Une silhouette presque parfaite

12 Août

Depuis la prime enfance de Jeanne, la quête du poids, ou plutôt de la silhouette idéale avait toujours été une obsession familiale. Ses parents, s’ils avaient été connus, auraient sans doute pu à eux deux, alimenter tous les nutritionnistes en quête de médiatisation en idées novatrices de régimes ou de modes culinaires. Ils semblaient ne jamais être à court d’inspiration, des mois où ils intégraient de la pomme dans absolument tout les plats à ceux où ils servaient la nourriture dans des tubes à essai pour s’assurer que personne ne mangerait trop ou trop vite, en passant par les « jours exclusifs » (protéines le lundi, fruits le mardi, féculents le mercredi, boissons détox avec quelques fruits secs autorisés le jeudi, pain et biscottes le vendredi, légumes le samedi et chaussons ou tartes le dimanche pour relâcher un peu la pression), par les semaines toutes oranges ou toutes rouges, ou par celles où ils ne mangeaient que des plats ou des aliments découpés sous forme de losanges, pour ne citer que quelques-unes des nombreuses « innovations » dont elle avait été témoin. Et ils se montraient tout aussi créatifs du côté des slogans, elle n’aurait d’ailleurs pas été étonnée si certains publicitaires avaient repris à leur compte les catch lines qu’ils aimaient à utiliser partout, espaces et transports publics compris.

Jeanne et son petit frère Adrien avaient donc grandi entourés de balances de cuisine et de pèse-personnes, avec un garage mieux équipé que le gymnase de leur école / collège / lycée, et où il aurait été impossible de rentrer une voiture, cette dernière étant garée à l’année chez leurs grands parents et utilisée uniquement pour les vacances ou week-ends, ou très exceptionnellement en cas d’achat d’un meuble ou d’un équipement ne pouvant raisonnablement pas être transportée à la main, en sac à dos ou en vélo cargo. Car en plus d’un contrôle strict du bon équilibre de leurs assiettes, il leur fallait avoir un corps musclé « juste ce qu’il faut », ce qui passait par des exercices réguliers et de longues promenades en famille au pas de charge, loin du côté bucolique souvent associé à la sortie familiale du dimanche.  

Enfants, ils avaient intégré ce mode de fonctionnement comme normal avait de découvrir chez leurs amis respectifs des modes de vie totalement éloignés de ce contrôle permanent. Et si les autres parents pouvaient aussi avoir des passions plus ou moins originales, des maquettes historiques au street art en passant par le water-polo ou la sculpture sur bois, aucune ne leur semblait prendre autant d’ampleur au quotidien. Naturellement, ils avaient fait quelques écarts, avaient goûté la junk food « en cachette », mais leurs parents trouvaient toujours un rééquilibrage, un exercice ou une astuce avec des arguments dignes des meilleures tribunes politiques devant lesquels ils finissaient par céder. Et au-delà de la bizarrerie de leur vie quotidienne, ce « corps parfait » leur valait l’admiration de leurs camarades et la popularité qui va avec, surtout à l’adolescence, ce qui fait qu’ils avaient fini par en prendre leur parti, se disant que finalement il y avait au moins une part de vrai dans la quête acharnée qui leur était imposée.

A l’âge adulte, bien que suivant une discipline moins rigoureuse que celle du foyer familial, Jeanne était très vigilante à son alimentation et à ses activités physiques. Cela pouvait lui valoir quelques incompréhensions, particulièrement dans ses relations amoureuses, mais elle était fière d’être « mince et musclée » et de la beauté que tous lui reconnaissaient. Si elle ne cherchait pas à imposer son mode de vie, en revanche, elle avait du mal à se lier d’amitié avec des personnes qui « ne prenaient pas soin d’elles ». Elle aimait à se voir comme très ouverte d’esprit, et pourtant, les personnes en surpoids, mais aussi celles qui s’affamaient jusqu’à la maigreur, l’irritaient au plus haut point. Elle se montrait dure également avec Adrien, qui lui, bien qu’étant resté très sportif, était devenu du type « costaud ». Sur ce point, même ses fantasques parents la reprenaient parfois, l’invitant à nuancer ses jugements et à être attentive à ne pas se livrer à de la discrimination, surtout dans la sphère professionnelle. Idéal oblige, elle travaillait à la direction marketing d’une chaîne de salles de sport et, si ce milieu lui correspondait parfaitement, tous les salariés n’avaient pas un physique de coach sportif, ce qui, là encore, lui semblait aussi incongru que si des célibataires endurcis avaient travaillé pour une marque de jouets.

Conscient de ses préjugés, y compris à son égard puisque ne répondant pas totalement aux standards du physique parfait, son manager décida de lui lancer un défi : concevoir l’offre de la chaîne pour les personnes en situation de handicap physique. Il avait conscience de placer Jeanne dans sa zone d’inconfort, mais il savait aussi qu’elle réfrénerait ses réflexions, ayant parfaitement conscience que toute réflexion déplacée lui vaudrait une sanction immédiate. Naturellement, cette mission impliquait de rencontrer des personnes porteuses d’un handicap ainsi que les personnes les accompagnant, aussi bien les professionnels que les proches.

