L’obsession du leadership

7 Juin

Depuis quelques années, voire même pour les plus attentifs depuis quelques décennies, ce que l’on appelle souvent la novlangue, sorte de langage se voulant cool sans être ni du « verlan » ni du « parler djeuns », le plus souvent à base d’anglicismes prend une place croissante dans notre quotidien. Venant essentiellement du monde des affaires, et y florissant de manière particulièrement active, elle « s’exporte » parfois subrepticement, parfois ostensiblement dans nos activités et occupations extraprofessionnelles. J’ai ainsi lu récemment avec une certaine consternation un article expliquant comment utiliser le « management visuel », outil issu des méthodes de lean management, comme « allié » de la gestion de sa vie privée, en plaçant un curseur sur un graphe permettant d’auto-évaluer son humeur du jour, d’exécrable à excellente, ou d’inscrire les axes de progrès de son conjoint / sa conjointe, pictos ou dessins à l’appui pour les plus motivé.e.s.

L’on pourrait aussi certainement imaginer, dans la même logique, faire des feedbacks à ses enfants sur le rangement de leur chambre ou introduire des indicateurs de performance ou plutôt, pour s’exprimer comme il faut des KPIs sur l’équilibre alimentaire des repas. Sans tomber dans ces excès, l’on constate néanmoins que cette novlangue s’est intégrée dans notre vocabulaire. Ainsi, on « switchera » les trajets pour les activités des enfants, on « restera focus » sur la cuisson des pâtes pour s’assurer qu’elles sont al dente, ou encore on répondra « asap » à des amis qu’on n’a pas vus depuis le temps où l’on ne portait pas de masque pour sortir.  

Parmi tous ces termes à la mode, il en est un qui semble particulièrement s’imposer ces derniers mois, qui est celui du leadership. Pas une semaine, voire pas un jour ne se passe, sans qu’il soit question de réinventer le management en s’appuyant sur le leadership, de célébrer le leadership de telle personnalité politique ou a contrario de conspuer son manque de leadership, d’évoquer le leadership de telle chaîne de télévision sur ses concurrentes sur le créneau du mardi entre 19h43’34 et 23h27’16, ou d’analyser la position de leadership de tel club sportif. Le leadership nous est ainsi servi à toutes les sauces, peut-être même sera-t-il bientôt question du leadership du basilic sur l’huile d’olive dans les recettes de pesto.

En soi, la question du leadership a toujours suscité de l’intérêt, avec une célébration des leaders politiques et économiques pour leurs accomplissements, du moins s’agissant des bons leaders, puisque comme les chasseurs, il existe des bons leaders et des mauvais leaders, le bon leader étant celui qui mène « ses troupes » et ses activités selon la direction qu’il a fixé et qui est bonne, tandis que le mauvais leader mène ses troupes et ses activités selon la direction qu’il a fixé et qui est mauvaise (ou à peu près).

Ce qui paraît nouveau, c’est cette quête effrénée du leadership, particulièrement sur le plan professionnel, invitant chaque salarié ou travailleur indépendant, y compris précaire, à affirmer son leadership (augurant au passage une insupportable guerre des égos pour mener les autres / leur faire adopter sa vision ses manières d’agir). Or, même dans une acception très large du terme leadership qui décrirait simplement la capacité à fédérer ou à susciter l’adhésion, tout actif n’est pas forcément attiré par le fait de mener, d’une manière ou d’une autre, et il est bon que les personnes qui travaillent ensemble aient des profils différenciés et ne cherchent pas toutes à prendre l’ascendant, ou pas de manière permanente, encore une fois ne serait-ce que pour permettre une certaine harmonie dans les relations.

Mais comme évoqué, ce leadership érigé en idéal ne concerne pas que la sphère politico-économique. Du sport à l’attractivité touristique de sa zone géographique en passant par le militantisme ou le nombre de followers sur les réseaux sociaux, il est de bon ton de faire preuve de cette qualité qui semble incontournable et qui constituerait à la fois la motivation et le graal de toutes ces activités. Or, en partant à la conquête de ce fameux leadership, où le nombre d’appelés est toujours supérieur au nombre d’élus, l’on risque de perdre de vue ce qui en faisait l’essence à l’origine, et qui, en effet, dans certains cas est d’obtenir la première place, mais se révèle plus souvent ne pas être la motivation originelle ou n’en être qu’une parmi d’autres. Ainsi, la beauté du sport tient au dépassement de soi, à ses effets bénéfiques sur le corps et l’esprit, à la camaraderie qui s’installe avec son équipe pour les sports collectifs ou son entraîneur pour les sports individuels. La réussite des actions militantes tient au fait que les comportements négatifs qui sont combattus reculent. Et le nombre de touristes ne préjuge pas de la beauté d’un site, tout comme le nombre de followers n’est pas forcément corrélé à la valeur intrinsèque de ce qui est posté par le créateur ou « community manager » du compte.  

Cet impératif du leadership me semble ainsi une mode aussi peu intéressante que celle des années 90 hélas revenue en force dans le prêt-à-porter. Et, tout comme l’élégance vestimentaire s’affranchit généralement des tendances, il me semble de loin préférable, pour être vraiment une personne « stylée », de cultiver l’obsession non pas de mener les autres mais de suivre son chemin librement.  

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