faire selon le secteur et la région, et l’on a beau élargir le champ d’investigation, il peut arriver un moment où il faut attendre un peu pour re-sonner à la porte, a fortiori en période de crise. Tout comme l’on peut se former sans fin, mais arrive un moment où l’on risque de se disperser. Et lorsque l’on peut effectivement, comme cela reste souvent le cas, en faire plus, le fait de se donner les moyens de trouver, de garder un rythme régulier, de se tenir au courant des opportunités devrait déjà susciter la bienveillance de la part des autres et envers soi-même. L’essentiel est de faire de son mieux, tout le monde ne peut pas être le ou la meilleur.e.

Et puis, il est réellement un sujet prégnant lorsque l’on est au chômage, qui est la fragilité. Parce que, chercher à intégrer le marché de l’emploi pour la première fois ou après une période de congé parental, ou perdre son emploi sont des situations sensibles, où l’on se trouve privé.e de certaines ressources, tant psychiques que financières, et qu’il faut faire face jour après jour au fait d’être « retenu.e ou exclu.e ». Le chômage s’apparente en effet à des montagnes russes émotionnelles. Il y a des semaines où l’on a une énergie débordante, où l’on se sent prêt.e à déplacer des montagnes, soit par motivation personnelle, soit parce que l’on reçoit des retours positifs, et d’autres où l’abattement gagne et où le temps paraît long. Dans ces moments de découragement, il arrive que l’on ne soit temporairement plus capable, l’espace de quelques jours, de continuer. Parce que l’on se rend rapidement compte que dans les moments où l’on ne croit pas en soi-même, les recruteurs ou les opérationnels contactés n’y croient pas non plus. C’est donc un défi de fond que de garder foi en soi, et de réussir à ce que ces « bas » ne s’ancrent pas, faute de quoi peut s’amorcer un cercle vicieux. Et généralement, plus les semaines et les mois passent, plus ce danger est prégnant, d’où d’ailleurs la vigilance particulière mise en avant tant par les acteurs de Pôle Emploi que sur les professionnels de l’accompagnement sur le « cap des un an » qui marque souvent le début d’une forme de décrochage complexe à endiguer. Mais que l’on s’approche ou non de cette échéance, il est vital d’avoir des respirations, des activités annexes, une socialité permettant de ne pas ressasser ses doutes, de recharger ses batteries, et aussi de se prouver qu’à défaut d’une activité professionnelle, l’on exprime ses compétences au quotidien ou de façon régulière. En étant conscients des obstacles supplémentaires créés actuellement par la pandémie pour trouver ces espaces de respiration, alors même que l’accroissement du nombre de demandeurs d’emploi et les incertitudes sur la date de retour à une certaine forme de normalité (sans doute différente de celle d’avant mars 2020) entravent significativement les chances de trouver un emploi, même différant un peu du PPAE défini par Pôle Emploi ou assez éloigné de son Parfait Projet d’Activité Enchantée. Avec des possibilités réduites, ce défi est d’autant plus dur à relever et la preuve, lorsqu’on y arrive, que l’on est à la fois créatif.ve, résilient.e et compétent.e, et qu’il est réellement dommage que les entreprises ne le réalisent pas.

Je pourrais certainement développer bien d’autres considérations sur le chômage, de même que vous qui me lisez et avez directement ou indirectement été concerné.e par ses conséquences. Je finirais juste en disant que cette période transitoire plus ou moins longue, qui peut certes aider à grandir mais qui demeure avant tout un temps de doutes et d’épreuves, se passe d’autant mieux que l’on arrive à s’entourer de personnes capables d’empathie et de soutien. Et que l’on laisse de côté celles et ceux qui ne vous considèrent pas ou vous prennent de haut si à la question « que fais-tu dans la vie ? », vous répondez par autre chose que par la mention de votre profession, signifiant que vous cherchez peut-être un emploi mais que vous avez trouvé votre personnalité et votre raison d’être.   

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