Lettre à la télévision

28 Nov

Chère télévision,

D’aussi loin que je me souvienne, tu as toujours fait partie de ma vie. Je dis d’aussi loin que je me souvienne, car j’ai grandi à une époque où les recommandations sur l’exposition à toi n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui, mais aussi où tu étais le seul écran présent dans les foyers et où les membres desdits foyers te consacraient un temps plus limité qu’en ce 21ème siècle. Un temps aussi, où, sans émissions spéciales diffusées sur toi pour mettre en garde sur le temps à te consacrer, l’on savait d’instinct qu’il fallait que les enfants jouent et dessinent et inventent des histoires et, seulement ensuite, te regardent leur raconter des histoires ou les distraire avec des jeux télévisés.

J’ai donc grandi en te voyant plus souvent éteinte qu’allumée, mais en ayant, comme les enfants d’aujourd’hui, une attirance pour ces autres mondes que je découvrais lorsque tu t’animais. Tu m’as fait découvrir Tom & Jerry, Bug’s Bunny, Bip bip et le coyote, Woody Woodpecker, et puis plus tard Princesse Sarah qui reste mon coup de coeur de petite fille, le club Dorothée, Il était une fois la vie, Les mondes fantastiques auxquels je rêvais de participer comme nombre d’enfants, Hugo délire et certainement d’autres émissions que j’oublie et dont se souviennent encore les nostalgiques des années 1980 et 1990.

Comme tous les enfants, j’ai essayé avec plus ou moins de succès de tirer un peu sur la permission de regarder « juste ça et après on éteint », ou de t’allumer en douce en étant sur le qui vive et très très proche de l’écran pour pouvoir t’éteindre, car à l’époque, tu fonctionnais sans télécommande et avec 6 gros boutons pour les « seulement 6 chaînes », enfin 5 en retirant la 4 et finalement 4 a la fin de l’aventure de la 5 (Raymond Devos, sors de ce billet de blog). Tu te souviens très certainement avec quel mélange d’impatience et de contentement je m’asseyais devant toi pour regarder les dessins animés, et en grandissant les films du « mardi, c’est permis » et les émissions de variété du dimanche soir, que je délaisserais au bout de quelques années pour admirer les exploits de Buffy et du Caméléon et faire semblant de n’avoir « même pas peur » en regardant X-Files.

C’est aussi à travers ta lucarne que j’ai vécu à distance la liesse de la chute du mur de Berlin tout autant que la tragédie du génocide rwandais. En dehors des journaux, les JT étaient les seuls rendez-vous possibles avec l’actualité. Le journalisme vivait ses belles heures, et si l’on était phénoménal, on méritait d’être dans le journal de Claire Chazal. Le JT était une grand messe cathodique où les fake news n’existaient pas – ou passaient inaperçues de tous – et l’on était des pratiquants très réguliers. En 1000 mots comme en une phrase, tu étais notre écran de référence, en lequel nous placions notre confiance pour combler les temps de latence.

Et puis, sans que tu n’y prennes gare, ta place a changé. Subrepticement d’abord avec les magnétoscopes et les consoles de jeux. Bien sûr, c’est toujours toi qu’on regardait, mais l’on pouvait choisir de voir tes programmes en différé – aujourd’hui l’on dirait en visioning asynchrone – ou de préférer ignorer ce que tu diffusais et de préférer un film ou VHS ou une partie de Super Mario Bros. Et puis, en parallèle, les ordinateurs sont arrivés et ont petit à petit, avant même l’arrivée d’Internet, volé un peu du temps qui t’était auparavant dévolu en exclusivité.

Comme bien d’autres, je me suis laissée entraînée par la découverte de cet autre écran devant lequel j’étais plus active, apprenant le traitement de texte dans sa version 0.0001, et passant des dizaines et des dizaines de minutes à m’entraîner à Snake et à Pacman, tout en continuant à savourer les soirées et parfois les après-midis du mercredi et du week-end passés devant toi, qui te modernisais également, mais à moindre vitesse. Et puis, si tu avais réussi à échapper à une vraie concurrence avec le minitel, resté l’apanage des démarches administratives et de quelques accros à 3615 Ulla, l’arrivée d’Internet a réellement faidit basculer ta place d’écran favori des foyers. Là encore, par étapes, puisque les modems 56K et les forfaits à prix élevés t’ont encore laissé quelques jours de tranquillité. Mais très rapidement, le développement des chats, des forums, des sites de streaming musical et vidéo ont modifié radicalement ton statut. Tu as bien essayé de résister avec la TNT et ses chaînes plus nombreuses, mais la vacuité de la plupart des programmes n’a fait que créer plus de zapping, sans réellement raviver l’attachement qui t’était dévolu.

Bien entendu, tu es restée populaire, et tu l’es encore aujourd’hui, malgré la concurrence exacerbée qui s’est développée à travers les tablettes et smartphones, comme en témoignent tes mesures d’audience. Tu as même connu un regain de popularité avec la pandémie, ton écran large et ton emplacement qui demeure privilégié, généralement face au confortable canapé qui trône au centre du salon / séjour / pièce de vie, rendent le visionnage d’émissions de divertissement, films, compétitions sportives plus agréables que sur ordinateur ou téléphone intelligent. Il n’en reste pas moins que tu es de plus en plus utilisée pour accéder à des programmes autres que ceux diffusés aux heures où tu es allumée, que ce soit via les replays, version beaucoup plus moderne des enregistrements VHS (et sans coupure du début ou de la fin du film / de l’épisode / du talk-show…) ou via l’accès aux plateformes de streaming ou de VOD, et ce alors même que tu n’as jamais proposé autant de chaînes diffusées en continu.

Je ne doute pas de ta longévité, toi qui as su ainsi traverser les époques sans jamais te laisser détrôner. Je voulais néanmoins te dire que j’éprouve une certaine nostalgie, quand je te vois ainsi, forte de ton écran plat de plus de 40 pouces, de l’époque où l’on débattait et où l’on argumentait pour savoir si l’on allait regarder A2 ou M6 en regardant le programme sur Télé Z, parce que tu étais le seul écran de la maison et que l’on se réunissait tous devant toi pour regarder le même programme, où les publicités n’étaient pas répétées en boucle 3 fois de suite et où on les retenait parce qu’elles étaient réellement pensées et travaillées, et où l’on ne passait pas plus de temps à zapper entre tous les programmes qu’à effectivement en regarder un. J’espère que ce temps ne te manque pas trop non plus, et que tu es contente d’avoir su évoluer avec ton temps et changer de look et de rôles, un peu comme les comédiens et comédiennes, animateurs et animatrices, présentateurs et présentatrices du JT que l’on peut découvrir grâce à toi. Merci pour toute l’information, les distractions et les émotions que tu me transmets depuis mes premiers souvenirs, j’espère que tu continueras de ravir grands et petits sans avoir à relayer trop de contenus stupides ou haineux pendant encore très longtemps.

Plumechocolat

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