Jeanne était tout à fait consciente qu’on la testait, mais par goût du défi, elle se promit de réussir. Elle prit donc sur elle pour relever le challenge avec professionnalisme, structurant bien ses questions pour être efficace et comprendre quel matériel était nécessaire, quels aménagements pour les vestiaires, quels types de cours collectifs pourraient être mis en place. Elle était bien décidée à rester factuelle et pragmatique et à ne pas se laisser impressionner. Elle contacta ainsi plusieurs centres hospitaliers pour mettre en place une expérimentation sur quelques salles avant d’élargir à l’ensemble du réseau. C’est comme ça qu’elle se retrouva plongée dans cet univers qui, non seulement ne lui était pas familier mais où elle était clairement mal à l’aise. D’autres l’auraient bien sûr été également mais son mode de vie ne l’avait particulièrement pas préparée à faire face à des blessés en rééducation longue, des personnes ayant un membre amputé, d’autres en fauteuil roulant, et plus encore avec les « gueules cassées ».

C’est pourtant l’un de ces accidentés du visage qui fendit sa dureté à elle. Dès le départ, il avait vu qu’elle cherchait à fuir les lieux au plus vite, à chacune de ses visites, et qu’elle évitait de lever le nez de la tablette où elle notait très scrupuleusement toutes les réponses à ses questions. Naturellement, en se retrouvant face à lui, elle avait plongé le visage dans sa tablette si près qu’il l’avait charriée en disant qu’elle risquait un handicap visuel sévère d’ici peu. Si elle avait continué à éviter de regarder son visage, elle avait néanmoins accepté d’en plaisanter. Lors de ses visites, elle cherchait toujours à l’éviter, mais comme il était en séjour long, il la croisait régulièrement. Et puis elle lui rappelait sa vie d’avant la chute de moto qui l’avait amené entre ces murs, lui faisant temporairement perdre l’usage des jambes en plus d’avoir endommagé sa « gueule d’ange » quand lui aussi faisait le fanfaron et menait tambour battant sa carrière « d’ingénieur PMO » dans l’industrie automobile. Il connaissait bien ces méthodes de recueil des besoins, définition de la cible, conception et déploiement du plan d’actions. Seulement, s’agissant des personnes en situation de handicap, de naissance ou par un mauvais coup du sort, comprendre comment les aider à prendre soin de leur corps lui paraissait relever davantage du sensible que de la technique. Il avait tout aussi envie de la provoquer et de la pousser dans ses retranchements que de l’aider dans cette mission, et il cherchait donc toutes les occasions de se placer sur sa route.

Malgré ses bonnes résolutions, Jeanne finit par perdre son sang-froid face à lui et lui lancer les pires horreurs au visage. Mais plutôt que d’en prendre ombrage, il fit un deal avec elle : il ne remonterait pas l’information à la direction et donc par ricochet à son employeur si elle acceptait de venir le voir à chacune de ses visites et sans détourner le regard. Consciente des risques pour son avenir au sein de la société et plus largement du secteur si son débordement venait à se savoir, elle accepta. Et c’est comme ça qu’elle apprit à regarder autrement celles et ceux qu’elle rencontrait lorsqu’elle se rendait dans le service. Qu’elle se rendit compte qu’ils n’étaient pas qu’un « panel » témoin, mais des personnes avec des histoires et des parcours de vie dont certains forçaient l’admiration. Et que leur corps si différent de son idéal, fragile, limité, leur donnait une détermination bien plus forte que celle dont elle faisait preuve avec ses régimes dissociés et ses nombreuses séances à la salle mise à sa disposition par son employeur. Ses échanges avec Pascal, qu’elle surnommait désormais « mon éclaireur » et non plus « face de Frankenstein » comme lors de son coup d’éclat et avec les autres personnes hospitalisées lui avaient permis de surprendre son manager et l’ensemble de ses collègues par ses propositions de réaménagement des espaces et de « parcours en duo » avec un inscrit « en parfaite santé physique » et un inscrit « en presque parfaite santé » qui avaient beaucoup plu aux membres du club. Le succès lui avait même valu une promotion inattendue de « responsable nouvelles offres ».

Consacrant beaucoup d’énergie à ses nouvelles missions et continuant à fréquenter l’hôpital où elle se sentait désormais en famille, elle avait lâché du lest sur sa discipline militaire et avait, a l’instar de son frère conservé son goût pour le sport tout en cessant de regarder les frites et les macarons en ennemis jurés. Et les quelques kilos « en trop » qu’elle avait désormais ne semblaient absolument perturber personne, pas même ses parents qui n’avaient pas fait une seule remarque à ce sujet, même si, habitude oblige, ils l’incitaient à « être raisonnable » à l’apéritif et à se resservir de haricots verts un peu plus tard. Quant à Pascal, en grande partie remis et avec une « face d’angenstein », il bénéficia de l’appui d’Adrien pour retourner à ses activités de PMO, loin des roues mais toujours dans l’industrie, cette fois dans les équipements pour le BTP. Et en bon « éclaireur », il illumina la vie de ce dernier en lui présentant « fortuitement » sa sœur, s’incrustant donc définitivement en tant que beau-frère dans cette famille de gentils barjots.        

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

amenaviguante

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Broute le gazon

mais souris pas ! t'en as sur les dents !

cylklique

Des images... et des mots

rienaredire

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

Wandering City et tout le reste

Les confidences extraordinaires du Professeur Bang

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

Étale Ta Culture !

La douceur et la force du thé, le piquant du chocolat au piment, la passion des mots

%d blogueurs aiment cette page :