Naître avec une cuiller d’argent dans la bouche

31 Jan

J’ai régulièrement, depuis la création de ce blog, couché sur écran mes doutes et mes difficultés, j’ai tenté également de mettre en avant toutes les petites et grandes choses qui me rendent reconnaissance envers la vie. Et parmi elles, j’ai eu la chance, que je n’ai pas toujours su mesurer, de naître avec cette fameuse cuiller d’argent dont il est si souvent question dans les débats de sociologues improvisés et les médias polémiques, sur les forums pour les rares qui ont survécus, et naturellement aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Outre le fait que la présence inopinée de cet accessoire m’a obligée à travailler ma diction pour ne pas qu’elle glisse de ma mâchoire (j’assume à la fois le côté bouvardien et le fait que ce trait d’humour relève soit de la paraphrase soit du plagiat, je vous laisse choisir), le fait de naître dans un « cocon » a naturellement été d’une grande aide dans de nombreux domaines.

Bien qu’ayant mis du temps à le comprendre, pouvoir s’occuper de grandir sans craindre la faim, le manque d’argent pour se vêtir décemment, l’absence de chauffage ou une fuite que l’on ne pourra pas réparer, quand bien même cela est heureusement courant, est en soi une chance, même si l’on souhaiterait toutes et tous un monde idéal où ces questions n’auraient pas à se poser. A fortiori, lorsque l’on dispose d’un beau logement avec une grande chambre pour soi, de plus de jouets et de vêtements neufs que ceux dont on a « besoin », de livres à foison et d’adultes présents auprès de soi après l’école, il est évident que l’épanouissement s’en trouve très largement favorisé. Si à cela l’on ajoute, allant souvent de pair avec cette aisance matérielle, la fréquentation d’établissements scolaires de bon voire d’excellent niveau, la possibilité de pratiquer une ou plusieurs activités extrascolaires de son choix, et l’accès à un « capital culturel » approchant les meilleures performances du CAC40, il est plus que bienvenu de remercier le ciel de ses largesses (quand bien même l’on n’est pas mystique pour deux pièces d’argent, là n’est pas la question).  

Avec le recul, en sortant de cet entre soi très répandu que la cuiller avec laquelle on naît soit en PVC, en inox, en argent ou en diamant, qui empêche de se « situer » (est-ce une bonne ou une mauvaise chose en soi que de ne pas grandir dans cette comparaison, je ne saurais vraiment le dire), j’ai pu mesurer les cadeaux qui m’ont été faits, et l’appui qu’ils ont représenté quand j’ai eu besoin de force face à la grisaille.

Parce que, bien évidemment, même si l’on a « tout », même si l’on n’a « pas le droit de se plaindre », l’on a tous nos ambivalences, y compris lorsque l’on est privilégié.e. Et parmi elles, il y a souvent le sentiment de ne pas être à la hauteur, parce que les attentes que l’on sent peser sur soi sont d’autant plus fortes que l’on a « toutes les cartes en main pour réussir ». Et qu’a fortiori, ce que l’on reçoit, quand bien même il ne s’agit pas de pouvoir, implique de « grandes » responsabilités que l’on peut avoir du mal ou renâcler à tenir.

De l’extérieur, ces problèmes de « presque riches » prêtent à sourire (et tant mieux d’ailleurs), font jaser parfois et cela se conçoit bien, peuvent aller jusqu’à susciter de la colère quand ils s’expriment maladroitement. De l’intérieur, ils peuvent, si l’on n’y prend gare, créer un désalignement nuisible aussi bien à soi qu’à l’ouverture et aux relations à l’autre. C’est souvent là que ce joue le basculement entre le « je n’aime pas les riches mais toi je t’aime bien » et le « casse-toi sale riche snobinard.e ». Dans cette capacité à apprécier ce que l’on a reçu, à savoir le faire fructifier sans en faire un absolu qui conduirait à chercher le toujours plus au risque d’écraser ou de détruire ce ou ceux qui se trouvent sur le passage, à rester humble mais sans tomber dans l’excès inverse de ne pas se créditer de ses propres mérites, et à maîtriser le fameux art du don / contre-don par gratitude ou par conviction. Sans conteste, il s’agit d’un long apprentissage, la prochaine fois que vous croiserez une « cuiller en argent », soyez clément.e, si elle ne brille pas proposez lui un peu de citron ou de blanc de Meudon.     

2 Réponses vers “Naître avec une cuiller d’argent dans la bouche”

  1. marieshani 11 février 2022 à 20:44 #

    J’adore ce billet !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Étale Ta Culture !

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :